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Les petits malheurs de Lise

 

Lise ne maîtrisait plus sa joie! Après une série de refus qui, selon le cas, pouvaient plus ou moins s’expliquer, elle recevait la réponse positive d’un éditeur. Même s’il ne faisait pas partie du petit club fermé des éditeurs les plus connus, ce n’était pas n’importe qui. Elle avait dû patienter si longtemps qu’elle n’attendait d’ailleurs plus rien de lui. Et voilà qu’après plus de neuf mois, il lui ouvrait la porte du monde des écrivains.

Désormais, comme tel ou telle qu’elle aimait lire, elle aussi faisait partie de cet univers. Enfin, elle le croyait. Elle était sur un petit nuage, bien décidée à le rester jusqu’à la fin de ses jours puisque le rêve de ses vingt-cinq ans était réalisé, un rêve oublié avec le temps et subitement retrouvé. C’est ce qu’elle croyait. Lise était, disons-le, un peu idéaliste, elle voyait les écrivains comme des personnes supérieures, ultra sensibles, profondes, sincères, tous dignes de sa plus haute estime. Elle allait apprendre que, sur ce plan-là, il y en avait d'assez "petits"...

Mais nous n’en sommes pas encore à ce moment de notre histoire.

 

Lise voguait donc très haut sur son nuage, distribuant ses sourires et sa joie, à la fois humble et sûre d’elle. Elle se fit membre d’une association d’écrivains, s’y fit une petite poignée de vrais amis et fit d’autres rencontres extraordinaires. Ses livres suscitèrent aussi, de la part de poètes et romanciers qu’elle estimait, quelques chroniques très encourageantes. Ajoutons que le cercle de ses lecteurs s’élargissait à une allure presque vertigineuse. Bref, elle rêvait éveillée ce qui était pourtant une réalité.

Il aurait fallu, dès le début, accepter que rien ne fût parfait. L’aveuglement de l’enthousiasme avait occulté cette vérité …jusqu’au jour où Lise se rendit à une sorte de repas-causerie dans un restaurant de la capitale, du reste fort sympathique. On allait tenter de répondre à la question de savoir ce qu’était " un écrivain" ; sujet (en principe) intéressant et (en principe) ouvert, qui, selon Lise, allait faire l’objet d’échanges (en principe) conviviaux et surtout, (en principe) respectueux envers tous.

Le temps était lourd et orageux. Lise mit un temps fou à dénicher une place de parking, s’énerva car elle détestait être en retard et faire attendre les gens. Faire attendre les gens ! Pauvre Lise, qui venait avec quelques exemplaires de l'un de ses livres serrés dans son sac. Personne n’attendait Lise, sa présence était la dernière chose que certains souhaitaient, et on n’allait pas se priver de le lui faire sentir.

A force de craindre d’arriver en retard, Lise arrivait toujours trop tôt. Six ou sept personnes se trouvaient déjà dans le restaurant. Trois bayaient aux corneilles, un autre fumait sa sèche sur le seuil. Près du bar, tournant le dos à la salle, un homme et une femme, qu’elle reconnut d’emblée. La femme, elle ne la connaissait pas, n'ayant vu d'elle qu'une photo (en plus jeune) de son visage. Le maigre avec sa barbe était cet éditeur qui, le premier, avait refusé son manuscrit, manuscrit "impubliable" qui allait enthousiasmer le comité de lecture de son éditeur à elle ! Elle ne lui tenait pas rigueur de son refus. Elle savait que les éditeurs devaient faire des choix et que ceux-ci étaient dépendants d’une part d’arbitraire et de subjectivité, sans parler des contraintes commerciales. De plus, il avait dû apprendre depuis lors qu’elle était publiée, et avait vu passer les chroniques positives sur son compte. Justement, sans doute…

Elle alla donc vers lui, tout sourire, heureuse de pouvoir converser avec un écrivain qu’elle estimait (jusque-là). Manifestement, il fut très surpris de la voir, manifestement elle n’avait rien à y faire. Elle "ne faisait pas partie du club, pour qui se prenait-elle de se mêler aux vrais écrivains et pire, de faire mine de leur parler littérature d'égal à égal?" C’est tout ce que lui dirent son regard fuyant, son serrement de main trop vite dénoué et le dos qu’il lui opposa une seconde après. Même scénario avec la femme, le temps de lâcher du bout des lèvres " Bonjour… Ah bon, vous êtes Lise (Machin)… ", son large dos rond barra l’horizon de Lise. Un mur de dos devant les yeux de Lise. Ils se replongèrent dans leur conciliabule où, pourtant, il n’était question que de littérature...Ils l’ignorèrent complètement, Lise n’existait plus. Lise, inutile, encombrante, qui restait bêtement plantée à leur côté. Quand on est deux on se croit forts…

