Petite collection d'existences (1)

 

 

Les journées sont si longues

 

« L’amour sans jalousie est comme un Polonais sans moustaches. »
Proverbe polonais.

 

Quelle heure pouvait-il bien être ? Six heures, sept heures du matin ? Le jour était presque là et dissipait la nuit de ses premières et pâles lueurs… Elle était contre lui, la tête contre son épaule, heureuse comme une reine… Sauf cette pensée qui l’assaillit soudain et la rendit triste : d’ici quelques minutes, il allait se lever, faire sa toilette et partir travailler. Une fois de plus, elle serait seule entre ces murs blancs et tristes. Une fois de plus, elle attendrait son retour en compagnie des mouches…


Le réveil sonna et il la repoussa. Comme tous les matins, il se leva d’un bond et se dirigea vers la salle de bains. Quand il s’était levé, elle ne pouvait plus dormir. Elle essayait mais ça ne servait à rien. Alors elle sortit du lit elle aussi et elle s’approcha de l’embrasure lumineuse de la porte. Il ne remarquait jamais sa présence. Elle admirait son corps nu devant la glace, la précision chirurgicale de ses gestes quand il se rasait, l’attention qu’il portait à se composer une figure… Elle aimait le regarder sans qu’il en sache rien.…
Après, quand il s’était habillé, elle le suivait vers le salon. Une bonne odeur de café envahissait l’appartement… Pendant qu’il avalait sa tasse, elle s’asseyait dans le canapé et contemplait le ciel à la fenêtre… Quel temps allait-il faire aujourd’hui ? De la pluie, encore, de la pluie froide et grise… Elle regardait les gouttes tomber… Il s’approchait d’elle, l’embrassait furtivement sur le sommet de la tête et partait travailler en claquant la porte… Il était huit heures précises… il ne reviendrait que douze heures plus tard…


 

Quand il était parti, elle s’endormait encore un peu, sur le grand canapé… Elle rêvait… Elle ne se rappelait généralement pas les contours narratifs de ses rêves… Mais elle se souvenait de leur ambiance générale : très souvent, ils étaient emplis de sons étranges et d’animaux fantastiques… Certains rampaient, d’autres volaient… Tous émettaient des sons effrayants, se rassemblant par meutes pour l’ensorceler… Plutôt que des rêves, c’était des cauchemars…
Et quand elle se réveillait, elle était le plus souvent soulagée de retrouver le confortable appartement.


 

Ce jour-là, elle fut réveillée par une sarabande de volets qui claquent. Elle s’approcha de la fenêtre. Dehors, il pleuvait toujours mais plus doucement maintenant… C’était presque la fin de la tempête… Comme un balancement qui s’allonge en immobilité… Un rayon de soleil transperça les nuages, ce qui eut pour effet de la faire bâiller.

 

Elle fit le tour de l’appartement, se demandant que faire… Trois fois, elle fit le tour des lieux… Ces pièces dont elle connaissait chaque recoin, chaque particularité, chaque lumière… Sur un mur, elle remarqua une trace qu’elle n’avait toutefois jamais vue, une ligne crasseuse semblable à un coup de griffe…
Finalement, elle se recoucha dans le canapé…
Elle médita sur la vie, le cours des choses… La marche des nuages dans le ciel défilait sur l’écran de ses yeux…
Quelle heure pouvait-il bien être ?
Le téléphone sonna. Elle l’écouta sonner. Elle se sentait triste, monotone, molle comme une pelote de laine inutile. Elle voulait qu’on la laisse…

Elle s’endormit encore et fit cette fois un très beau rêve. Elle courait dans une prairie. La prairie paraissait infinie… Si grande… L’herbe des blés ondulait sous l’effet du vent… Soudain, tandis qu’elle gambadait ainsi à toute allure, elle sentit que la prairie montait vers le ciel, comme une nappe qu’on soulève… Elle fut projetée en l’air… Et elle se réveilla en sursaut.

 

On frappait à la porte. Puis une clé tourna dans la serrure. C’était la femme de ménage. Elle n’eut pas l’air surprise de la trouver là, étendue sur le canapé. Elle vaqua à ses occupations ménagères sans s’occuper d’elle… Et elle, demeura sur le canapé, songeuse, comme la lettre morte d’un mot qu’on n’a pas articulé depuis longtemps.


