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Le Conteur

 

 

Je crois que c'est lui qui m'en avait parlé. Il était le plus âgé d'entre nous. Sa chevelure me rappelait l'hiver. Cela m'avait frappé un blanc si blanc, ici, où tout semblait toujours entre deux mondes, prêt à rompre, s'évanouir. Ce blanc si blanc voilà pourquoi je m'en souviens encore aujourd'hui. À cause de ça et de cette histoire qu'il s'épuisait à nous raconter, à moi et à tous ceux qui étaient encore capables de l'entendre. Il faut avouer que depuis longtemps nous avions perdu le goût de l'écoute. Ne nous parvenait, depuis un temps que nous ne comptions plus en siècles, mais en secondes, qu'ordres, cris et déchirures de l'air au moment des alertes. Nos oreilles s'étaient peu à peu atrophiées. Ne plus entendre était ne plus avoir peur, ne plus craindre  ; ne plus s'émouvoir non plus. Survivre seulement  ! Alors, la première fois qu'il s'était assis par terre, parmi les gravats, lui que nous ne connaissions pas, et qu'il nous avait regardés comme personne ne le faisait plus, commençant à laisser filer des mots de ses lèvres, nous nous étions accroupis, face à lui, animaux craintifs mais curieux . Nous avions oublié le bruit des balles, leurs claquements qui seuls nous disaient jusqu'à lors, que nous n'étions pas morts.

 

Mais je divague, qu'il me suffise de vous redire que depuis des lustres nous n'avions plus l'habitude d'entendre une voix vraie, avec ces modulations qui font parfois penser que la vie croît dans la parole. La sienne, égale, nous fascinait. Bien qu'elle fut basse et qu'il ne la forçât jamais, elle couvrait les haut-parleurs et les sirènes ; gommait jusqu'aux hurlements des milices, leurs pas lourds. Ses mots paraissaient creuser l'air, lui donner du volume, l'assainir. Parfois, aux instants de tension, l'homme semblait, tout comme nous, n'être qu'un auditeur de sa propre histoire, ce qui nous réjouissait puisque ainsi nous n'en étions que plus proches. Son histoire, il la portait en lui au point qu'il semblait n'avoir vécu que pour elle. Cela nous avait tout d'abord inspiré un certain effroi. Comment pouvait-on vivre pour des mots, par eux ? Mais ils nous suffisaient de le regarder, lui qui portait sur son corps plus d'années et de cicatrices que nous tous réunis, pour que nous le trouvions beau. D'une beauté qui nous déchirait plus sûrement que la plus effilée des lames. Le voir ainsi nous montrait tout ce que nous ne serions jamais. Notre idiome, sabir ébréché que nous partagions, faute de ne plus en pratiquer d'autres, disait mieux que n'importe quoi combien nous étions différents, étrangers à tout ce qu'il était. Pourtant, quand il commençait de parler, venait soudain à nous l'inespéré des mots  ; tout ce que nous avions enfoui, cru oublier. Un monde s'ouvrait, donné, entier, et l'on y retrouvait, surpris des sonorités, des effluves auxquelles nous ne pensions pas l'instant d'avant. La première nous vint un soir. Elle bondit au détour d'un silence, d'une pause, avec les mots qui la portaient, cherchant un moyen de nous la faire mieux comprendre. Oui ! Les mots ; le mot, il surgit timide tout d'abord, tel un animal aussi apeuré que nous l'étions. Puis il fut repris par des bouches, nos bouches ; murmuré de plus en plus fort. Il finit par couvrir les salves, les explosions. Je vis alors se dessiner sur son visage quelque chose dont j'appris par la suite qu'on le nommait : BONHEUR, mais je dois avouer que même alors je n'y crus guère, et qu'aujourd'hui encore...

 

Peu à peu sa langue avait empiété sur le reste de mon corps, me contraignant à l'immobilité. Pour elle j'avais cessé de bouger, de parcourir les rues ; d'arpenter la ville à la recherche de très anciens amis réduits au rang d'hypothèses. «  d'hypothèques  » murmurait-il parfois se trompant sciemment, comment s'il voulait nous faire croire que l'on pouvait encore, sans danger, parler de l'avenir. Mais nous étions lucides, du moins le croyais-je.

 

Depuis qu'il s'était assis, son corps avait fondu, s'était comme allégé. De plus en plus il paraissait se perdre dans la blancheur de sa chevelure. Il nous semblait un songe. Un rêve ânonnant un conte. Nous ne pouvions en détacher nos regards nous qui pourtant savions... Il s'adossait parfois, aux moments de fatigue, à une planche qui lui servait alors de dossier. On pouvait y lire à l'envers cette inscription à demi effacée : Antiquaire, brocante, achats-ventes, toutes époques. Les lettres s'effaçaient à mesure que son corps s'asséchait, et plus il s'amaigrissait plus il parlait vite. À croire que sa parole se faisait chair et qu'il avait peur d'en être privé, dessaisi. Sa parole  ! Elle avait fini par scander tous nos jours et les aléas de nos nuits, ces cauchemars que nous faisions par habitude ou inadvertance durant nos micro sommeils. Il m'arrivait de penser, qu'il n'en finirait avec son histoire qu'au moment exact où, la vitesse acquise par sa diction influerait sur la rotation de la terre elle-même. Et alors en cet instant précis, nous serions tous, malgré la maturité de nos corps, leur vieillissement prématuré, des enfants prêts à croire que le débit de la parole compenserait à lui seul celui de nos fleuves anémiques, car nous n'en doutions plus qu'il se jouait des rivières, de leurs lits toujours plus haves et encaissés. Oui ! Nous étions disposé à croire, à croire en tout et plus encore, mais, en dépit de nos efforts, malgré toute notre volonté, nous ne pouvions imaginer ce temps, pas si lointain selon lui où disait-il, «  la ville était blanche  »... Ce temps où la neige existait vraiment.

 

 

JEAN-CLAUDE TARDIF

 

 

Poète, écrivain.

 

 

Plus d'infos sur : http://www.printempsdespoetes.com/index.php?url=poetheque/poetes_fiche.php&cle=674

 

http://poesiealindex.blogspot.fr/2007/12/jean-claude-tardif-qui-est-ce.html

 

http://www.recoursaupoeme.fr/po%C3%A8tes/jean-claude-tardif

 

Jean-Claude Tardif- DR

Jean-Claude Tardif- DR

Tag(s) : #nouvelles

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