Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS - BÉATRICE PAILLER

Publié par Le Capital des Mots sur 17 Avril 2018, 09:49am

Catégories : #nouvelles

Retable

Hier

 

 

L’inventaire…

 

 

Au bout du chemin l’ombre.

Au bout du chemin l’ombre collant au soir, l’ombre mordant à la flaque d’un grand drapeau crucifié rouge…

L’hôpital dans ses ruines ne désemplit pas. Champignons blêmes, pourris d’eau, les tentes essaiment sur la pierre éboulée. Les bâtisses crevées n’ont rien à offrir que vent et ciel. Pourtant, les hommes s’en accommodent. La fatigue étaye leurs regards si vides qu’ils s’échappent. Taciturnes, ils se taisent dans le gémissement de leur corps. Parmi les éboulements chacun fait son trou. Arrangement de fortune pour une troupe où les morts sont plus nombreux que les vivants.

Transformée en chapelle, la grange est sinistre. Depuis des jours, les ambulances y entassent des corps.

-Allez Loupiot on termine, c’est le dernier. Après direct à la roulante pour un petit caoua.

-Si tu rajoutes un godet, ça me va. Bon sang, Toine, celui là, il est aussi beau qu’une statue, un vrai séraphin. T’as vu comme il dort, à croire qu’il n’est pas mort.

-T’emballes pas mon Loupiot, les rats l’ont déjà boulotté. Regarde, il lui manque des doigts. Bon, on y va, je commence ce foutu inventaire. Tu sais, tripoter les copains morts ce n’est pas mon truc, mais, il faut bien leur rendre leur nom à ces pauvres bougres. Sa capote déchirée ne nous apprendra rien. Et dans les poches du falzar, il n’y a rien non plus que le menu fretin du trouffion. Couteau de poche, ficelle, boutons, tire-jus, des mèches d’amadou, un briquet, quelques douilles et une blague à tabac et sa moisson de mégots.

-Tout ça, c’est maigre. Dis voir Toine, comment on va faire.

-Il n’a pas ses plaques et je ne trouve pas son livret, reste le paquetage. Allez, balance moi son barda.

-Mauvaise pioche, le sac est démonté et il ne reste qu’un tas de chiffons.

-Donne quand même. Ah ! Voilà, le copain c’était un dégourdi. Vois comme il a fait courir un gros fil de fer dans la toile. Pas bête, comme ça, il a pu, à l’intérieur du sac, crocheter au fil ce qu’il voulait ne pas perdre. Et ce tas de chiffons, c’est son coffre aux trésors…

La pluie essuie le jour, une nuit précoce s’installe. La lumière s’éteint avalée par un crépuscule tôt levé. Quelques lumignons éclairent chichement la grange. Dans la main tremblante de Loupiot qui se penche, une flamme de suif vacille. Sous l’auréole jaunâtre, Toine, à même le sol, déballe le paquet. Ficelle rompue, le tissu enduit s’ouvre sur un morceau de feutre brun ligoté de cuir. D’un coup sec, Toine tranche le lacet et dégage un vaste mouchoir à carreaux vert et jaune. Façonné en forme de bourse son col est serré d’un lien de paille. Toine un instant hésite, puis, de la pointe de sa lame, il cisaille le raphia. Dans une odeur de garrigue, le tissu coloré s’affaisse, libérant un bouquet d'herbes sèches. Ces quelques brindilles parfumées reposent sur un carré blanc de cotonnade. L’étoffe pliée avec soin, rebondie en son centre, ressemble à un petit coussin pas plus grand qu’une main.

Les deux camarades ne pipent mots. Ils s’interrogent du regard. Une vague d’émotions les bouscule. Ils n’osent toucher à cette blancheur, c’est là toute la vie d’un homme. Sous le chaume des barbes, leurs visages s’étonnent. Toine nerveusement frotte avec force ses doigts endeuillés. Il se décide enfin. Son index effleure ce blanc miraculeux et légèrement s’enfonce dans cette délicate douceur. Dans un éclair de pure sensation, il ressent une tiédeur, c’est souple, chaud, mouvant comme un ventre de femme. Une bouffée de tendresse lui monte au joue. Son doigt dérange la pliure du tissu qui s’entrouvre avec mollesse.

