Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS - PIERRE CABOT

Publié par Le Capital des Mots sur 18 Février 2018, 07:49am

Catégories : #récits, #poèmes

Matines
 
De l'arroseur automatique jaillit l’été. Une laverie patiente mille révolutions. Plus loin un balayeur pousse un peu de temps. Enfin je le suppose, depuis mon lit, plus exactement les quarante centimètres de largeur qui m’ont été alloués cette nuit. 
Les volets serrent encore l’obscurité. L’appartement figé dans nos mains liées. Le radiateur ne chauffe que lui-même. Au réveil j’ai éternué mes rêves. Mes yeux conseillent la fermeture définitive. Tes mains attendent le réveil en prenant des poses. 
Tu m’avais demandé que je te viole dans ton sommeil, non, décidément je n’en ai pas envie, non c'est non. 
Chemises éventrées au sol, je te soupçonne de les avoir souillées de ton sang en sortant trop hâtivement de la salle de bains. 
Moustique, fantôme sans trêve de la chambre. Ivre de mon sang il s’enfuit vers des cimes inespérées. 
 
Les ombres pillent la rue avant que le jour ne vienne. Bancs vernis d’ennui. Paris dort sous Seine. Cinq heures, trois personnes dans le quartier, je n’ai plus de place. 
Elles ont beau être accusées de saleté, les poubelles ne sortent jamais sans préservatif. 
Je lis l’histoire du monde sur une feuille d’arbre. Les immeubles en ont plein les pattes. Clochards à terre, la liberté est trop lourde. Les vitrines voudraient rougir de leur nudité. 
Le matin ne s'est pas encore essuyé. L’aube s'élance péniblement de flaque en flaque. Partout des corps cachés sous des couettes. Les ponts s'imbriquent encore de sommeil. 
Les ombres étirent leur réveil. De petits enfants s’enfuient sous elles. Deux vieux approchent, rocher qui s’effrite le long du trottoir. Les passants naissent et meurent à dix mètres de moi. Mes yeux brûlent de femmes si tôt. C’est qu'elles embêtent les rues, si tôt ! 
Je cherche les trottoirs hors de la prétention du soleil. Les bourgeons snobent les feuilles mortes. Je sors à l'heure où même les mendiants ne travaillent pas. J’avance parmi le hold-up des arbres. Un touriste leur décrit les grandes forêts qui existent loin au-delà de la ville. 
Notre-Dame est ceinte d'une fortification d’appareils photos. Je réfugie mon silence dans les ruelles. 
Le matin appartient à l’été. 
 
Six heures, les balayeurs s’écoulent sur les trottoirs en guise de rosée. Des femmes de ménage noires attendent seules aux arrêts de bus. Quelques débris criards de la nuit s'agitent au fond des boulevards. Les immeubles récents rejoignent le silence des vieux hôtels particuliers. Les coureurs solitaires veillent sur chaque quartier du petit matin. Ils gardent les rues qui ont peur du silence. 
Les chiens en laisse essaient de ne pas en croiser d'autres pour se donner l'illusion qu'ils sont les seuls maîtres. S'ils tombent sur un congénère ils se mettent à aboyer comme s'ils étaient pris par surprise, qu'ils n'avaient pas senti l'autre clébard venir à un kilomètre de là. Eux et leurs maîtres s'étonnent de mon apathie, ils viennent la renifler de plus près les yeux exorbités, étonnés par mon corps réveillé et sans raison d’être si tôt le matin. 
Des vélos contre la grille d’un jardin font des cauchemars qui tournent en rond. Les libertés livrent leurs derniers combats dans les jardins. Clochards, enfants, derniers bastions de la liberté. 
Je pars à la poursuite de la Seine qui fuit la France. 
Une vaguelette naît et meurt en même temps, dans l’espoir d’un peu plus d’existence elle multiplie les résurrections. 
Aujourd'hui je remarque qu'à l'entrée même des métros est affichée sur un petit écran dans combien de temps arrive le prochain métro. Je suis piégé, maintenant à chaque fois que j’y descendrai je regarderai ce petit écran, je ne pourrai pas y échapper. 
Monde lisse, sans hasard, remodelé pour les hauts talons. Plus personne ne pourra tomber. 
 
