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Pas de côté pour pas de deux

Vue d'installation de l'exposition Erik van Lieshout, The Show Must Ego On au WIELS, Bruxelles. Photo: Johannes Schwartz - DR

Vue d'installation de l'exposition Erik van Lieshout, The Show Must Ego On au WIELS, Bruxelles. Photo: Johannes Schwartz - DR

On commence l’expo The Show Must Ego On de l’artiste néerlandais Erik van Lieshout au Wiels à Bruxelles par un pas de côté. Un tunnel bas de plafond nous incite dès l’entrée à opter pour les espaces latéraux plus dégagés. Sur la gauche, l’espace est reconfiguré avec des murs agrafés en contreplaqué blanc. On est loin du white cube de l’orthodoxie contemporaine. Les murs sont aussi précaires que la pauvreté des reproductions en papier disposés sans trop se soucier de la hauteur du regard. Des affiches collées à la hâte se plissent par endroits. L’agrandissement pixellisé de photos de magazines n’est pas soigné. L’angle rogné d’un mobilier high-tech ruine la perfection de son design. La pierre angulaire de l’édifice est posée. Pas de coulisses de la création et d’images attendues qui font rêver mais une œuvre qui s’inscrit dans le quotidien.

Si la nourriture qu’on prépare dans cette cuisine est aussi difficile à imaginer que ce qui se trame dans cette exposition, alors le buffet qui se prépare risque fort d’être froid. On n’a pas encore vu grand-chose, alors on se dirige de l’autre côté pour gravir un sol transformé en une pente abrupte qu’il nous faut escalader avant d’improviser une posture assise qui ressemble plus à un empêchement de basculer dans le vide qu’à un affaissement de tous nos nerfs. De la moquette rend la chose plus agréable. Sur le côté, la reproduction mille fois véhiculées de chaises longues flanquées d’un parasol pour le dépaysement. Devant nous, un immense écran. L’artiste a filmé sa famille avec Ego en 2013. Le film n’est pas à son début et il nous faut un peu de souplesse pour rattraper au vol le fil d’une narration. Heureusement, les témoignages des personnes filmées se télescopent à l’écran sans donner l’impression d’avoir raté quelque chose. On prend le film comme on débarque à l’improviste dans une conversation. On y découvre la sœur psychothérapeute pour handicapés, le père qui a abandonné sa vocation de prêtre pour devenir travailleur social et la mère qui soigne les malades du sida en Afrique. Les membres de la famille de l’artiste défilent tour à tour dans leur travail quotidien. Le frère Dirk qui a pris la caméra pour filmer l’artiste, ne lui épargne aucun sentimentalisme. Quand Erik confie vouloir faire un film qui rende hommage à sa famille, il le rabroue vertement en l’accusant d’opportunisme. Le décor est planté. Chacun est montré à ses œuvres. Mais qui est au service de qui ? L’artiste qui instrumentalise sa propre famille pour faire son film ou chacun d’entre eux qui se prête au témoignage impossible du don de soi.

Le père laisse parler un ancien détenu qui a du mal à dissimuler son racisme. Il ne l’interrompt pas mais regarde gêné la caméra. L’intransigeance se dévoile pour montrer sans dissimulation le monde dans lequel on vit. Les cris inarticulés, les membres tordus d’un corps en souffrance, les détritus qui jonchent le sol, les mains huilées pour masser la peau d’un malade en phase terminale. Quelle place l’artiste a-t-il dans cette genèse familiale où chacun se met au service des autres ? Le montage des témoignages qui passe de l’un à l’autre sans prévenir avec l’enthousiasme du fils qui ne peut empêcher son bonheur de filmer ses proches apporte un début de réponse. Le film tisse les liens invisibles d’une humanité au travail. Pas de début ni de fin dans ce récit chaotique qui œuvre au dehors et revient s’aimanter au-dedans pour mieux s’en extraire. Un échange entre soi et les siens pour mieux repartir à la conquête de l’autre. Une impossible attractivité des rôles qui maintient chacun dans la solitude de sa quête et fait de l’artiste comme du travailleur social, du parent comme de l’enfant un être qui se complète dans sa relation avec autrui. On perçoit la générosité de la démarche et à la fois notre imposture de voyeurs. L’œuvre ne tranche pas, ne juge pas et peut-être ne démontre rien mais elle met mal à l’aise parce qu’elle expose une charité qui d’habitude ne se montre pas. Elle rassemble des moments épars d’une humanité au quotidien qui trouve sa cohérence dans la fabrication du film.

