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LAMENTI

 

 

To Adam Radecki

 

I – Nymphe

 

Ce n’était pas encore le jour. Je suis sortie sur la terrasse. Je me sentais mal. Je n’y pouvais rien. (Soupirer.) J’avais tant de chagrin – j’en aurais piétiné les fleurs. Je tournais. Mon amour. Alors c’est vrai. Je t’ai perdu. Et tout ce que tu m’as dit. Tu m’as trahi. Je suis si malheureuse -– j’ai même parlé au ciel. Je lui ai dit ciel. Fais revenir mon amour comme il était ou tue-moi que je ne souffre pas. Mais le ciel n’a pas bougé. C’est en vain qu’il est le ciel. (Soupirer.) N’aide pas mais je ne supporte plus le froid. Tu es loin. Je sais qu’on n’écoute pas les victimes. Au fond ça doit flatter ton orgueil alors si je t’ignorais. Alors tu reviendrais. Ses sourcils peuvent être plus sereins mais je jure elle n’aura jamais tant d’amour dans son cœur comme le mien. Ni une foi plus belle. Ni de ces lèvres de baisers plus tendres ou plus doux. Mais je devrais me taire me taire tu ne le sais que trop déjà. Je parle seule. Goût des larmes. Amer. De la glace, du feu – voilà ce qu’il reste de mon cœur.

 

I – Ninfa

 

It wasn’t the day yet. I went out on the terrace. I felt bad. I couldn’t help. (Sighing.) I had so much sorrow – I would have walked over the flowers. I was spinning. My love. So it is true. I have lost you. My love. And everything you told me. You betrayed me. I am so miserable – I even talked to the sky. I told him sky. Make my love come back as it used to be or kill me so I will suffer no more. But the sky didn’t move. In vain he is the sky. (Sighing.) Doesn’t help but I can’t bear the cold anymore. You are far. I know people don’t listen to the victims. At the end it must flatter your pride – so what if I’d ignore you. Will you come back then. Her eyebrows may be more serene but I swear she will never have in her heart so much love like mine. Nor such a beautiful faith. From those lips nor sweeter nor tenderer kisses. But I should be quiet be quiet you know this already too well. I speak alone. Tears taste. Bitter. Ice, fire – here is what is left of my heart.

 

II – Ariane

 

Voilà ce qui arrive à ceux qui aiment et se fient.

 

Laisse moi mourir. Qu’est-ce que tu crois. Qu’est-ce qui me consolerait. Qu’est-ce qui m’enlèverait de cette douleur. Laisse moi mourir. Mon amour. Mon amour. – Oui je t’appelle mon amour. Je veux te dire à moi car tu es à moi. Même loin de mes yeux. Même si tu t’es enfui. Reviens mon amour. Reviens et regarde. Prends un instant pour voir qui a abandonné le monde pour toi laissée à terre dévorée par des monstres jusque mes os. Mon amour. Mon amour. Si tu savais mon amour combien je souffre si tu savais combien j’ai peur peut-être tu te sentirais mal peut-être tu reviendrais. Mais les vents que tu navigues sont des vents heureux. Moi je reste là à sangloter seule je reste laissée à terre dévorée par des monstres jusque mes os. Où que tu ailles ils te célèbreront. Je reste toute seule avec les monstres. Les gens t’embrasseront. Moi je ne verrai plus jamais personne – je ne te verrai plus jamais. Et où sont tes mots. Où sont tes promesses. C’est comme ça que tu me remplaces. C’est ça les fleurs que tu mets dans mes cheveux. C’est ça les cadeaux, les bijoux et les parfums. Abandonnée à une bête pour qu’il me déchire et me dévore. Mon amour. Mon amour. Tu vas me laisser mourir comme ça en pleurant en t’appelant à l’aide pour rien moi qui te croyais moi qui t’ai donné ma vie. Tu ne réponds même pas tu es sourd comme un serpent je voudrais qu’une tempête t’engloutisse je voudrais que des baleines te démembrent au fond des gouffres. Tu es immonde. Mais qu’est-ce que je dis qu’est-ce que je raconte. Mon amour. Mon amour. Ce n’est pas moi – non ce n’est pas moi qui ai dit tout ça. C’est ma souffrance qui parle c’est ma douleur oui c’est ma langue mais ce n’est pas encore mon cœur. Misère. J’ai encore de l’espoir après tout. Il ne s’éteint pas mon amour après que tu m’as ridiculisé. Je suis indigne à moi-même. Laisse moi mourir. Que ça finisse cette horreur. Maman Papa. Mes amis, mes sœurs. Regardez où j’en suis. Regardez où m’a mené mon amour ma confiance et celui qui les tenait. Celui qui m’a trahie, celui qui m’a laissée.

 

II – Ariana

 

Here is what happens to those who love and trust.

