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LE QUIDAM

ou pékin aller-retour

 

 

 

Je les regarde, assis sur cette terrasse je les suis du regard. Ils me font horreur ! Leurs vêtements les couvrent pourtant, aucune obscénité, aucune imagination n'émanent d'eux. Plus que sages ils sont contraints. Leurs corps les retiennent comme cire au Musée Grévin. Ils me ressemblent et je ne m'aime guère. Encore n'est-ce là qu'une litote quand je dis que je ne m'aime guère. Sans doute devrais-je l'orthographier d'une autre façon, cet adverbe, lui offrir une homophonie, en faire un substantif si j'avais à coeur d'être en accord avec moi-même; qu'une fois au moins mes mots me ressemblent. Bien sûr ils n'en savent rien. Ils me regardent, m'observent peut-être, qui sait ? Parmi eux, certains n'ayant rien de mieux à faire, cherchent à deviner quelque chose de moi. Comment je m'appelle par exemple, mon prénom. Ai-je une tête à me nommer Ursule plutôt que Josef ? Je prends ces prénoms mais il va de soi que les calendriers en regorgent, tous, sujets à interprétation pour ne pas dire à caution ; qu'ils débordent de Saints plus étranges les uns que les autres dont les vies nous feraient frémir, si elles nous étaient parvenues sans qu'auparavant elles ne ne soient toilettées comme le furent les harpions de Jean-Baptiste. D'autres m'envisagent comme plombier ou clerc de notaire, à moins que ce ne soit comme technicien de ceci ou cela. Quelques-uns enfin ne me voient même pas. Pour eux je suis le mètre-étalon de la transparence. Ils passent sans même sentir mon regard sur les hypertrophies ou les courbes harmonieuses qui les déforment, les fondent. Je suis assis à ma table. La terrasse est chauffée. J'étends mes pieds, je m'étire ! Je voudrais être un chat, enfin, un animal. Je dis : "un greffier" parce que cet homme là-bas, celui qui passe avec sa petite sacoche et son costume sans forme est sans doute convaincu que j'en suis un. Je l'ai vu au regard qu'il m'a lancé de son côté de trottoir. J'en suis outré et me dis que non, décidément, il n'y a pas de justice. Lui sur un trottoir, moi sur l'autre ! Si j'avais le bras assez long et s'il était plus près, je crois que je lui mettrais ma main sur la gueule tant il m'est antipathique. C'est un peu comme s'il y avait en lui quelque chose de moi. Sauf que je n'ai plus ni sacoche ni costume. Mon vieux pull souffre de mes cigarettes, celles que j'ai fumées il y a longtemps. Le patron du bistro est venu me voir comme chaque fois que je m'assieds à sa terrasse, sur l'une de ses chaises. Comme chaque jour. Au début il me l'avait répété jusqu'à plus soif que c'était l'une de ses chaises "Cette chaise m'appartient" me disait-il en ébauchant le geste qui tendait à vouloir me la faire quitter. C'était fou, à l'entendre, le nombre de choses qui lui appartenaient. Et quand je dis "choses", il en allait de même avec les gens. "Ma femme blablabla... Mes filles blablabla..." Dingue ce que ce type était possessif. Il y a des gens comme ça. Aujourd'hui, je me dis qu'il a fini par m'accepter pour faire contrepoids, se donner bonne conscience ; moi qui ne possède plus rien. Il m'arrive de penser que je suis son alibi et ça me fout en rogne. Alors je m'incruste, reste plus longtemps, jusqu'à la fermeture, sans rien consommer. Jamais je ne passe commande. Je ne gagnerais rien à me faire serrer pour grivèlerie. Quoique, avec le temps, je ne suis plus sûr qu'il me chercherait des poux dans la tête, le patron ; même s'il n'aurait aucun mal à en trouver si l'envie lui en prenait. Parfois j'ai le sentiment que ce sont les seuls qui tiennent encore à moi, à bien y regarder. Bien sûr il n'en fut pas toujours ainsi. Je fus autrefois "quelqu'un d'autre" enfin c'est ce que murmuraient d'anciennes relations qui, un temps durant, allèrent même jusqu'à se prétendre "mes amis". À l'époque mon costume était de bonne facture et je payais les miennes rubis sur l'ongle - les leurs aussi de temps en temps, quand leurs fins de mois arrivaient bien avant le terme. Ils n'étaient pas plus impécunieux que moi. Ils étaient simplement imprévoyants, alors... Ils commencèrent par ne pas y croire. Ils pensèrent – c'était sans doute plus facile – que je ne voulais plus les aider. Ils firent donc le siège de mon appartement, arguant que je leur devais bien ça – "mes amis" de ce temps-là avaient un humour pince-sans-rire et n'étaient pas dénués, non plus, d'une dose de cynisme et d'opportunisme qui est le secret de la réussite dans certains milieux. Aujourd'hui, il m'arrive de penser et cela me fait sourire, que, si d'aventure j'avais été marié, ils auraient sans doute fait le siège de ma femme comme ils le faisaient de mon huis, et l'un d'eux aurait fini par l'emporter comme on enlève une place forte qui ne résiste plus vraiment. En fin de compte, à bien y regarder, je ne m'en sortais pas si mal assis sur la terrasse. Une fois pourtant tout avait failli basculer. C'était au creux d'un après-midi de mai, au moment précis où le jour fléchit sous le poids des ombres qui montent à la façon d'un dos qui ploie sous la charge. J'avais eu un instant d'inattention, ma vigilance s'était relâchée sans que je puisse m'en expliquer la raison. Peut-être la baisse de la luminosité qui fait que la clarté s'en trouve soudain comme arasée et donne aux êtres de soudaines allures de silhouettes dans lesquelles, sait-on pourquoi, l'on se prend à espérer. Le flou même de leurs existences ou de leurs dénis dans le jour qui décroît, nous le permet un instant. C'est ce moment, cet instant exact, qu'elle avait choisi pour m'apparaître, me heurter violement. Elle me sembla plus réelle que tous ceux qui des années durant avaient meublé les trous de mon emploi du temps, souillé de leurs noms, de leurs numéros de téléphone et autres pattes-de-moucherie, les pages de mon agenda. Nous sommes restés ensemble quelques heures, le temps d'un ciné, d'un restaurant de la vieille ville, dans une rue en surplomb du cimetière pour chiens, puis dans un hôtel pas même borgne où les draps, en leur temps, avaient senti le propre. Après que nous eussions fait ce que nous y devions, encore nus, elle m'avait regardé des pieds à la tête et inversement, avant de lâcher : "Au temps où l'humanité à peine développeé s'essayait au malheur, nul ne l'aurait cru capable d'en produire un jour en série". Après quoi elle s'était rhabillée vivement et était sortie sans même claquer la porte, me laissant penaud de corps et d'esprit. Ce n'est que bien plus tard que je lus Cioran.

