Le Capital des Mots.

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Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS - LAURE WEIL

Publié par Le Capital des Mots sur 30 Avril 2018, 14:28pm

Catégories : #articles - articles critiques

Les pieds sur terre, film de  Batiste Combret et Bertrand Hagenmüller.  - DR

Les pieds sur terre, film de Batiste Combret et Bertrand Hagenmüller. - DR

Pour une principauté des orties


 

En plein affrontement entre zadistes et forces de l’ordre, le documentaire Les pieds sur terre permet de mieux comprendre les enjeux d’un territoire entré en insoumission. Sorti en 2017, le film s’attache au village de Liminbout situé à l’est de cette zone à défendre (ZAD) étendue sur plusieurs kilomètres. Si un premier réflexe est de se demander pourquoi après l’abandon du projet de construction de l’aéroport, les choses ne sont pas rentrées dans l’ordre, on se met à réfléchir à cette terminologie. Quel ordre recherche-t-on ? A l’appel des locaux eux-mêmes, les opposants au projet sont venus s’installer dès le début de la mobilisation. Certains paysans ont accepté de laisser leurs propriété vendues au Maître d’œuvre Vinci. Leurs habitats ont été détruits en totalité ou partiellement et les terrains laissés en friche. Jeunes et moins jeunes sont progressivement venus s’y installer et ont construit des cabanes plus ou moins élaborées afin d’y mener une présence active. Qui sont-ils ces idéalistes ? Des citoyens lassés de la société de consommation qui osent dire non à la course au profit et veulent tenter autre chose. Peu à peu la vie s’est organisée et un ordre aussi s’y est instauré. L’agriculture raisonnée a cohabité avec celle de paysans qui ne sont pas toujours adeptes du cent pour cent bio. Amusante réflexion d’une agricultrice qui lit la gazette de la ZAD dans laquelle on conteste l’agriculture qu’elle pratique. La pilule n’est pas facile à avaler pour celle-ci mais sa réaction est qu’il va falloir encore expliquer pour convaincre. Beau témoignage d’une cohabitation où les divergences s’exposent sans avoir besoin de tordre le cou aux idées de l’autre. La ferme des 100 noms devient le lieu emblématique de cette mobilisation collective. Elle a été détruite le premier jour de l’assaut contre la ZAD. Notre démocratie est-elle si figée qu’elle ne sait plus admettre un autre fonctionnement que le sien ? Quand un pouvoir s’attaque aux symboles, ce sont les idées qui résistent. A-t-on oublié ce simple bon sens ? 100 CRS ne viennent pas à bout de 100 colères. On a demandé aux zadistes de déposer en préfecture des projets individuels en contestant d’emblée le principe d’une organisation communautaire. Mais que serait notre démocratie si elle perdait le sens du rassemblement ? Peut-on vivre ensemble si on force le citoyen à s’isoler ? Qui y a-t-il de si insurrectionnel à accepter qu’un individu porte avec un autre un projet partagé ? Combien de projets déposés en préfecture le gouvernement retiendra-t-il et quels en seront les critères de sélection ? Ce point n’est pas un détail car il cristallise l’aberration de deux systèmes qui s’affrontent. Là où les zadistes disent nous ne voulons plus de fonctionnement privé et d’enrichissement personnel, le gouvernement rétorque nous ne voulons pas de fonctionnement collaboratif et de partage des richesses. On se croirait revenu au temps d’une idéologie communiste tant le débat devient caricatural. Le pouvoir se ferme à une revendication qui était là dès l’origine de la mobilisation des zadistes. L’abandon du projet de l’aéroport est indissociable du projet d’un vivre ensemble autrement. La société de consommation prive d’emploi de nombreux jeunes qui plutôt que de sombrer dans un repli sur soi inventent autre chose. Ces robinsons ne veulent pas changer le monde. Ils veulent l’éprouver, le sentir, le vivre enfin quelque part sur terre et pourquoi pas chez nous ? Doit-on leur opposer notre silence quand ils expérimentent une autre forme d’organisation sociale et notre indifférence quand ils se font maltraiter ? Une jeune femme qui habite avec ses parents dans le village explique qu’elle n’aura jamais l’idée d’aller parler avec ces jeunes parce qu’ils sont trop loin de son mode de vie. Avec une grande lucidité, elle reconnait qu’il n’est pas simple de changer un confort de vie pour un projet où tout serait à réinventer. Il n’y a pas de mauvaise graine qui pousse à Notre Dame des Landes. Ce documentaire a le mérite de dé diaboliser les zadistes et de nous faire mieux entendre leurs paroles. Certes, les orties piquent mais gardons-nous bien de penser qu’il existe de bonnes herbes à cultiver et de mauvaises herbes à supprimer. Le paysagiste Gilles Clément prône l’idée d’un jardin en mouvement où toutes sortes de végétaux cohabitent. C’est ce jardin en marche qu’on aimerait voir le gouvernement accompagner à Notre-Dame-des-Landes. Louis XIV a fait de Le Nôtre son jardinier et de Versailles un modèle d’ordre et de contrôle qui font l’admiration de tous mais qui ne correspondent plus à notre époque. Chaque époque doit réinventer son jardin. Dans son rapport à la nature, l’homme prépare la terre à être nourricière et chaque jardin même partagé demande du soin et de l’attention pour faire sortir quelque chose des sols même les plus ingrats. Et si Notre Dame des Landes devenait le champ de cette expérimentation d’une agriculture et d’un jardin de pensées durables où le travail et aussi peut-être le non travail sont vécus positivement pour notre bien à tous ?


 

30 avril 2018

 

 

 LAURE WEIL

 

 

Laure Weil se présente :


Professeur agrégée d'arts plastiques, je suis aussi curieuse de littérature, de cinéma et d'architecture. J'ai fabriqué quelques livres d'artistes, dont le lien entre eux semble être l'effacement. Livres restés confidentiels. J'écris généralement pour restituer une rencontre avec une œuvre, qu'elle appartienne au champ des arts plastiques ou au cinéma.
Je cherche à diffuser mes textes parce qu'il est plus facile de se motiver à écrire régulièrement quand on sait que ses textes sont susceptibles d'être publiés.
Mes écrits sont nourris par ma culture des arts plastiques et par ma liberté à jouer avec les mots, comme s'il s'agissait de couleurs pour un peintre.

 

 

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Béatrice HOREL 30/04/2018 20:10

Merci pour ces mots que je partage.... je rajoute ma pincée de sel : je suis en train d'expérimenter l'ortie fraîche sur un début d'arthrose... et ça fonctionne ! sauvegardons l'ortie !

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