La nuit a depuis longtemps bu le jour. Elle imprègne jusqu’au cœur de la grange. Dans les ténèbres, les lumignons ont repris un semblant de vie. Les deux soldats ont tout oublié, genoux à terre, ils semblent prier. L’étrange paquet les retient captifs. Sous leurs yeux, le mystère s’effeuille, mais reste entier. Toine est malhabile. Il peine à saisir ce nuage fragile, alors, il use de son couteau. Il pique le tulle et le tire vers lui. Dans un chuintement, le voile naît au creux de sa main pleurant ses pétales surannés. Loupiot crie et interpelle son ami.

- Arrête ! Arrête ! Tu le blesses.

- Ne sois pas bête gamin, c’est de la fleur d’oranger pas des larmes. Et le brimborion que tu vois là, c’est un morceau de voile consacré, le voile d’une mariée.

Toine pense à Ludivine qu’il mariera à son retour. Une larme franchit le barrage de sa paupière. Tremblante, elle roule sur sa joue de vieil enfant et vient s’écraser sur la toile blanche.

- Loupiot, nous ne connaîtrons rien de cet homme pas même son nom. Sa petite au pays ne saura pas ce qu’il est devenu. Sans lettre de lui, son attente se nourrira d’espérance et puis elle comprendra. On n’a plus rien à faire ici, ce soldat restera un sans nom.


 

Le Retour


 

Tchak ka poum…Tchak ka poum…Tchak, Tchak…Tchak ka poum…

 

Les secousses mitraillent. Sur le rail, l’acier pleure sa chanson d’étincelles. La ligne déroule son ruban d’angoisse et le train d’incertitude poursuit sa route. Finalement, après bien des jours et des semaines, nous avons tous reçu notre billet. Et la perm, tant et tant de fois reportée, est enfin tombée. Alourdis, nous nous sommes entassés dans des wagons à bestiaux. La tranchée nous tient mais pour un temps la pluie, le froid, s’éloignent. Sous nos pieds le plancher, sa paille, nous soulage déjà. les copains s’affalent. On fume, on boit, on trompe l’attente, on tue le temps, chacun y va de son histoire. Ici, pour cacher sa peur, on parle beaucoup et très fort.

Tchak ka poum…Tchak ka poum… Tchak,Tchak…Tchak ka poum …

 

Le staccato des roues lamine. Il mord le rail, dévore la voie et m’entraine loin, très loin. Les arrêts se succèdent. Les wagons se vident. Je vois sur les quais des gens insouciants. Je croise des regards plus meurtriers qu’une salve, des regards méfiants. La compagnie s’éparpille. Un à un les copains me quittent et me voilà seul. Seul avec mon désir, seul avec ma peur.

Tchak ka poum…Tchak ka poum…Tchak, Tchak…Tchak ka poum …

 

Le bruit sourd de mes pas martèle le chemin. Sous mon calot, ma tête, navrée de linges, bat la mesure. Je marche sur le fil, au sillon de ma vie comme aux sillons des tranchées, retrouvant hier dans les pas d’aujourd’hui. Je longe la pâture et sa clôture de guingois. Je touche le bois rassurant, cuit et recuit, nourri de soleil et de pluie. Larmes et lumière brouillent mes yeux, la ferme est là au bout de la route. Je force mes jambes. Autour de l’aire, les fléaux chantent. Les corps en sueur se poudrent d’or. La lumière s’accroche aux gorges nues. Les camisoles éblouies de soleil brûlent mes yeux, mes yeux qui la cherchent, qui l’appellent. Je suis une ombre, elle est lumière. Sur mon visage, la misère, dans mes yeux, la peur, pourra-t-elle me reconnaitre ?

Tchak ka poum…Tchak ka poum…Tchak, Tchak…Tchak ka poum …

 

Mes tempes cognent. Dans ma tête la douleur, sur ma poitrine la douceur. À son cou une veine palpite, elle m’embrasse. Sarabande rouge.

