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Moi, Daniel Blake, film de Ken Loach - DR

Moi, Daniel Blake, film de Ken Loach - DR

A bout de patience, certains films tirent les grosses ficelles pour nous faire sortir de notre léthargie. Moi, Daniel Blake de Ken Loach ne se prive d’aucune évidence pour nous faire réagir. Le réalisateur polonais Andrzej Wajda, dans une leçon de cinéma visible sur le site d’Arte, confie que le public d’aujourd’hui est moins aguerri que la génération d’après-guerre qui était capable de décrypter les images sans avoir recours au dialogue.

Ayant connu la censure, les spectateurs polonais savaient voir le sens caché des images. Dans Ils aimaient la vie  de 1957, le réalisateur filme l’insurrection de Varsovie qui se termine avec l’histoire vraie d’une compagnie perdue dans les égouts de la ville. Il raconte comment la seule vue de la rive à travers les barreaux permit aux polonais de comprendre l’accusation sous-jacente de l’immobilisme de Staline qui a laissé les Allemands achever la résistance polonaise. Andrzerj Wajda dans l’entretien Wajda – une leçon de cinéma d’Andrzej Wolski (2016) explique la liberté de pensée des images qui résiste à la censure :

« Mais où était la vraie question, faire ou ne pas faire un film sur l’insurrection de Varsovie ? On savait bien que la représentation de l’insurrection était liée à un grand mensonge, que l’Union soviétique avait eu des troupes qui étaient de l’autre côté du fleuve qui traverse Varsovie, que des chars et tout le reste étaient prêts sur les rives de la Vistule mais que le camarade Staline avait attendu que l’insurrection s’effondre et que les allemands fassent le travail avant que lui-même ne fasse avancer ses troupes. Ceci ne pouvait en aucun cas être dit à cause de la censure. Il était évident qu’on ne pouvait recourir qu’à l’image. J’ai fait une scène où les jeunes héros Korab et Stokrotka parviennent à une sortie d’égout bloquée par un grillage. Korab va déjà très mal. Il vacille et voit très mal parce que les émanations des égouts lui ont abîmé la vue. Stokrotka lui raconte qu’ils vont bientôt sortir de cet égout, qu’il n’y a de grillage que dans son imagination et qu’ils vont bientôt être libres. On voit derrière le grillage couler un fleuve gris, c’est-à-dire la Vistule et le public polonais a parfaitement compris ce que je voulais dire, ce que je ne pouvais pas dire avec des mots, je l’ai dit avec une image. De l’autre côté se trouvent les troupes soviétiques, Staline et le grillage privent l’insurrection de toute chance de réussite. C’est pour ça qu’on voit le fleuve et l’autre rive. Aujourd’hui, je devrai mettre des chars, des faucilles et des marteaux, des portraits de Staline mais à l’époque, l’imagination du public était si bien entrainée qu’elle pouvait deviner l’intention du metteur en scène. Une grande force nous unissait à ceux qui allaient au cinéma. Ils savaient ce que nous avions le droit de montrer. »

Pourquoi ce long détour par l’histoire et par le témoignage de ce réalisateur polonais pour parler du dernier film de l’anglais Ken Loach Moi, Daniel Blake, palme d’or au dernier Festival de Cannes ?

Tout d’abord par une coïncidence de programmation qui a voulu que ce documentaire sur le cinéaste Andrzej Wajda et la diffusion du film soient suffisamment proches pour qu’un lien s’établisse entre eux.

Qu’en est-il d’un cinéma engagé et comment faire réfléchir par le cinéma un public qu’on abreuve chaque jour d’un foisonnement d’images pour mieux tarir notre capacité de réaction et d’étonnement ?

Moi, Daniel Blake est l’affirmation d’un seul individu qui se bat pour exister dans une société qui le prive de ses droits élémentaires de citoyen. Le film commence par un écran noir et la conversation téléphonique entre Daniel Blake et une interlocutrice, chargée d’évaluer son taux d’invalidité pour l’attribution d’une pension qui compenserait sa perte d’emploi.

Le recours à l’écran noir est radical. Les images ne peuvent plus suffire. Elles inondent nos écrans et ne font que révéler leur impuissance à nous faire réagir. Pour son dernier film, Ken Loach annonce la couleur. Comme ces tentures de deuil dont on recouvrait les façades, il commence son film par un refus de cinéma. Pour être au plus près du réel, il plonge la salle dans un dialogue où chaque réplique s’enfonce dans l’absurde et où le sort est bouclé avant même que la discussion entre l’homme privé d’emploi et son évaluatrice s’achève.

