Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS - THOMAS BESCH

Publié par Le Capital des Mots sur 23 Janvier 2018, 16:43pm

Catégories : #nouvelles, #récits

Wéa

 

 

Wéa était devenue le ville de l’ennui : chassé le spleen du Londres baudelairien, les habitants s’occupaient comme ils le pouvaient : tablettes, Netflix, siestes, etc. La production des bébés était réservé aux techno-prêtres depuis que la lumière bleue des films pornographiques avait rendu stériles ses habitants. Vers l’ouest, néanmoins, le vieux moussu reliait Wéa, ville continent à Talésine, deuxième ville continent de l’après débâcle pétro-nucléaire.

 

Alors que les habitants de Wéa vivaient reclus dans des cellules individuelles de 735 cm², sur Talésine, la prairie resplendissait et le faible nombre des habitants leur permettaient de vivre libres et entourés d’herbes folles, de troupeaux de bisons, de rivières non polluées, d’air pur des montagnes. Les capteurs optroniques des deux villes continents relevaient en outre un ciel étoilé sur les deux monades.

 

La magnétosphère avait évolué avec les guerres nucléaires et les guerres sismiques de la recherche pétrolière ; le pôle magnétique et sa déclinaison était surveillé de très prêt par les agents de l’O.N.F. mondial, seul organisme étatique à avoir survécu aux guerres. Les agents de l’O.N.F. avaient parlé en Français aux peuples désorganisés par la débâcle, et, le Français était de fait devenu la langue planétaire des deux villes continents. Seuls, sur vieux moussu, se parlaient encore quelques rares dialectes amérindiens, afro-américains et nord-africains.

 

Vieux moussu fut voulu comme un pont sur l’infini des océans ; des ethnies nord-africaines et afro-américaines avaient cherché à l’emprunter pour rassembler l’Afrique dispersée depuis des siècles sur deux continents. Le nomadisme de vieux moussu était connu : des tentes et des cailloux marquaient l’entrée dans tels ou tels villages nomades. Les pèlerins morts étaient laissés au soleil et constituaient l’humus de vieux moussu.

 

A mi-chemin entre Wéa et Talésine se dressait la tente de Grand Moose, l’Améridien qui officiait comme grand-chef des peuplades sur vieux moussu. D’ailleurs, sous les corps décomposés, tout un réseau micellaire avait prospéré : les morts reliaient les vivants entre eux sur le pont couvert des mousses agrégées des limpides lipides micelliennes.

 

La croyance dans la résurrection christique avait trouvé là un terreau fertile : les êtres humains trépassés devenaient des herbes, des plantes et des arbres. Les guerres avaient rapidement cessé depuis cette interprétation de l’au-delà de la vie en vie végétale car la peur de la mort s’était éteinte.

 

Des carcasses d’avions et de matériel militaire reposaient parmi l’herbe dans des cimetières laissés à l’abandon. On se déplaçait à pied et les moteurs à combustion interne, les moteurs électriques et les moteurs ioniques – grand espoir de la recherche spatiale – avaient été abandonnés. Maintenant, on marchait (nomade) et on se baignait dans le panocéan qui couvrait les 4/5 de la Terre…

 

C’est ainsi que Chat Noir et Djameelle vivaient : lui, sur la terre des vivaces, Talésine ; elle, sur le continent des endormis, Wéa.

 

Tous deux marchaient et se baignaient : elle marchait à l’aide de ses pieds et de ses mains ; il marchait droit dans des bottes qu’il n’avait jamais portées et qu’il ne porterait jamais – sur ses deux pieds. Elle avait décidé de parcourir la grande transhumance de la province Djebel vers la tente de Grand Moose, et lui, quittait la province des Appalaches pour recevoir aussi l’oracle du bol d’eau de Grand Moose. Les cartes de l’O.N.F. les avaient mis en garde : à la forêt terrestre succédait la prairie subaquatique : il faudrait donc marcher dans des marais et parcourir à la nage des cités lacustres.