 

Let me die. What do you think. What would comfort me anyway.What would take me out of that pain. Let me die. My love. My love. –Yes I call you my love. I want to call you mine because you are mine. Even far from my eyes. Even if you ran away. Turn back my love. Turn back and give a look. Take one moment to see who had abandoned the world for you left on the floor eaten by monsters until my bones. My love. My love. If you knew my love how much I suffer if you knew how frightened I am maybe you would feel bad maybe you would come back. But the winds you sail are happy winds. I just remain here weeping alone I remain left on the floor eaten by monsters until my bones. Wherever you go they will celebrate you. I will stay with the monsters. People will embrace and kiss and touch you. I won’t see anybody again – I won’t see you again. And where are your words. Where are your promises. Is that how you place me. Are those the flowers to adorn my hair. Are those the gifts, the jewels and the perfumes. Abandoned for a beast to tear up and devour. My love. My love. Are you going to let me die like this crying calling you for help for nothing me who believed you me who gave you my life. You don’t even reply you are deaf as a snake I would like a storm to gobble up you I would like whales to dismember you at the bottom of abysses. You are squalid. But what am I saying what am I telling My love. My love. It is not me – no it is not me who said all of that. It is my pain talking it is my suffering it is my tongue indeed but it isn’t my heart yet. Misery. I still have hope after all. Is my love not shut down after you ridiculed me. I am unworthy to myself. Let me die. Now let this finish. This horror. Mummy Daddy. My friends, my sisters. Look to what led me my love my trust. And you. You, my love who tightly hold them.

 

III – Pénélope

 

Dis. Tu crois que même les reines souffrent. Tu ne reviens pas. Je t’attends. On dirait que ça fait des années. C’est trop long de tout te raconter – je vis tellement dans l’angoisse le temps boite. A force de faux espoirs l’espérance n’est plus d’un joli vert clair mais toute rabougrie. A un vieux malade on ne promet plus la paix ou la santé. Des lustres ont passé. Je suis condamnée d’une faute que je n’ai pas commise. Je purge de ma vie d’autres crimes. C’est quoi cette pénitence ce chagrin qui n’aurait jamais du être le mien. Tu vois. C’est injuste. C’est contre toutes les lois. Tu fais ta vie et tu me laisses comme ça ridicule entourée de toutes ces choses hostiles qui me regardent. Je suis peut-être en danger de mort. Chaque départ demande un retour. Il n’y a que toi qui a oublié ça. Et du coup ça se retourne contre moi. Ce n’est plus une roue de la fortune c’est un fauteuil de cinéma. Elle tourne pour tout le monde comme un moulin et pas une brise pour moi. Pendant ce temps pour les autres tout change jusqu’aux aspects des cieux jusqu’aux étoiles les filantes les pas filantes. Reviens. Reviens. Reviens. S’il-te-plait. Je t’attends. Je n’ai rien fait de mal. C’est vrai je soupire et pleure un peu trop. Mais je ne me suis jamais mise en colère. Je ne t’en ai jamais voulu. Je me raconte que tu t’excuses pour ne pas t’en vouloir. C’est la fatalité. Alors pour ton exemption je vais commencer une guerre. Une guerre contre le destin. Comme ça tu n’y seras pour rien du tout. Reviens. Reviens. Reviens. S’il-te-plait. La mer revient au calme les vents au silence. Quand le soleil se lève tu ne crois pas qu’il est parti la veille. Tout revient. Le givre dans la terre. Les pierres sous la terre. Avec des détours, la rivière à la mer. Et les hommes quand ils meurent. Peu importe d’où leur âme revient. Leur corps aussi retourne en poussière après un petit temps. Tu vois. Il n’y a que toi qui a oublié le jour de ton retour. Reviens. Parce que pendant que tu ajoutes de la douleur à la douleur moi je vois bien que je vais mourir. Reviens. Reviens. Reviens. S’il-te-plait.

 

III – Penelope

 

Hey. Do you think even queens suffer. You are not coming back. I am waiting for you. It looks like it has been years. It is too long to tell you everything – I live so much in anxiety the time limps. By means of false hopes the hope is no more an attractive light green but quite stunded. To an old sick we don’t promise anymore peace or health. It has been ages. I am condemned of a fault which I did not commit. I purge with my life for other’s crimes. What is this punishement this sorrow which never should have been mine. You see. It is not fair. It is against all the laws. You are getting along with your life and you leave me like that ridiculous surrounded by all those hostile things who are looking at me. I may be in danger of death. Every departure demands return. Only you forgot that. And it blows back on me. It is not a wheel of fortune anymore it is a cinema armchair. It turns for everybody like a mill and for me not a breeze. Meanwhile for the others everything changes up the heavens aspect up to the stars the falling ones the non falling ones. Come back. Come back. Come back. Please. I am waiting for you. I have done nothing wrong. I do indeed cry and sigh a bit too much. But I have never been angry. I have never been mad with you. I am telling myself stories where you apologise so I don’t hold it against you. It is fate. So for your exemption I will start a war. A war against fate. So it won’t be your fault at all. Come back. Come back. Come back. Please. The sea comes back to calm and the winds to silence. When the sun rises don’t you think he left the day before. Everything comes back. The hoarfrost in the earth. Stones under the earth. With bends, river in the sea. And the men when they die. No matter from where their souls come back. Their body too come back to dust after a while. You see. Only you forgot the day you will return. Come back. Because as you add pain to the pain I can see that I am going to die. Come back. Come back. Come back. Please.