L’attente, l’enlisement, le pourrissement sont devenus des stratégies sociales bien rôdées par les institutions et les dirigeants de nos démocraties pour écarter le conflit. On reste sur l’autre rive en attendant patiemment que les choses s’écroulent. Chacun est dans son rôle. L’employé qui applique les consignes à la règle et l’usager qui se heurte à une mécanique où le moindre écart est sanctionné. Contrairement aux régimes où on appliquait la censure, aujourd’hui tout peut se dire ou se montrer mais plus rien ne se transforme. Le pouvoir nie la capacité de l’individu à exister en dehors de tout contrôle social. Plus de barrière à franchir, plus de rive à atteindre, le face à face est institué et le centre des demandeurs d’emploi cristallise l’injustice sociale qui pénalise les chômeurs plutôt que de les aider.

Les tentatives de Daniel Blake pour rompre ce dialogue de sourd ne font que précipiter la chute annoncée.

Les mots ont remplacé les images. Comme ces cartons du cinéma muet, le film traduit laisse défiler les paroles prononcées. D’où viennent ces voix étrangères, de quelle ville, dans quelle pièce sont installées les personnes qui parlent ? Pas besoin de le savoir, ce non-lieu est le signe de notre isolement. Notre capacité à s’emparer du réel s’est atrophiée à force de tout voir. A quatre-vingt ans, Ken Loach ferme nos yeux pour éveiller une dernière fois nos consciences. Son histoire est universelle, celle d’hommes et de femmes fauchés par la crise qui tentent de survivre.

Le cinéaste des gosses paumés d’une Angleterre post-industrielle en déclin a fait un film testament. On retrouve le mutique Billy Gasper de Kes transfiguré par son dressage d’un faucon dans le personnage du jeune Dylan qui ne tient plus en place à force d’être chahuté par la vie. Et avec ses personnages autour de Daniel Blake, toute l’insoumission d’un cinéaste qui ne s’est pas résigné à abandonner une partie de la jeunesse malmenée par la crise. Il y a dans ses portraits de Katie, jeune mère célibataire et de ses enfants toute la tendresse d’un cinéaste qui filme le bricolage, les combines et la solidarité pour rendre supportable la pénurie du quotidien.

La faim fait irruption dans une scène du film avec autant de fulgurance qu’il faut de lenteur à l’administration pour subvenir aux besoins des plus vulnérables. Avec toute la justesse du dénuement, Ken Loach filme l’électricité qui manque, le froid qui s’installe, les pièces qui se vident et le rien qui s’installe. Il ne nous épargne pas les détails de ce quotidien privé de confort et use de tous les ressorts d’un naturalisme qu’on croyait révolu.

Andrzej Wajda rappelle que face à la censure, le cinéma polonais a su trouver un moyen de résister aux mensonges du pouvoir par la puissance suggestive de l’image. La dernière scène du film de Ken Loach montre la lecture d’un texte en l’absence de celui qui l’a écrit. La justesse de chaque mot se place sans cérémonie sur l’écran. Le testament d’un cinéma qui déjouerait notre indifférence à la banalisation des images pour dénoncer la misère des évidences dans lequel le pouvoir et sa présumée transparence nous maintiennent de façon pernicieuse. Avec un cinéma essentiel fait de bouts de chandelle, Ken Loach achève par ce film une œuvre avec la voix d’un homme qui s’élève.

 

 31 octobre 2016


 

Pour en savoir plus sur le site d’Arte :

Wajda – une leçon de cinéma d’Andrzej Wolski (2016)

Ken Loach, un cinéaste en colère de Louise Osmond (2016), jusqu’au 2/11/2016 !

 

 

 

LAURE WEIL

 

Laure Weil se présente :


Professeur agrégée d'arts plastiques, je suis aussi curieuse de littérature, de cinéma et  d'architecture. J'ai fabriqué quelques livres d'artistes, dont le lien entre eux semble être l'effacement. Livres restés confidentiels. J'écris généralement pour restituer une rencontre avec une œuvre, qu'elle appartienne au champ des arts plastiques ou au cinéma.
Je cherche à diffuser mes textes parce qu'il est plus facile de se motiver à écrire régulièrement quand on sait que ses textes sont susceptibles d'être publiés.
Mes écrits sont nourris par ma culture des arts plastiques et par ma liberté à jouer avec les mots, comme s'il s'agissait de couleurs pour un peintre.

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