 

Pour Djameelle, cela valait mieux que de rester dans sa cellule imbriquée avec d’autres cellules d’endormis. Les jeux vidéos de l’ennui la faisait se morfondre, et la légende de la grande prairie de Talésine lui faisait encore briller les yeux. Passer le vieux moussu et demander sa route à Grand Moose, voilà son objectif. Quant à Chat Noir, il gardait l’instinct chasseur des tomcats avec qui il jouait dans les rochers. Il les avait vus dans leurs combats, leurs chasses, leurs parades nuptiales et il aspirait à se reproduire comme un tomcat : avec une compagne, pas avec un utérus artificiel de techno-pape ! L’oracle de Grand Moose devait le guider dans sa recherche d’enfant naturel.

 

Dans les deux villes continent avaient essaimé des derniers bars sur un rhizome séculaire. Ils étaient devenus les caravansérails des voyageurs nomades, et servaient aussi au commerce de la langue française pour les habitants sédentaires qui pouvaient s’y retrouver et commercer. La culture de l’écrit avait quasiment disparu ; les beaux-arts étaient pratiquement morts après les fictions plus que réelles qu’avait apportées la débâcle pétro-nucléaire.

 

A l’entrée, sur les cailloux du dernier bar :

 

- Une eau de tomate, commanda Djameelle, s’il vous plaît.

- Ce n’est pas la saison ; nous ne sommes que fin mai. Je peux vous proposer une eau de cerise…

- Très bien, merci.

 

Arrivée au dernier bar de l’ancienne Lutèce, Djameelle avait repéré son chemin aux galets entassés ou peints ou non sur sa route. Un cairn garance signalait que le dernier bar suivait les recettes et la pharmacopée de Bingen.

 

- Une eau de framboise, commanda Chat Noir, s’il vous plaît.

- Ce n’est plus la saison ; il faudra attendre août Chat Noir. Nous avons une eau de kudzu, si vous voulez.

- Oui, très bien, et merci, finit Chat Noir attablé au dernier bar de Charlotte, comté de Mecklembourg. Ici aussi, le cairn rouge garance signalait la présence germanique des recettes et pharmacopée de Bingen.

 

Les timbales arrivèrent, emplies de leur nectar. Djameelle étendit ses longues jambes sur un coussin après la longue traversée du Djebel. Elle sirota l’eau de cerise à petite lampée. Chat Noir restait debout finalement, là où le serveur avait posé sa timbale sur le comptoir en zinc.

 

- Eau de kudzu, n’est-ce pas ? C’est trouble et apaisant, plaisanta-t-il avec le barman.

 

A des lieux l’un de l’autre, Djameelle et Chat Noir trinquèrent sans les connaître à vieux moussu et à Grand Moose ; ils étaient à sa recherche sur le pont panocéanique.

 

Djameelle venait de parcourir un long périple sur terrain presque plat, urbanisé et parfois marécageux. Chat Noir, lui, avait dévalé les pentes et vallées depuis la ville des cendres pour arriver au relais tout proche de vieux moussu : encore une dizaine de lieux et le pont et ses troupes de nomades lui ouvriraient la route de Wéa. Quant à Djameelle, elle se devait de parcourir encore quelques centaines de lieux sur le continent ville pour atteindre Shannon, point de départ du pont couvert de mousses vers la route de l’Ouest, la route de Talésine.

 

Les deux villes continents n’avaient plus de chef ni d’organisation administrative. Par une mutation inexpliquée, le réseau fibre optique déployé dans les années 2020-2030 avait rendu le terreau et l’humus capables de sentir les vibrations des règnes végétal, animal et minéral. Ces capteurs bio étaient les alliés des citoyens qui se fiaient maintenant à l’arbre et sa frondaison, à l’herbe et sa semence, au rocher et ses escarpements. Les saisons étaient redevenues printanière, estivale, automnale et hivernale et les citoyens cultivaient paresseusement, au gré des pluies et des gelées, du soleil et de la nébulosité, les produits de la terre. La devise de nos éco-cultivateurs était redevenue celle de Rousseau : « Les arbres de la terre sont à personne et leurs fruits à tout le monde ».

