Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS - GABRIEL ZIMMERMANN

Publié par Le Capital des Mots sur 8 Juillet 2017, 11:04am

Catégories : #poèmes

 

Lithographies

 

I


 

Il entrevoit les nuances de la pierre.

Zones plus ou moins poreuses, trous faits par la pluie, lignes blanches qui la traversent et annoncent sa brisure.

Il comprend les lacunes de son ancien regard.

Ce que ses coups d’œil n’avaient pas décelé.

Cette broderie cousue par les doigts du Temps. La matière devant laquelle il ne s’était jusqu’à ce jour pas attardé.

La sensation se répète en lui.

Quelque chose lui avait échappé. La conviction d’une occultation.

Comment, ce rituel d’aveugle ?

La vue désormais décantée. Rincée.

Il regarde la falaise.

 

 

II


 

D’un galet ramassé sur la plage il a fait son amulette.

Chaque matin, au réveil et chaque soir, avant de s’endormir, il le touche.

Ce n’est pas caresser sa lisse rotondité ni un souvenir de rivage.

Mais repousser un peu de ses peurs.

Quand la superstition a soif de palper.

 

 

III


 

Une jarre couchée au fond de la mer.

Le sable l’a recouverte.

Elle qu’autrefois, l’échanson remplissait de vin, la voici dans l’eau.

A-t-elle, le long de ses parois ou sur son col, gardé un peu de son arôme ?

Le sel, désormais, lui fait une seconde peau.

Ses anses sont deux trous par lesquels la soif de fête fut furieusement saisie.

Tant d’hommes l’empoignaient pour aller à davantage d’ivresse.

Quant aux poissons, ils ne s’approchent pas. Comme si ce relief de roche joufflue proposait un piège.

 


 

IV


 

Il entre dans la chapelle à midi.

L’heure est propice à attendre que Dieu s’assoie à côté de lui, avec son visage de silence, sa mémoire de tous les hommes, des blessures qu’ils n’ont pas surmontées.

Une statue l’accompagne, le guide.

Elle offre à sa soif de ciel une chance qui se niche dans l’ombre. Elle est cette main qui l’aide à franchir le seuil de son regard.

Et voici qu’elle le pénètre, cette présence qu’on ne voit pas, son cœur la hume, s’en emplit, ce n’est pas la réponse d’un visage mais un souffle qui se souvient d’aimer.

Cette vague de sacrifice et de lumière lui ferme les yeux.

 


 

V


 

Cette histoire qui vient d’avant les hommes, il s’efforce de l’imaginer.

Aucun regard ne s’attardait sur la roche, aucune main ne s’y posait. Il y avait là le ciel et l’air strictement.

Le temps œuvrait, néanmoins : les herbes croissaient autour, la mousse y poussait. La pluie, peu à peu, y faisait des trous. Quelque chose s’écrivait.

Après, trouvant lieu propice pour la sieste, des animaux y montèrent. Ce fut aussi de là qu’ils repérèrent leurs proies.

Il entrevoit ce passé avec plus ou moins de précision, selon que la végétation s’étend et que les animaux en sont.

Plus il recule, plus le paysage se simplifie.

Il se trouble d’entrevoir une épure dont personne n’a pu témoigner.

D’ailleurs, cette nudité lui échappe, se cantonne à un tableau furtif et froid de mégalithes noirs, à flanc de colline, qui se dressent sans défi pendant que le soleil diminue.

Il se demande si c’est sa défaite ou celle de tous les poètes.

 

 

 GABRIEL ZIMMERMANN

 

Il se présente :

 

Né en 1979, Gabriel Zimmermann vit à Paris. Ses poèmes sont publiés dans plusieurs revues (Europe, Les hommes sans épaules, Inuits dans la jungle, Le capital des mots, Recours au poème, Traversées, Décharge, Traction-brabant, Lichen, Neiges, Nouveaux Délits, Incertain regard, Poésie2001, Libelle). Son premier recueil, La soif et le sillon, est paru en juin aux éditions Tarabuste, dans la collection Anthologie. Il a aussi écrit un livre de nouvelles, Une dizaine de femmes, édité chez Édilivre. Enfin, il vous invite à arpenter son blog, « Ceci n’est pas un blog soporifique sur la littérature » et à y laisser vos commentaires et vos impressions, à votre guise…


 

Gabriel Zimmermann - DR

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Françoise Avila 20/07/2017 10:30

Cher Gabriel,

Avant de vivre le rituel estival, je relis votre long poème « Lithographies » .
J’ai l’impression de partir du vers déplié ou « vue décantée » vers un retour en final vers la fable.
Aventures de l’entrevoir, d’un passage furtif des choses arcanes (pierre, amphore) ensevelies dans le temps, elles irradient cependant des pans de vie. Sortes de nouvelles Illuminations!
Où il ne s’agit pas de transformer la vie!
Mais de réinventer cet être à l’écoute de l’âme, de l’inanimé, de l’imprécision qui s’abandonne à la lecture.
Je vous souhaite un très bel été.

Amitiés,
Françoise

Carles Duartr 15/07/2017 17:49

Je suis été profondement touché par la beauté et la sensibilité essentielle de ces proses si lieés à la conscience qui éveille l'unité de la vie et le dialogue de l'âme avec toutes les formes de la màtière.

Marie-Claire Osséja 11/07/2017 11:37

Tes poèmes sont pour nous une source de joie et de réflexion. Ces temps derniers, j'ai pensé que l'univers -montagnes, mers, fleuves, arbres- ne nous parlait pas, contrairement à ce que disait Baudelaire (... « de confuses paroles ») et que seul l'homme, et nécessairement le poète, regarde les paysages et en extrait du sens, des images. L'univers n'éclate de beauté que parce que nous l'affirmons mais il nous permet aussi de le découvrir, de l'explorer, de dépasser son mutisme, de prendre la parole comme toi dans ces très beaux textes où se crée une subtile alliance entre prose et vers. Tout le langage est inédit : il nous entraîne vers du nouveau qui nous étonne et nous séduit (I). Concision et invention s'imposent en effet ici. Dans le II, le galet est un objet fascinant, sensuel mais il est là pour conjurer des craintes. Les métamorphoses de la jarre dans le III nous font rêver mais cette jarre reste intouchable. Le IV est de l'ordre du spirituel : un souffle mystérieux y passe, indéchiffré, porteur d'une présence silencieuse que le visiteur perçoit avant de fermer les yeux. Le poème V est le lieu d'exercice de l'imaginaire : le regard se porte vers le cosmos, pour tenter de parvenir à dire ce qu'il fut avant la vie de l'homme : le pari est-il tenable, même pour les poètes ?
Dans ce texte, il n'y a aucune trace du je ou du moi : le locuteur est toujours « il » car l'homme en question est un poète qui s'interroge sur le silence et la solitude de ce monde dont il a si bien su dire la beauté.

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