Tchak ka poum…Tchak ka poum…Tchak, Tchak…Tchak ka poum…

 

 

Retable

Aujourd’hui

 

 

De partout …

 

 

Il a ouvert les yeux sur une lumière muette, une lumière de neige éblouie, comme au pays quand l’hiver rudoie. Même ainsi, il l’a reconnue. Elle n’est plus de ce rouge souillé qui colle au corps, ce rouge des terres nourries d’hommes. Ici, elle est blanche, mais rouge ou blanche, la peur reste la peur. À son chevet, elle l’a veillé et à son réveille, elle l’a embrassé. Il n’ose pas regarder au-delà de ses cuisses là, où le drap, cette nappe vierge, lisse, tendue de frais, est une plaine morte. Il se souvient d’avoir hurlé, le jour, la nuit, de longs cris, une plainte inhumaine. Et puis la morphine, l’a enlevé à lui-même.

Dans sa main d’enfant, la pierre récite sa prière éternelle : le plain-chant de son pays.

Sous la chape des lumières basses, monte la respiration des gorges escarpées. Le fleuve fileté de brumes a la pâleur des cierges. Il est tôt, mais les premiers travaux sont achevés. Près de lui, Ochrim, le vieux passeur de rives, interroge le contenu de sa poche. Sa main fendillée tâte le tissu. Que donnera-t-il aujourd’hui ? L’homme murmure :

 « Fils, elle est parfaite, offre-lui la meilleure des cibles. »

Disant cela, le vieux dépose, dans la paume du gamin, une douceur de pierre, laiteuse, veinulée de bleu.

« Sais-tu, petit que ce cailloutis de ruisseau est de ceux que l’on nomme larme de rivière ? La Neretva me l’a donné. » 

Dans la main de l’enfant, la pierre aux ocelles bleutés roule, tel le fleuve au glacis de nacre.

Tadek est fasciné. Oui, elle est parfaite, fatale, taille, forme, poids, la munition idéale pour son lance-pierre. Quant à la cible, il n’y en a que deux qui soient dignes d’elle, difficiles à surprendre, capables de représailles. Un seul tir, il faut choisir ; Stavro ce croque-la-mort de fossoyeur où le bedeau tout pareil à une motte de beurre ?…

Le temps a passé, la pierre lui est restée. Jamais, il n’a pu s’en séparer. Sur la toile anonyme, lentement, son poing s’est ouvert, comme au pays quand la glace cède et libère. Entre ses doigts, pleure la Neretva.


 

et d’ailleurs

 

La route, cuir asphalté, brille noir de pluie.

Et ce cuir, manteau en déroute, éclate aux fosses ouvertes. Les talus bitumés glissants d’eau reflètent la nuit. Les palissades vieilles muettes baillent. Ici, ou là, une floraison de photophore éclaire le terrain qui s’embourbe, les broussailles, les mâchefers. La lumière souterraine tombe aux excavations, prisons des pluies…

« - Pourquoi pas là ? C’est sans risque, c’est mort.

- Non pas là.

- Pourquoi pas ? Ya du bois, du fer et tu auras tes pierres.

- Le béton n’a pas d’âme, il est né d’une machine, moi, je veux une pierre vraie, telle la roche, une pierre de montagne.

- Mais…

- Laisse fils, laisse Jamil faire à son souhait. La taille de Zaya s’est alourdie et Jamil s’est mis à rêver plus fort que sa raison. Vois-tu fils, la femme rêve à l’enfant, toujours. Mais l’homme lui rêve d’abord à la femme, puis à la femme qui porte l’enfant. Alors, de deux courant les routes devenu trois, l’homme se découvre père. Ses bras seuls et son corps en rempart ne suffisent à les protéger. Lui qui n’avait jamais peur, ou si peu, vit maintenant dans la crainte ; dans la crainte du petit poussant au ventre de l’aimée. L’enfant sera le Premier-né et, avec lui, les époux, toujours amants, naissent parents. Avec lui la famille devient réelle et réel le besoin d’un abri. Cela devrait toujours être ainsi et si nous étions encore au pays, Jamil irait en montagne chercher, pas seulement des pierres, mais la Pierre-Première. Celle qui, liée à ses sœurs, sera le pilier du foyer ; haleine chaude qui jamais ne s’éteint, l’âme du four à pain. C’est là l’espoir de Jamil, sa pierre de folie qu’il polie en son cœur. Viens, il est déjà loin. Il a disparu là-bas en lisière de friche, et je l’ai vu pris par l’ombre. Viens, il faut le rejoindre.