 

Ainsi, on paressait et on oubliait les guerres… Les habitations étaient sommaires avec des points d’eau redevenue pure à proximité et les estimations imprécises évaluaient le nombre de terriens à dix milliards – des terriens redevenus nomades avec des poches de sédentarité.

 

Les derniers progrès avaient laissé la place, donc, à une fibre bio-optique dite micellaire qui était mémoire, apprentissage, cartographie et lien éco-social. La guérison des maladies, en l’absence de crainte de la mort, était l’objet des recettes de Bingen disponibles chez les derniers bars ; le rythme de vie des citoyens était ralenti et les accidents violents ou douloureux rares. En effet, une des conséquences de la guerre pétrolière et nucléaire avait été le développement des hôpitaux de campagne sur un maillage très serré : victimes de guerre ou soldats avaient été soignés par les plus grands pontes en téléchirurgie et les Aldols et Benzodiadépines avaient été remplacés par la pharmacopée de Bingen. Bref, si les forages sismiques et les feux nucléaires avaient porté du fruit – agrégation des continents en deux masses Wéa et Talésine, disparition des pôles – c’était dans l’ordre du bien-être des générations futures : la profession de médecin tint peu à peu à disparaître au profit des derniers bars, pourvoyeurs d’eau de fruits, de plantes et de décoction de feuilles, de racines et d’écorce.

 

Nombre de professions disparurent des villes continents où l’on pouvait alors vivre au jour le jour, à la petite semaine, au gré de ses besoins : le petite sobriété heureuse d’un des sages de l’avant-débâcle avait vu le jour.

 

Il restait bien des bastions urbains et des routes, mais l’O.N.F. veillait à ce qu’ils devinssent des champs, des forêts, des marais, des prairies. Une vaste toundra, tourbes et broussailles, arbrisseaux et marécages, nappait l’essentiel des territoires et devenait taïga en altitude et en latitude.

 

Dans ce contexte, Chat Noir et Djameelle respireraient la chance si jamais rencontre devait avoir lieu !

 

- Shannon ! s’écria Djameelle, fatiguée de ces journées de marche et parfois encore de natation bourbeuse. Si je rêvais, maintenant. Là, un rameau optronique fera l’affaire… Je m’allonge à ses côtés… je ferme les yeux...non, je lape un peu d’eau micellienne, et maintenant je ferme les yeux, détendue…

 

Allongée sur le tertre indiquant vieux moussu, en devers du chemin, Djameelle demanda à se connecter à la ville de Talésine et, pourquoi pas, à Grand Moose… Lentement, au rythme de sa respiration en ralentissement, de sa pression artérielle en baisse, son pouls battait à 42… Rien… Une étrange sensation d’enfouissement dans vieux moussu, dans la terre… mais aucun rêve…

 

Chat Noir, de son côté, avait laissé le dernier bar de Charlotte et s’était engagé depuis la colline du diablotin sur vieux moussu. Il y marchait depuis plusieurs semaines et avait croisé, avait rencontré, avait parlé avec nombre de nomades – les uns qu’il rattrapait venant de Talésine vers Wéa, les autres qui lui demandaient, chemin faisant, comment était la vie sur Talésine (ils quittaient Wéa). Nomades entre deux villes continents sur un pont moussu à la recherche de la tente de Grand Moose ! Il n’était donc pas seul !

 

Sous l’arbre de la presque sagesse, Chat Noir fit une halte ; Djameelle vit l’ombrageux tomcat humain, et, intriguée, s’en rapprocha :

 

- Salutations à toi, habitant de Talésine !

- Salutations à toi, nomade de Wéa !

 

Ils serrèrent leur main en se dévisageant : le périple de chacun avait laissé des traces sur les visages, les mains, les pieds et les vêtements.

 

- Je recherche Grand Moose, avança Chat Noir. Je recherche sa tente, son bol d’eau et son oracle pour me reproduire, continua-t-il. Et toi, Djameelle, que fais-tu en marche sur vieux moussu ?

- J’ai quitté mon Djebel et ma case de 735 cm² pour vivre, vivre pleinement. Sur Wéa, l’ennui est là ; et j’ai entendu dire que Talésine offrait un cadre de vie vivace, tentes, criques et prairies.