 

IV – Anonyme

 

On dirait que tu es mort. En tout cas, tu m’as laissée seule. J’aurais voulu être ta femme. C’est la vie. Puis à la fin on meurt. Peu d’humanité. Du mépris. Encore aujourd’hui un jour de sursis un jour de survie. Qu’est-ce que je deviendrai cette nuit. Plus je m’agite plus ma vie s’écroule. J’ai dans la tête des massacres des mortels des oracles. Je n’ai plus qu’à retourner prier dans les déserts et prier quoi. Je ne sais pas où aller. Des dieux des s’il-vous-plait des victimes de la gratitude des esprits passés. Elle est belle la vie. Toi tu ne crois en rien parce que tu ne vas pas encore mal. Je me cache dans des abandons. Je crois que ça va me sauver. Je ne te verrai plus jamais. Sur ma tombe on verra des horreurs le creuset de pleurs de mes amours vidées. J’ai peur de mourir. Mon âme va sortir. Elle emmènera mon cœur. Mais tu sais quoi. Malgré la peur l’amour me suivra – jusqu’à m’enterrer.

 

IV – Anonymous

 

It looks like you are dead. In any case, you left me alone. I wanted to be your wife. That's life. Then at the end we die. Little humanity. Contempt. Even today a day of suspended sentence, a day of survival. What I shall become tonight. The more I stir the more my life collapses. I have in my head massacres mortal oracles. I have nothing left than going back to pray in deserts and to pray what. I don’t know where to go. Gods some if you pleases victims of the gratitude past spirits. What a wonderful life. You you do not believe in anything because you are still all right. I hide in abandonments. I believe it will save me. I shall never see you again. On my grave we shall see horrors crucibles of tears of my emptied loves. I am afraid of dying. My soul is going out. It will take my heart away. But you know what. In spite of the fear love will follow me – until it buries me.

 

V – Li Huiniang

 

Le souffle de mon ressentiment s’élève trois mille toises jusqu’au ciel. Je le hais. Il a perdu la tête. Il m’a tuée pour son bon plaisir innocente mon sang rejaillit où s’accumulent les parfums des fleurs. Ces atrocités blessent le ciel offensent la raison. La colère emplit ma poitrine – un fantôme injustement soumise à la mort. Comment on a pu laisser arriver tant de folie tant de férocité tant de douleur Je ne peux plus contenir la fureur qui s’embrase – à la pointe de mon cœur.

 

V – Li Huiniang

 

The breath of my resentment rises, three thousand height. Up to the sky I hate him. He lost his mind. He killed me cause it pleased him innocent my blood spattered where accumulates the perfumes the flowers. Those atrocities hurt the sky offend the reason. My anger fills my breast – a ghost, unfairly submitted to death. How did they let happen so much craziness so much ferocity I cannot contain anymore the fury this fire emptiness here – at the top of my heart.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CLAIRE DEVILLE

 

 

 

Elle se présente :

Claire Deville est née le 1er août 1984 dans le sud de la France. Après des études de danse et un master de littérature (boursière honorifique du gouvernement chinois en 2006), elle travaille plusieurs années comme danseuse puis comme régisseuse dans le monde de l’opéra. En 2013, elle participe au concours pour jeunes écrivains APAJ du journal Libération qu’elle remporte avec son texte Dernier tango à Bruxelles. Elle part vivre à Buenos Aires, où elle écrit son premier roman Les Poupées Sauvages paru aux éditions Délirium en 2014, qui remportera un succès critique et public. Son deuxième roman Les Citrons est publié en avril 2017 aux Editions Murmure des Soirs, avec une bourse découverte de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Elle travaille actuellement à un livre de contes de fées avec l’illustratrice Cathy Beauvallet, et à son prochain roman intitulé C’est toi la nuit.

 

Bibliographie

 

Les Citrons, roman, éditions Murmure des Soirs, 2017

 

Collaboratrice au Dictionnaire Passionné du Tango, Seuil, Paris, 2016.

 

Les Poupées Sauvages, roman, éditions Délirium, Avignon, 2014

 

C’était au temps où Bruxelles… , Dans le tourbillon de la nuit, articles, Libération, 2013

 

Dernier Tango à Bruxelles, article lauréat du concours Libération – APAJ 2013

 

Canton sous la pluie, Portraits d’ailleurs, collectif, Editions Riveneuves, Paris, 2013

 

Le détachement féminin rouge : analyse chorégraphique, Programmes de l’Opéra de Paris, 2009

Claire Deville.  ©  Ishka Michocka.  - DR

Claire Deville. © Ishka Michocka. - DR

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