C’est d’autant plus étrange qu’il s’agit aussi pour l’artiste d’être au sein de sa famille et on ressort de là, déstabilisés par la force existentielle de ces témoignages et perplexes devant le sentiment de normalité avec lequel ils sont exposés. Pas de glorification des uns et des autres, pas de morale, même les gestes d’aide psychologique et de soulagement physique qui sont prodigués se font avec une certaine routine qui évacue tout pathos. « Tout ne se donne pas … tout se reçoit » écrit le philosophe Alexandre Jollien. Peut-être est-ce l’étrangeté de ce début d’exposition que de nous mettre à notre tour dans cet état de réceptivité. On ne sait pas encore ce que l’artiste livre à notre pensée et à nos émotions. On est juste mis devant des faits accomplis avec une réalité existentielle pleine de ramifications dans laquelle on se perd aussi. L’ego d’un artiste, l’ego de chaque personne filmée qui, qu’elle en soit consciente ou non, fait son show en s’exposant à la caméra et cette communauté qui se libère de son individualité en donnant la main et la parole aux autres. Un processus de renversement qui sort l’artiste autant que le spectateur de son isolement pour le mettre au cœur d’une expérience collective. Une catharsis libératrice pour l’artiste de partager cette humanité écrasante comme modèle familial et à la fois de ne pas en faire état comme quelque chose d’exceptionnel.

Autant dire qu’il est difficile de quitter le film à sa fin et qu’on reste au redémarrage de la bande pour voir le début manqué. Une boucle qui n’a pas besoin du début et de la fin d’une narration classique mais qui peut s’attraper à n’importe quel moment, en nous prenant comme nous sommes pour nous faire appréhender une expérience qui relèverait peut-être d’une intériorité à défaut de s’autoriser le terme trop équivoque de spiritualité. L’expo se poursuit par un tunnel. On quitte la hauteur et la luminosité de l’entrée pour s’enfouir dans un goulot obscure. Une étroite ouverture nous permet d’accéder sous l’échafaudage de la pente de la salle de projection.

Dans cet encombrement d’étais, un regroupement de figurines bricolées avec des photos montrent les différents membres de la famille. Le visage de la mère accolé à l’image du corps d’une jeunette en maillot de bain rend cette pantomime grotesque. Un texte sur un cartel explique que le beau-frère s’est suicidé peu après la fin du film. On ressort de là sonnés. Qu’est-ce que cette comédie humaine qui ne nous épargne rien ? Au-dessus, un film où on découvre l’engagement humanitaire et social de toute une famille et en dessous, le voile funeste de ce suicide qui jette un froid sur ce portrait familial qu’on croyait idyllique. Plus rien n’est simple. A nous de cheminer avec toutes ces contradictions. L’artiste ne livre aucune certitude, aucune réponse. Il est là pour révéler l’endroit et l’envers de la réalité, fut-il un jour généreux et le lendemain intéressé, altruiste ou égoïste, apaisé ou terrifiant. Un artiste balloté entre un ego qui cherche sa voie et un engagement social qui questionne inlassablement ce qui pousse les hommes à agir et à se rassembler quand la précarité ou les difficultés de la vie nous y poussent.

Cette rencontre imprévue bouscule notre frénésie d’amateur d’art et nous met dans une disponibilité curieusement plus lente et attentive. La longueur des films projetés nous oblige à ralentir. L’enchaînement déroutant de différents témoignages crée une constellation humaine à la fois familière et déroutante par certaines anecdotes. Le récit d’un peintre amateur, mort à l’hôpital en s’étranglant avec une banane. La négociation entre sa famille et l’artiste pour la vente de tous les objets ayant appartenu au défunt en vue d’une exposition. L’inventaire des verroteries de mauvais goût et des peintures léchées oscillent entre l’hommage à un homme et le commerce de son âme, l’art populaire et l’art contemporain, le vécu d’un homme et l’artifice de l’installation que l’artiste projette d’en faire dans un musée. Ce déplacement est récurrent dans la démarche de l’artiste qui ne semble d’avoir cesse de questionner le fait artistique hors des lieux consacrés de la culture.

