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Berceuse à cette part qui n’est plus

 

 

 

Calme, enfant, calme.

Viens donc, là, au creux de cette épaule

tout juste faite à la courbe de ta joue.

 

Viens, enfant, viens

et pleure donc, pleure.

 

Nous trouvions aussi, depuis ces derniers jours,

qu’il se creusait sous tes yeux deux poches lourdes et sombres,

deux sacs luisant d’une noirceur irréelle,

deux de ces inutiles bagages auxquels tu renonças en arrivant chez nous.

Il fallait les crever, enfant, il fallait bien

et tu es belle quand tu pleures, tu es belle.

 

Ces larmes qui coulent, joyaux ronds et soyeux sur ton visage lisse,

ton visage immobile où seuls les cils tremblent,

Ce visage pâle resplendit sous la pluie de ton âme, enfant, sais-tu,

il resplendit d’une aube plus farouche que ton rire,

et nous l’aimons cette aube, nous l’aimons.

 

Chut, enfant, chut.

Ce chagrin si sauvage qu’il te bloque la gorge, à quoi donc l’attaches-tu de si définitif ?

Des désirs qui ne croisent qu’alcools ou absences,

des passants aveugles – ongle glissé sur une dernière cicatrice -

l'hiver qui traine encore, encore.

Ne vois-tu pas, enfant, ne vois-tu pas ?

Des mondes que tu laisses derrière toi, ils ne sont rien de plus qu’ultimes résistances.

 

Lève la tête, enfant, lève

regarde sous l’horizon, là, très bas.

Vois comme tous s’y regroupent dans le froid qui les tient

et vois comme ils vacillent sous ton regard

qu’ils savent trop grand pour eux.

 

Vois, enfant, vois,

à quelle distance ils sont déjà.

Tu les crois à portée de ta main mais ils sont loin, bien loin.

Pour nous il n’y a plus que des ombres, là, dans ce lieu où tu portes les yeux,

des ombres presque dissoutes, des ombres à peine grises,

qui n’ont de consistance que celle que tu leur fais.

 

Alors bois, enfant, bois,

ce n’était rien, tu vois.

Un brouillon jeté dont quelques lettres ont troublé le soleil,

un souvenir mort, un écharpe trainant dans la poussière,

un abandon d’idée sursautant hors de l’eau,

rien de vivant, enfant, rien.

 

Souris, enfant, oui, souris.

Tu vois bien comme cela se disperse,

tu avais besoin, sans doute, de laver ta vision à l’eau d’un vieux chagrin.

A tous cela arrive, sais-tu, à tous,

et comme toi, enfant, nous nous retrouvons désemparés, fourbus et accablés,

repris dans un passé gisant froid sous nos pieds.

 

Et comme toi, enfant, nous pleurons, nous pleurons

sur une épaule qui se fait à la courbe de nos joues.

Puis nous goûtons quelques gorgées de cette vie que tu bois

et comme toi, enfant, comme toi,

nous repartons au vent.

 

Viens, enfant, viens.

Tu veux danser, oui, dansons.

Célébrons dignement ce nuage dissipé, ce torrent asséché, cette tristesse épuisée,

et ton visage lissé, enfant, lissé,

souriant à nouveau, comme nous l’aimons, souriant.

 

 

 

CAROLE COHEN-WOLF

Elle se présente :

 

Carole Cohen-Wolf est poète est écrivain. Elle s’est promenée pendant la première moitié de sa vie d’un métier ou d’un pays à l’autre, changeant de vie plus souvent qu’un chat, et se consacre aujourd'hui à l’écriture. Elle a publié une dizaine de nouvelles et de textes poétiques dans diverses revues (Le Zaporogue, Métèque, Journal de mes paysages), vient de boucler un recueil de poésie, « Coitus Disruptus » et termine son premier roman, « Défragmenter ».

 

A lire aussi : http://salon-litteraire.linternaute.com/fr/arts/content/1941378-chant-des-oiseaux-parmi-les-ombres-appesanties-zoe-wolf

 

Carole Cohen- Wolf par © Frédéric Lemaître - DR

Carole Cohen- Wolf par © Frédéric Lemaître - DR

Tag(s) : #poésie, #photos

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