Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS - DANA SHISHMANIAN

Publié par Le Capital des Mots sur 2 Décembre 2017, 17:04pm

Catégories : #poèmes

Présentation par l'auteure  :

 

Un volume composite comme la vie : moitié dans le métro, en cueillant des balades urbaines au fil des stations, des pavés, des cris cachés dans les graffitis de rue, un quart dans l’intime échange, au jour le jour, du souvenir et du rêve, un dernier quart à mesurer les syllabes à la manière des haïkus, sur l’échelle subtile d’une sublimation à venir. Trois textes pour illustrer ce compost.

 

 

 

Dimanche du huitième jour

 

 

Oui l'heure est grave

on peut encore jouer aux mots on peut toujours

mais depuis ce jour le décret est entré en vigueur

qui vide tous les mots de leurs jeux

et les remplit de leurs sérieux

opera seria – un serial killer

opera buffa – un bouffon au pouvoir

ça gesticule ça gicle des paroles au vent

la marionnette à quatre sous

gambade s'agite grimpe et retombe

sur ses pattes de petit toutou

gonflés à bloc les sacs de sons

volent sous les poings tels des punching balls

autant ils sont légers en s'envolant

autant telles des chapes de plomb en retombant

sur nos têtes sur nos pieds

oui le décret est tombé aujourd'hui

toute vérité sera punie

tout espoir est aboli

le cœur de l'homme est mis à prix

la grande bataille recommence ici

entre le serpent et la vie


 

 

***

 

Accident grave de voyageur

 

Tu t’es tenue en retrait

entre la sortie de l’ascenseur et l’arrivée

de l’escalator derrière le quai

tu as guetté

le passage d’un train sans arrêt

ton oreille aguerrie

t’a donné le signal – tu as bondi

telle une fauve sur sa proie : ta propre vie

la diagonale de ton saut a coupé la foule

entre une poussette et un bras

tendu vers toi

elle t’avait vu la jeune fille

muette d’effroi

elle a capté ton regard

t’a suivi paralysée

t’a vu plonger entre les rails

même pas le temps

de t’allonger

le train t’a frappé en plein vol

t’a fait éclater le dos

a roulé sur toi

en projetant des morceaux


 

un cri collectif s’est levé


 

après son passage

interminable

sur plus de trente mètres

le gravier était jonché

de tes membres

le torse en tête

déchiqueté

bras et jambes en pièces

derrière

la moitié avant d’une basket

projetée sur le bord du quai

dégoulinait

de la chair déchirée de ton pied

surpris en plein saut

de l’autre côté des rails entre les deux voies

ta tête

esseulée

regardait encore

les yeux grands ouverts

avec une sorte d’incrédulité

la jeune fille immobile

un lien indestructible

vous enchaînait désormais

elle ne pourra jamais oublier

tu hanteras ses nuits éveillées

ses matins ses soirées sur ce quai

ses allers-retours au boulot

tu l’attireras

vers une plongée d’emprunt

elle ne résistera pas

au fond de toi tu savais

que c’était contagieux – sinon

tu l’aurais fait chez toi

mais c’était ta colère qui parla

quelqu’un doit payer n’est-ce pas


 

Ils sont arrivés assez vite

pour vider le quai

ceux qui n’avaient rien vu se révoltèrent

contre la RATP

en bas une « cellule psychologique »

les attendait

la mamie avec la poussette

semblait la plus choquée

évacuation arrêt dans les 2 sens

annonce dans toutes les gares du parcours

les pompiers ont fait vite leur boulot

cette fois l’interruption fut moins longue

deux heures maxi pour tout ramasser

remonter d’entre les rails

bout par bout ton corps éparpillé

mais il y en avait aussi sur le quai

le lendemain matin oui j’ai vu

les taches de ton sang

blanchies à la poudre de craie

qu’on avait versée généreusement

comme une offrande inutile

on devinait un drôle de parcours

en zigzag

entre le bas et le haut

les traces d’en bas

resteront bien protégées

entre les roues des trains

avant la prochaine pluie

les traces sur le quai

partagent déjà leur message

avec les pas des voyageurs ignorants

ou tout simplement

oublieux

leurs empreintes blanches-sang

inonderont les planchers

des trains pendant toute la journée

le surlendemain

ne restera plus sur le quai

que le contour dans l’air

de celle dont tu as emporté le reflet

dans tes yeux


 

***

Hiver

 

S’ouvre dans l’hiver

le secret de la fleur d’or,

ta vie le nourrit


 

Conscience sans « je »

persiste après la mort – pousse

forêt hors arbres


 

Dépêche t’arrête pas

la fente est brève – glisse tes mots,

tu plongeras après

 

 

Extraits du recueil Néant rose, L’Harmattan,  2017.

 

 

DANA SHISHMANIAN

 

 

Sa bio : http://www.lechappeebelleedition.com/danashishmanian_bio.html

 

Dana Shishmanian a publié dernièrement :

Le fruit obscur, Editions du Cygne, janvier 2017.

 

Plus d'infos :

https://www.editionsducygne.com/editions-du-cygne-fruit-obscur.html

 

Néant rose, L’Harmattan, novembre 2017.

Plus d'infos :

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=58066

 

 

 


 

 

Néant rose. Dana Shishmanian. Editions L'Harmattan, 2017-  DR

Néant rose. Dana Shishmanian. Editions L'Harmattan, 2017- DR

Couverture : Va nu pieds tête haute, graffiti rue de l’Ourcq (M° Crimée) par Da Cruz, artiste dont l’exposition est visible ces jours mêmes à la Galerie de la Ligne 13 (13, rue Condamine, Paris 17e)

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