Faille claire au goudron déchiré la terre luit.

Au-delà du remblai pousse un maquis d’herbes rases où rampe l’épine. Une trouée, il s’y coule, le visage frais sous les feuillages en pluie. La pierre dans l’interstice des troncs se devine. Un bruit d’eau, le silence tinte purifié. Devant lui, un pan de mur vieilli, désuni, dont les pierres étalées sombrent sous la verdure. Ainsi, dans la pénombre, elles semblent s’offrir. Il les regarde et il sait que pour l’avenir, il puisera aux décombres de ce passé.


 


 

 

BÉATRICE PAILLER

 

Elle se présente :

 

 

Je suis rémoise et j’ai exercé à Reims pendant vingt ans le métier de libraire. Je me consacre maintenant à l’écriture et uniquement à celle-ci en alternant prose et poésie. En 2015, la société des poètes français récompense du prix « Jean Giono » (prix du manuscrit de prose poétique) mon recueil L’heure métisse.

Trois recueils sont parus à ce jour :

Aux Éditions L’Harmattan : Jadis un ailleurs, recueil réunissant : L’heure métisse et Motifs /collection Poètes des Cinq Continents /2016 ; Aux Éditions La Porte : Mouvements, Panta Rhei / Poésie en voyage 4èmetrimestre 2017 ; Aux Éditions Encres Vives : ALBEDO mars 2018

Participation aux revues : Décharge, Les Amis de l’Ardenne, Traversées, Souffles

Le Capital des Mots, Levure littéraire et Arpa courant 2018

 

Mon écriture prend sens dans la langue. Je m’en imprègne et la transforme, la travaille, pour façonner mon langage poétique. Mon but est d’approcher de ce que j’appelle « la poétique du monde » qui est pour moi indissociable de la création. C’est pourquoi, je place la lumière au centre de mon écriture et en appel à tous les sens. C’est la lumière intrinsèque de la création que je cherche à faire partager. La création telle une terre d’avant l’homme mais sans regret d’un hypothétique paradis. Un ailleurs où les éléments sont omniprésents air/terre/feu /eau, où la respiration/le souffle du végétal et de l’animal s’animent. J’instaure des passerelles entre homme et animal : l’animal dans l’homme et vice versa. Je puise dans l’ensemble de la création : de nature ou humaine.  Le corps est très présent: corps-souffrant / corps-amant, le geste et le mouvement. Le sentiment de perte quel qu’il soit. La lumière est très présente et l’ombre qui n’est pas moins belle, juste différente : une lumière qui ne se dit pas, qui ne se dit plus.

Je tente d’exprimer ce qui m’habite : émotions et sentiments, interrogations, par le biais d’une écriture qui n’est pas sans violence, une écriture de contraste et de rupture ; sensuelle, elle fait appelle à tout les sens et invoque le charnel.


 

A consulter

Sur le site de Décharge

http://www.dechargelarevue.com/Voix-nouvelle-Beatrice-Pailler.html

Sur le site de la revue Traversées

https://revue-traversees.com/2016/10/13/beatrice-pailler-jadis-un-ailleurs-edition-lharmattan-collection-poetes-des-cinq-continents-2016-113-pages/

https://revue-traversees.com/les-auteurs-de-traversees-2/

Sur le blog le parfum de l’encre

http://leparfumdelencre.over-blog.com/2018/03/interview-de-la-poetesse-beatrice-pailler.html

 

 

Béatrice Pailler - DR

Béatrice Pailler - DR

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