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Lumière ! L'aventure commence. Un film composé et commenté par Thierry Frémaux - DR

Lumière ! L'aventure commence. Un film composé et commenté par Thierry Frémaux - DR

 

Lumière ! L’aventure commence est un documentaire que l’on feuillette comme un livre d’images accompagné d’une voix qui raconte l’histoire qu’on ne sait pas lire tout seul. On retombe dans l’enfance du cinéma avec le plaisir renouvelé de ce qu’on connaît déjà et la magie toujours opère. Les premiers films des Lumière ne dépassent pas cinquante secondes. Il n’en faut pas plus à Thierry Frémaux, Directeur de l’Institut Lumière de Lyon, Délégué général du Festival de Cannes et Président de l'association Frères Lumière pour nous conter à chaque fois une nouvelle histoire. Il y a dans ses explications la même érudition que l’historien d’art Daniel Arasse avec ces Histoires de peintures (2003) qui nous faisait revivre la peinture de la Renaissance comme s’il s’agissait d’un commencement originel. Un détail et tout à coup ce qui paraissait insignifiant se révèle essentiel. Un défilé militaire devient une mascarade quand l’œil avisé du spécialiste repère derrière l’uniformité de la mise des soldats l’exception qui ruine l’édifice. Les chasseurs alpins couverts d’un large béret s’essaient les uns après les autres à franchir un mur. L’espiègle commentateur note qu’avec un tel affublement il n’est pas étonnant que la France eût à perdre ses guerres. Aucune image sur les cent huit films dont est constitué ce documentaire ne reste muette. Le cinéma a un passé et l’exhumer n’est pas faire œuvre d’une nostalgie rébarbative mais comprendre l’étonnante inventivité de ses premières images. Dans son livre On n’y voit rien (2003), Daniel Arasse explique que les artistes sont essentiels pour déchiffrer les œuvres du passé et nous donner à voir l’évolution du regard :

« Si l'art a eu une histoire et s'il continue à en avoir une, c'est bien grâce au travail des artistes et, entre autres, à leur regard sur les œuvres du passé, à la façon dont ils se les sont appropriées. Si vous n'essayez pas de comprendre ce regard, de retrouver dans tel tableau ancien ce qui a pu retenir le regard de tel artiste postérieur, vous renoncez à toute une part de l'histoire de l'art, à sa part la plus artistique. »

Frémaux est un de ces passeurs d’art, un bonimenteur génial aussi qui nous fait prendre de simples lanternes pour des lumières. Un nuage de fumée et c’est toute l’irruption d’une matière évanescente saisissante de beauté. En ramenant le regard à cette plasticité de l’image, le film révèle la stupéfiante netteté de la profondeur de champ, la splendeur du blanc de la neige qui contraste avec le noir des formes humaines, le mouvement d’une caméra embarquée sur le Bosphore pour nous faire voyager. Les opérateurs Lumière partis aux quatre coins du monde reviennent les bras chargés de trésors mais l’aventure que nous offre ce documentaire n’est pas celui de l’exotisme. En se mettant à la place de l’opérateur, on nous fait revivre les choix de placement de la caméra pour cadrer l’image et rendre la scène plus dynamique. Ces images en mouvement avant d’être un évènement ou un bref récit sont avant tout des images composées comme des tableaux. Mais ce sont des œuvres d’un genre nouveau où l’artiste bouge lui aussi au moment où il s’empare du réel. Le cinéaste ne laisse pas un tramway partir sans lui. Il saute dans un autre et cavale à la poursuite du réel qui s’échappe. Un film s’amuse à nous faire croire en rembobinant la pellicule à l’envers qu’à chaque fois qu’une main se rapproche d’une grappe, un nouveau raisin apparaît. Sur cet autre, un des frères Lumière tient la petite dernière de la famille suspendue au-dessus d’un aquarium en train d’essayer d’attraper un poisson. Quelle folie que ce grain de raison que le cinéma invente pour notre appétit ou ces visions qui bougent dans leur focale ! Quelle découverte que ce visage d’une enfant qui court sur l’écran et soudain nous regarde ! Un coup d’œil furtif à la caméra et l’on sait tout de suite s’il y a eu mise en scène. Mais il suffit d’un seul regard oubliant celui qui le filme et c’est brusquement le surgissement du réel qui échappe à tout artifice. A des lycéens qui lui demandaient quel conseil donner à des jeunes qui veulent faire du cinéma, le réalisateur Cédric Klapisch a répondu «  Il faut prendre le temps de se rencontrer soi-même ». Voilà sans doute ce qui nous lie à ce visage filmé qui continue à nous interpeller un siècle plus tard, la recherche d’images perdues qui nous rapprochent du cinéma d’aujourd’hui.


 LAURE WEIL

Laure Weil se présente :


Professeur agrégée d'arts plastiques, je suis aussi curieuse de littérature, de cinéma et d'architecture. J'ai fabriqué quelques livres d'artistes, dont le lien entre eux semble être l'effacement. Livres restés confidentiels. J'écris généralement pour restituer une rencontre avec une œuvre, qu'elle appartienne au champ des arts plastiques ou au cinéma.
Je cherche à diffuser mes textes parce qu'il est plus facile de se motiver à écrire régulièrement quand on sait que ses textes sont susceptibles d'être publiés.
Mes écrits sont nourris par ma culture des arts plastiques et par ma liberté à jouer avec les mots, comme s'il s'agissait de couleurs pour un peintre.

 

Tag(s) : #articles - articles critiques

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