Ainsi, l’installation The basement (le sous-sol) conçue dans les réserves du Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg montre des chats utilisés par l’administration pour protéger les chefs-d’œuvre des souris. Loin de la splendeur de la collection d’œuvres de l’art européen et des salles du palais, l’artiste invité en 2014 à exposer, s’y réfugie plutôt que de se montrer au grand public. En écho au combat du groupe de punk rock féministe des Pussy Riot (Emeute de chattes) contre Poutine, l’artiste choisit d’améliorer l’espace de vie de ces félins en leur aménageant un intérieur douillet avec ses œuvres au milieu de perchoirs et griffoirs d’inspiration moderniste et les canalisations du chauffage recouvertes de tissu aux motifs de camouflage de l’armée. L’art pour Erik Van Lieshout semble moins l’affaire de sa vie que la possibilité de rendre visible ce monde de l’art qui s’affaire à l’émergence de son œuvre. Derrière le désintéressement du geste charitable, la naïveté de l’amateur d’art et les facéties de l’art contemporain, l’artiste interroge plus sérieusement nos attendus. Il fait tomber les masques d’un art convenu et bien-pensant et nous oblige à faire face à une réalité complexe où l’artiste n’est pas à l’abri de sa propre instrumentalisation pour nous donner à voir une vérité toute faite.

En s’évertuant à montrer la dualité de toute chose – Peut-on vivre un amour désintéressé avec une femme qui est son assistante ? Peut-on parler de centre d’accueil quand un réfugié s’y suicide ? … - l’artiste nous mène sur la voie de la réflexion d’un monde qui échappe à toute simplification.

A l’étage du musée, on découvre une autre facette de la pratique de l’artiste. De grands dessins au fusain représentent des images télévisées de marches anti-islam dans un quartier multi-ethnique défavorisé de La Haye et des contre-manifestations qui ont suivi. Rien ne nous permet de savoir précisément quelle cause défend ce visage hurlant. S’agit-il de la haine défendue par les partis extrémistes avec la stigmatisation de l’autre ou du rejet de ce populisme par d’autres citoyens ? Des collages reproduisent d’autres images de manifestation avec du papier vinyle. Entre la noirceur du fusain et la brillance du plastique se joue l’écart entre la tragédie d’autres drames comme celui des migrants et les images distancées qu’en livrent les médias. Le geste de l’artiste qui s’inscrit dans la fragilité du médium et les images sans profondeur d’un drame humain traité comme un fait divers. La tentative du geste si dérisoire à travers le tracé de la main qui dessine affirme encore la possibilité d’un engagement individuel face aux dissensions sociales qui nous apeurent et nous divisent.

Dans la dernière salle, l’artiste d’abord seul sur une île est rejoint par un demandeur d’asile qui le filme. Retour à la vie sauvage d’un Robinson et de Vendredi, d’un artiste et d’un spectateur qui fabriquent dans le dénuement d’un face à face les conditions sociales et artistiques de notre survie.

Sur le site du Wiels à Bruxelles, l’exposition Erik van Lieshout : The Show Must Ego On du 30.09.2016 au 08-01-2017
http://www.wiels.org/fr/exhibitions/808/Erik-van-Lieshout-The-Show-Must-Ego-On

 27 janvier 2017

LAURE WEIL

Laure Weil se présente :


Professeur agrégée d'arts plastiques, je suis aussi curieuse de littérature, de cinéma et d'architecture. J'ai fabriqué quelques livres d'artistes, dont le lien entre eux semble être l'effacement. Livres restés confidentiels. J'écris généralement pour restituer une rencontre avec une œuvre, qu'elle appartienne au champ des arts plastiques ou au cinéma.
Je cherche à diffuser mes textes parce qu'il est plus facile de se motiver à écrire régulièrement quand on sait que ses textes sont susceptibles d'être publiés.
Mes écrits sont nourris par ma culture des arts plastiques et par ma liberté à jouer avec les mots, comme s'il s'agissait de couleurs pour un peintre.

 

Vue d'installation de l'exposition Erik van Lieshout, The Show Must Ego On au WIELS, Bruxelles. Photo: Johannes Schwartz - DR

Vue d'installation de l'exposition Erik van Lieshout, The Show Must Ego On au WIELS, Bruxelles. Photo: Johannes Schwartz - DR

Tag(s) : #art contemporain, #dessins

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