L’Arc de triomphe est assiégé de voitures. Il n’est plus qu'un abri contre la pluie. Quatre soldats pour garder l’histoire. Parmi tous les conducteurs qui sont passés par l'Étoile, combien connaissent ne serait-ce que la bataille d'Austerlitz ? 
Les places sont les lieux de rencontre des immeubles. Ils sont timides, laissons-les se rapprocher un peu plus. 
Pas d’histoire pas d’amour mais la lente fuite des jours. J’approfondis les boulevards dans la dislocation des âmes. Mon corps vide de contraintes échoue dans un café. Nouvelle saison, la nature veut que nous nous souvenions d’elle. 
Il est un genre de vieux de jardins et de cafés (ce sont souvent les mêmes personnes) qui passent leur journée à appeler des connaissances lointaines, pas leurs proches car ils les ont trop épuisés. Ils parlent des voyages qu'ils ont fait, ils reviennent toujours tout juste de voyage, et en prévoient un autre. Ils ne peuvent appeler sans avoir un auditoire d’inconnus. 
 
 
 
 
***
 
 
 
 
 

 

Notre-Dame
 
 
Notre-Dame se tient à flot sur les quais. Ses gargouilles déversent des gouttes bienheureuses, seule l’eau trouve le chemin divin. La cathédrale n'a que les os sur le dos. Jamais prise en défaut de grâce. 
La nuit à l'heure où il n'y a plus que des vendeurs de roses dans les rues, ses statues se promènent sur les toits de Saint-Louis. De l’herbe pousse à son ombre millénaire. Certaines ombres n'ont jamais vu le jour. 
La marmite de la Seine bout de pluie. L'échiquier des vagues s'étend faute de joueurs. Un tronc trempé perd son maquillage. Les arbres pénètrent la chair de l’orage. Ils montrent leurs plus belles branches aux lampadaires. L’un d’eux m’offre les services de son portemanteau. Un corbeau crie Moi ! Moi ! 
Notre-Dame tombe en sucre dans le café de la nuit. Le pont Sully aimerait être muté plus près d’elle. 
Sur la place un prêtre barbu est arrêté sur son portable, il doit envoyer un message à Dieu. De face, Notre-Dame a la rigidité et la perfection d’une façade de maison en carton dans un western. J’ai besoin de faire son tour pour m’assurer qu’elle n’est pas une illusion. J’entre en elle, le son d’une paire de talons entre les chapelles fait remonter ma foi. 
Sur le muret, des décennies de pisse. 
Comment l’île de la Cité qui peine à supporter un millier de touristes pouvait contenir tout Paris au premier millénaire de notre ère ? 
 
 
 
Face à la Vierge Marie chacun garde son extase pour soi. Les rares fidèles sont alignés les uns derrière les autres au bord de l’allée, comme dans un bus de province. Promenade digestive dans le déambulatoire. Je tombe sur une échelle de travaux oubliée contre un mur, seul passage vers le paradis. Un pas féminin s'agace de ne pas retourner ma tête. Une vieille au brassard Sécurité en remplace une autre. 
L’ombre des touristes se mélange avec celle des statues. 
Les sirènes des flics sont incapables de s'harmoniser aux cloches de Notre-Dame, un jour il faudra trancher dans cette indécision permanente. 
Dieu s'est assis à chaque place de l'église vide. Les chaises attendent la parousie. Une caméra au-dessus de l’autel pour saisir le miracle. Ombres assoupies, dieu attend dans les bougies éteintes. Certaines sont allumées pour leur faire prendre l’air. Il ne consulte pas à toute heure. Jésus bon acteur au masque placide. 
Les heures meurent sans pleur parmi les sœurs. Le temps efface le nez des saints. 
L’enfer est pur d’innocence. 
Une biographie de Judas est sortie il y a quelques années, le christianisme n’appartient plus qu'à l’histoire. 
J’entends une prière s’arrêter à mi-chemin de la pensée. 
Alors que nous allions sortir, un employés nous interpelle. 
Suisse: Eh, vous n’avez pas le droit de vous embrasser ici. 
Moi: Vite, rangeons nos appareils génitaux. 

 

 

 

PIERRE CABOT

 

Il se présente :

 

 

Normand de vingt-quatre ans à Paris depuis un tiers de ma vie, je me lève à 06h09, me couche à minuit, et j’écris. 

 

 

 

 
 
 
Pierre Cabot- DR

Pierre Cabot- DR

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Béatrice HOREL 18/02/2018 17:26

Des images implacables, superbes, qui évoquent le monde.

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