Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS - RAPHAËL ROUXEVILLE

Publié par Le Capital des Mots sur 20 Mai 2018, 16:40pm

Catégories : #poèmes

© Raphaël Rouxeville - DR

© Raphaël Rouxeville - DR

Photophages

 

Nous avons la jouissance des vampires, qui ne goûteraient pas le sang - que le feu.

Du feu, nous suçons, du feu, ingérons ; rouges, bleues, blanches, toutes les lumières ! Du feu, réverbères, et astres, et écrans. Nous sommes les grands photophages !

Ma cour est jonchée de cadavres d'ordinateurs, de néons rongés, de rétroviseurs, de fils dépecés, dénudés. Ma barbe est taillée dans des filaments incandescents.

Je ferme sur moi quand, fatigué du feu, je me retire au soir, le couvercle d'un frigidère.

Et je t'assure que dedans, la lumière jamais ne s'éteint. Et jamais, jamais je ne dors.

Là, mes yeux exorbités encore se gavent de lumière. Froide, bleue.

Et mon sang encore, encore, se teinte à la blancheur des eaux polaires.

 

***


 

L’homme à la tête d’œil

 

Plastique, mon œil épousait jour après jour l’échancrure de ta serrure. Et mon corps ballant - tronc, bras et jambes accrochés aux nerfs de mon œil, pénétrait dans ton appartement.

Je flottais chez toi – toi absente, suspendu chaque jour au-dessus du parquet, suspendu à ma tête d’œil.

J’aimais longer le petit corridor où je frôlais de mes mains molles tes vêtements à la patère, ne pouvant les sentir. Je n’avais pas de nez.

Au salon, j’admirais les reproductions colorées des avant-garde. Visqueuse, ma tête d’œil se frottait à tes disques, ne pouvant les écouter. Je n’avais pas d’oreilles.

Lévitant, je voyais tes photos – des souvenirs, tes singuliers bibelots. Et je touchais ta bibliothèque que je feuilletais à grand peine, mes mains lestées, blanches, presque mortes, tombantes.

Dans ta chambre, ma tête d’œil roulait gluante, comme un cérémonial, sur un portrait de toi, nue, ne pouvant te désirer. Je n’avais pas de sexe.

Plus que tout, ma tête d’œil, dessus mon corps ballant, aimait passer sur tes notes, disposées en fouillis, sur un bureau étroit ; sur tes carnets, tes journaux intimes, qu’en mille points elle numérisait, lacrymale, se gorgeant de l’avancement quotidien de tes travaux.

Mais hier, ta porte était ouverte. Hier, c’est avec tout mon corps d’homme que j’ai marché, vraiment marché, dans le petit corridor où il n’y avait plus d’habits.

Brutalement, au détour de la cloison, j’ai été aveuglé par la lumière. Et j’ai porté mes mains d’homme à mon visage lymphatique, mes mains où je sentais faiblement le sang circuler. Les reproductions d’avant-garde, les objets singuliers, tes livres, le parquet, toi nue, tout phosphorait d’une insoutenable blancheur, d’un immatériel reflet, dans l’annulation de toute forme.

Et j’avais hier, chez toi, les pieds bien campés dans le sol.

J'ai alors laissé retomber mes mains qui à nouveau fourmillaient de vie. J’ai écarté mes bras légèrement, mes paumes ouvertes, irriguées, vers toute cette lumière. Crue et tiède et douce.

De cette lumière j’ai senti le parfum avec mon nez. J’ai écouté ses particules de blancheur avec mes oreilles. Et je l’ai désirée, cette lumière, avec tout mon sexe d’homme.

Puis j’ai ouvert les yeux – deux yeux d’homme.

Plissant les paupières, inclinant un peu la tête, j’ai vu dans tout ce blanc ma silhouette noire, bien ancrée. Et j’ai souri au contre-jour. Et j’ai aimé absolument me sentir ici.

Homme, dans cette lumière.


 


 

 

RAPHAËL ROUXEVILLE

 

Il se présente :

 

Les voyages de Raphaël Rouxeville ne nourrissent pas particulièrement sa poésie. C'est pourquoi, depuis quelque temps, il a choisi d'en faire état dans sa biographie (voir saison 2, 3, 4). Toutefois, par solidarité avec les cheminots en grève, il a décidé de pratiquer, lui aussi, une grève perlée de la relation de ses voyages (Pays-Bas et Londres à venir). Il vous prie de bien vouloir l'excuser pour la gêne occasionnée.

Raphaël Rouxeville sera présent les samedi et dimanche 9 et 10 juin 2018 au Marché de la Poésie à Paris afin, notamment, d'y rencontrer des trices.éditeurs. Il portera un sac-à-dos avec des tapuscrits qu'il jettera, deci-delà, sur son passage. Il pense que les vases communiqueront et qu'au fur et à mesure de sa glorieuse distribution (flèche descendante), son sac-à-dos se remplira de recueils et de revues (flèche ascendante); son compte bancaire, lui, reconsidérant ses ambitions à la baisse (flèche descendante).

© Raphaël Rouxeville - DR

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