 

Que serait-il ce mot ? Elle regarda le ciel qui n’avait plus de nuages… Les nuages étaient ailleurs… Dans un autre pays, déjà, peut-être… Les nuages avaient quitté le cadre de la fenêtre… Les nuages avaient quitté la scène, partis on dissipés… C’était soleil à présent… Soleil et aspirateur… Elle avait toujours aimé le bruit de l’aspirateur… C’était comme une grande caresse sur son corps…

 

Quand elle se réveilla, la femme de ménage était partie. Il faisait sombre dehors. La lumière d’un quatre heures de l’après-midi de fin d’automne. Plus que quatre heures à attendre. Plus que quatre heures. Une chaise frotta le plafond et des notes de musique emplirent l’air… C’était le fils des voisins du dessus qui, rentré de l’école, venait de s’installer sur son piano… Elle se laissa bercer par la musique maladroite…
Qu’y a-t-il à faire d’autre que dormir en ces longues journées de fin de saison ?


 

Il rentra plus tôt que d’habitude. A sept heures trente. Il entra. Il tenait une bouteille de vin dans les mains. Derrière lui, il y avait une femme dont le rire sonore emplit l’espace d’une bulle éphémère. Ils entrèrent tous deux, complices, rieurs et firent comme si elle n’était pas là. Ils mirent une pizza à réchauffer et burent beaucoup de vin. Depuis le canapé, elle contemplait leur repas. La femme était belle mais trop maquillée.

Après avoir mangé, ils montèrent dans la chambre. Aussitôt, elle les suivit mais la porte claqua sur elle.

Elle se coucha devant la porte et attendit. Elle entendit des sons de bête dans la chambre. Elle se sentait si triste… Elle qui l’avait attendu toute la journée, et chaque journée depuis des années, il n’avait pas même daigné la caresser ni la nourrir. Elle se sentait abandonnée, comme un ours en peluche dont l’enfant est lassé.

Elle attendit patiemment. Elle préparait sa vengeance…


 

Vers trois heures du matin, ils s’étaient enfin endormis. On n’entendait plus un souffle…
Elle réussit enfin, après quelques efforts, à ouvrir la porte de la chambre. D’un bond, elle sauta sur le lit et s’approcha du visage endormi de la femme… Elle leva la patte, lentement, gracieusement presque et soudain, à la vitesse de l’éclair, elle porta sur toute la longueur de la joue de cette femme un coup de griffe tel qu’elle n’en avait jamais donné… Puis elle courut se réfugier sous le lit, savourant sa vengeance, malgré la pluie de hurlements qui s’abattait sur elle…


***

 

Petite collection d'existences (2)

 

 

Nobody knows…

 

Quand je me suis réveillée ce matin, j’avais un nouveau visage.

Le soleil jouait à travers les arbres qui font face à la fenêtre de ma chambre…

Je me suis approchée du miroir. C’est un très beau miroir à l’ancienne que je tiens de ma grand-mère…

J’ai vu que j’avais un nouveau visage. Il n’était pas si différent de mon ancien visage mais tout de même, il était différent.

Les yeux d’abord, plus bleus, plus grands…

La bouche, plus pulpeuse…

Les dents, plus blanches…

C’est à ce moment-là qu’on a sonné à la porte. C’était toi. Tu passais dans le coin, tu te demandais si j’étais là, tu aurais bien pris un petit café …

On s’est tout naturellement dirigés vers la cuisine. En préparant le café, je veillais à ne pas te tourner le dos… Que tu puisses noter que quelque chose comme qui dirait étrange s’était produit en ton absence.

Je t’ai parlé de ceux que tu as cessé de voir, ta mère, mon père, nos amis communs… Ton œil se perdait dans les détails de la décoration de ma cuisine. Tu as pris une carte postale qui traînait sur la table, une de ces cartes gratuites qu’on dégotte dans les entrées des bars bruxellois et tu as lu à haute voix le texte qui y était imprimé : « Nobody knows the tragedies that happened in the studio. »

Je t’ai servi une tasse de café noir, sans sucre, sans lait, comme tu l'aimes.

Tu m’as parlé de ta nouvelle vie, ta femme, tes enfants, le travail, les vacances qui vont vite arriver…

Puis tu t’es excusé… Tu avais un rendez-vous important, tu passais par là. On s’est embrassés, passionnément. La porte s’est refermée sur toi.

Et j’ai couru vers le miroir. Très vite je me suis reconnue dans le mirage de moi-même… Ce nouveau visage était à n’en pas douter le mien…

 

 

JENNIFER LAVALLÉ

 

Elle se présente :

 

 

Je suis passionnée pour les écritures hybrides et l’exploration de nouveaux territoires narratifs, qu’ils soient sonores, textuels et/ou iconiques. Monteuse et documentaliste, j’écris des poèmes et des nouvelles depuis l’enfance. Certains de mes poèmes ont été publiés dans les revues papier “Le Coin de Table” et “Poésie 1 Vagabondages”. Je suis aussi l’auteure d’un film documentaire et de chroniques.

Jennifer Lavallé - DR

Jennifer Lavallé - DR

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