Ro'Ma'Hané

 

En ce temps-là, un silence épais et sec régnait sur des structures étranges qui dominaient les déserts : alignements de métaux rouillés, jaunis, recouverts de givre ; érection de cristaux diffractant des ciels déchirés aux horizons brumeux, tourmentés et aquatiques ; entassement de fossiles aux colorations de chairs putrides, pétrifiées de gel ; barques débordant de visages difformes figés par la douleur et l'effroi. Des gaz de souffre stagnaient au-dessus de flaques bouillantes et des écoulements de lymphes et de pus bavaient sur des créatures aux mandibules démesurées dont les yeux distillaient une mémoire de cendres. Derniers êtres à vivre dans cet éclat de sphère, les Omadiés rampaient sur les cartilages, avides de viande, de moelle, de sucs ; leurs bouches activaient la chaleur du dégel, leurs pattes s’agrégeaient aux vertèbres, aux côtes, aux phalanges. Attentives aux grondements de l'Isa, flaque d’œils boueux, les Omadiés émettaient à ses bords des stridulations de structures chancelantes. L'éclat de sphère, aplati, poli, aiguisé, sacrifié à la lumière, se couvrait inexorablement du voile des aveugles, sa surface se noyait dans les grincements et stridences de ciels toujours plus opaques et épais. Lentement les insatiables Omadiés consommèrent tous les reflets détruisant ainsi les accès aux poussières tournoyantes. Mais l'Isa, agitée par l'absence de vent, meurtrie par des cataractes de gaz et de sucs, trouva mystérieusement la force de creuser, dans sa multitude oculaire, un puits. D'abord silencieuse, elle parvint au mugissement pour mettre bas l'excroissance d'un monde éclaté, le Pic'Orb'Oidé. À son sommet gisaient les Omadiés, repues et nauséeuses. De la chair elles devaient rendre gorge pour que le jour découvre de nouveau le sang. Poussées par la houle des mugissements de l'Isa, les Omadiés glissèrent le long des versants, régurgitant des amas de viande, de cartilage, d'excréments. Allégées, elles se levèrent pour poursuivre d'un pas plus ferme la descente et de leur pas commun naquit une plaine. Au mille et unième pas les Omadiés fondirent en ombre-portée de fougères, de proies et d'oiseaux. Un hurlement perça l'ultime empreinte : du dernier pas naquit le premier gouffre. Une transparence agita les ciels créant un tourbillon au centre de la plaine d'où le vent, en rythme rauque et irrégulier, prononça la syllabe Ro. La syllabe perturba tant l'air qu'une protubérance grossit roulant sur elle-même pour polir ses dernières aspérités. Sous ses roulements se creusèrent des lits, elle s'y dispersa en cailloutis et fondit jusqu'au cœur de l'Isa pour la fendre. De cette plaie surgit Ro'Ma'Hané : celle dont le corps explore. De son squelette Ro'Ma'Hané construisit une échelle, de sa peau un astre, de sa chair une barque, de ses boyaux une caverne tortueuse... Notre peuple vit en elle. Dans les parois de sa trachée nous gravons nos noms, dans la salinité de sa langue nous naissons, dans le tumulte de ses tempes nous chantons, dans les borborygmes de son ventre nous dansons, dans ses labyrinthes auditifs nous mangeons, dans le cristallin de ses yeux nous mourons.

 

 

 

 

 

 ANA MINSKI

 

 

 Elle se présente : 

 

 

Ana Minski se promène entre le Val-de-Marne et les Pyrénées, tour à tour documentaliste, archéologue, femme de ménage, chômeuse... Elle a publié quelques poèmes et nouvelles (Le Capital des mots, Les Corrosifs, Créatures, Les tas de mots, Les Artistes Fous Associés, La gazette de la lucarne) et peint depuis 2011 : http://mitaghoulier.blogspot.fr/ ; http://anaminski.eklablog.com.

 

Tag(s) : #nouvelles, #récits

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