 

J'en étais là de mes ratiocinations, tentant de me persuader que je l'avais échappé belle et que tout cela, somme toute, n'était pas si grave, lorsque je sentis une main posée sur mon épaule. Je me figeai. Le patron allait encore me demander ce que je prenais, et je n'étais pas d'humeur à me laisser chasser pour un Perrier-rondelle. J'étais plus raide qu'un passe-lacets et les mocassins que je portais étaient usés jusqu'à la corde, au point que si j'avais voulu me pendre elle ne m'aurait été d'aucune utilité. Je me retournai avec une brusquerie dont je fus le premier surpris, j'avais dans la bouche une kyrielle d'amabilités que j'étais tout près à offrir, service compris, au tenancier du troquet. Mais foin du limonadier, c'était le mec à la sacoche et au petit costume bien coupé qui me martyrisait l'épaule.

- Ben qu'est-ce que tu fais-là ?

- Pardon ?

- Tu ne me reconnais pas ? Je suis...

- Non !

- Ah excusez-moi je vous avais pris pour...

- Cela m'arrive parfois !

Sans plus un mot il s'éloigna avec âme et baggage, costume et sacoche de mauvais cuir. Je le suivis un moment des yeux, serrai les poings, après quoi je me retournai vers la porte ouverte du bistro et me mis à gueuler : "Patron une bière !" l'homme tournait le coin de la rue. Comment aurais-je pu lui avouer que : oui, c'était bien moi.

 

 

 

 

JEAN-CLAUDE TARDIF

 

 

Poète, écrivain.

 

 

Plus d'infos sur : http://www.printempsdespoetes.com/index.php?url=poetheque/poetes_fiche.php&cle=674

 

http://poesiealindex.blogspot.fr/2007/12/jean-claude-tardif-qui-est-ce.html

 

http://www.recoursaupoeme.fr/po%C3%A8tes/jean-claude-tardif

 

Tag(s) : #nouvelles

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