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La nuit me tarde que revienne le matin. Les matins sont faciles. Les larmes ont séché sur l'oreiller monologue. On se lève en regardant le monde à ses pieds aux ongles jaunis, aux ongles qui lentement s'incarnent comme des cornes de rhinocéros à l'envers, durs et de plus en plus difficiles à couper sans qu'un peu de peau s'en aille qui finit par leur ressembler, dure et blanche comme le givre des souvenirs. On se lève, on boîte un peu d'un rêve resté sur l'épaule comme ces conserves qui font l'armure des épouvantails.
Les matins sont faciles. On lit dans le marc de café ce que dira le miroir. Ou l'inverse. Les habitudes nous devinent. Miroir et café y ont même teint. Oeil pour oeil, carie pour carie, sous les lèvres écumantes de dentifrice déjà se dessine le sourire de la pierre à l'ombre des fleurs.
Les matins sont faciles. On suit un enterrement. Celui du petit coffret en bois des dents de lait. Des morts ont poussé durant la nuit. Ils sont cette feuille qu'on avait jamais vue, qui tremble d'un peu de présence aux soupirs de la fenêtre. Dans leurs veines s'est tarie l'étoile de l'aube et celle du soir. C'est un bonjour de moins quand le ciel était gris, un mot de plus perdant les fossettes de ses pétales quand le ciel était bleu.
Les matins sont faciles. Un tour de clé sur la solitude ou le sourire d'un enfant et puis on sort comme on peut, vêtu de son ombre ou d'une cigarette. On s'en va chercher un travail. On ne se croise plus dans les yeux du passant. On oublie qu'on va mourir avant le retour de la fatigue. C'est remis à plus tard, mourir, à la prochaine nuit, à la prochaine larme tant les matins se ressemblent à n'être plus ce qu'on appelait demain, quand on avait le coeur plein de demains et qu'on savait rire.
Je regarde mes pieds nus. Un caillou à la main, j'ouvre la porte du miroir. Je m'en irai bientôt. En attendant, je reste devant ce trou dans le mur, cet abîme qui me ressemble d'où remontent le lierre des années perdues, l'eau de lessive des matins faciles et ce froid  de la poignée dans ma main, froide comme la vie qui semble n'en vouloir jamais finir.

 

 

GUY KNERR

 

 

 

Il se présente :

 

Guy Knerr est né en 1963 en Lorraine. Ses textes portent l'empreinte de sa terre d'enfance. Après des études de biochimie puis de lettres modernes, il devient instituteur. En 1992 il gagne la capitale où il se produit dans quelques cafés- théâtres à dire de la poésie. Il reprend ses fonctions d'enseignant l'année suivante. En 1995 il publie un mince recueil, Sentinelles, aux Cahiers de Garlaban dirigés par Jean-Luc  Pouliquen. Certains de ses poèmes ont été publiés dans diverses revues. Il vit actuellement en banlieue parisienne.

 

Photo : © Eric Dubois

Photo : © Eric Dubois

Tag(s) : #poésie

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