- Oui, tu as bien entendu. Je viens de la ville des cendres des Appalaches et ma tente était postée près d’un ruisseau, sous le couvert des arbres, portée par l’herbe que mâche les bisons.

- Ce lieu est-il commun sur Talésine ?

- Oui. Tu peux vivre dans la prairie et contribuer à l’action de l’O.N.F. de replanter la forêt. Si le coeur t’en dit, Djameelle…

- Pourquoi, Chat Noir, veux-tu te reproduire au naturel, le coupa -t-elle.

- Je ne sais pas trop ; j’ai vécu avec les tomcats des montagnes, une évolution de l’espèce des bobcats. J’aime leur mode de vie désurbanisé. C’est pour cela que l’oracle de Grand Moose me tient à coeur. Si tu veux, reprenons la marche vers sa tente : tu pourras l’interroger sur ton futur lieu d’habitation sur Talésine…

- Reposons-nous un peu d’abord.

 

Chat Noir agréa et ils passèrent la nuit à rêver près des rameaux optroniques. Chat Noir rêva d’un bol vide et Djameelle d’une tente qu’elle appellerait « Bohème ».

 

La rencontre – la chance – avait mis Djameelle et Chat Noir sur le même chemin, sur le pont du vieux moussu. Après quelques haltes sous les arbres de la presque sagesse et ravitaillés par les derniers bars, ils arrivèrent tous deux chez Grand Moose.

 

Sa tente était commune aux tentes de sa peuplade les Orignames, et il les accueillit avec un silence bienveillant. Sous ses longs cheveux, malgré une barbe taillée, la peau disait son grand âge et la sagesse brillait dans ses yeux.

 

Après avoir bu une eau de tomate rafraîchissante, tous trois s’installèrent sur des nattes dans la tente. Grand Moose, lentement, prit le bol à oracles et, s’en servant comme d’une coupelle, le remplit un peu à la source près de la tente. Quand il revint dans la tente, Chat Noir avait griffonné un papier et fermait les yeux. Djameelle, elle, était tout éveillée, espiègle presque. Enjoué par les yeux souriant de Djameelle, Grand Moose prit la parole, doucement :

- Djameelle du Djebel, tu viens de loin pour trouver un lieu propice où vivre. Voyons l’eau calme du bol…

 

L’eau micellaire dansait et une myriade de limpides lipides fugitivement se figea en une flèche.

 

- Djameelle, tu peux continuer ta route selon ton désir : Talésine au-delà de vieux moussu t’attend avec d’amicaux habitants.

 

L’eau se fit plate et rien ne vînt plus la troubler.

 

- Chat Noir, ton désir d’enfant naturel prouve que tu es un enfant naturel ; en conséquence, je te propose de rester vivre avec moi sur vieux moussu et de prendre ma place quand mon heure sera arrivée. Ta quête d’enfant a pris un terme : tu t’enfanteras remplaçant de Grand Moose, son successeur.

 

Chat Noir fermait toujours les yeux ; d’un geste lent et précis, il étendit la main pour atteindre le papier griffonné.

- Là se trouve ma route, la route sur Talésine vers la ville des cendres. Djameelle, soit la bienvenue dans mon abri.

 

Emue, Djameelle lui dit :

 

-Je te remercie Chat Noir, successeur de Grand Moose. Que ton cadeau me comble ! Je voudrais te dire maintenant mon rêve : « J’appellerai ton abri ‘La Bohème’ ».

 

 

 

 

© Thomas Besch, jeudi 25 mai 2017, 21h36.

 

 

 

 THOMAS BESCH

Il se présente :

 

 

Bio-bibliographie
 
A 50 ans, j'ai écrit des piges en France (forces armées) et aux USA (poèmes de Louisiane, articles universitaires); j'ai publié "Meurtre en ciel clair" (piège de la Société des Ecrivains devenue Publibook), un essai sur ma thèse défendue de soutenance (Chanson de Roland et théorie des genres), des fiches de lecture à la Cause Littéraire (web) + mon récit biographique illustré par Guillaume Steudler, et une rêverie chez Arkuiris (2017).
Thomas Besch - DR

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