Mais Lise était comme ça, passionnée et cherchant toujours à comprendre. Elle se donnait des coups de bâton lorsqu’elle flanchait, luttait sans cesse contre elle-même. Brave petite guerrière. Pleine de bonne volonté. Elle respira profondément, ravala les larmes qui commençaient à se frayer un chemin et refit en pure perte plusieurs tentatives pour engager ne fût-ce que deux mots de conversation, parler de livres, échanger un peu puisque c'était pour cela qu'on était là. Mal à l'aise, debout avec son verre d’eau à la main, plus que jamais isolée. Elle aurait voulu disparaître, se diluer dans l'air torride de ce soir-là. Mais elle continuait à les regarder pour happer leurs regards à eux, ils ne pouvaient pas ne pas le sentir.

 

Rien n'y fit. L’indifférence, le rejet, le mépris, irrémédiable, gratuit, méprisable.

Elle aurait dû s’en aller à ce moment-là. Mais elle pensait qu’il fallait s’accrocher, elle espérait sans doute que les choses s’adouciraient d’une façon ou d’une autre, voir briller avant la fin de la soirée une vague petite lueur réconfortante.

 

La soirée ? Un discours tranchant et arrogant sur ce qu’était "un écrivain", un discours protectionniste, jaloux, élitiste, aigre et refermé sur lui-même, et surtout, d’une vanité à tomber par terre. S’ensuivirent quelques interventions du même genre et sur le même ton, de son compère - je le répète, quand on est deux on se tient et on en profite. On aurait dit que la soirée n’avait été organisée que pour entendre se répondre leurs esprits étroits.

 

Ainsi, seuls comptaient deux, peut-être trois éditeurs Belges, et être accueilli ailleurs signifiait peu de chose. De manière générale, Lise estimait injuste et bête de mettre les gens dans des cases. Elle se risqua à une réflexion ou l'autre, qui toutes tombèrent dans la trappe.

Il se passa alors en elle comme un petit effondrement. Elle se sentit découragée. Heurtée. Donc, pour eux elle n’était rien. A tout le moins quantité négligeable dans ce monde où elle était entrée, peut-être pas par la plus grande porte, mais avec une vraie légitimité à l’occuper. Elle toucha à peine à sa salade et sortit, presque comme une voleuse, presque coupable, presque honteuse.

 

Dans l’air moite du dehors elle laissa libre cours à sa déception. Un instant après, alors qu’il était 22 heures passées, elle appela sur son portable son amie poète et philosophe. Lise comprit que  la  médiocre, ce n’était pas elle. Celui qui méprise n’en sort jamais grandi.

Elle se sentit beaucoup mieux et allait, dès ce soir, se remettre à écrire.

 

***

 

Lâcher les rênes

 

Même si l'on sait que c’est vain

la volonté n’y peut rien,

quelquefois il faut céder

abandonner

 

Ce n'est rien...

rien qu'une bulle

minuscule

dans un bloc de cristal,

acceptons-la

 

Un regret qui nous mange

un remords qui nous venge,

les ressorts fatigués

du cerveau embué,

 

la peur au creux des nuits

la chute au fond d’un puits,

un sommeil lourd sans fin

sans pensée ni lendemain

 

Ce n'est rien...

rien qu'une bulle

minuscule

dans un bloc de cristal,

acceptons-la

 

Et tant pis si ça fait mal

 

 

MARTINE ROUHART

 

Elle se présente :

Née à Mons en 1954. Juriste de formation, depuis toujours amoureuse des livres et de la littérature, elle a été naturellement amenée à prendre elle-même la plume. C’est grâce à l’une de ces épreuves de la vie qui vous tombe dessus sans crier gare que l’écriture a définitivement pris le dessus.

 

Membre de l’Association des Ecrivains Belges de langue française (AEB) :

http://www.ecrivainsbelges.be/ (voir critiques de certains de mes romans sur ce site)

de l’AREAW(Association Royale des écrivains de Wallonie) : http://areaw.org/activites/comptes-rendus/ (voir critiques de certains de mes romans sur ce site)

et de l'ASBL littéraire Clair de Luth (Mons) / Affiliée à la SABAM

Sites web : compte Face book au nom de Martine Rouhart consacré aux activités littéraires/ Blog sur Arts & Lettres

Bibliographie

Agir et accueillir, récit, Thélès, Paris, 2010

Au fil des pages, roman, Editions Memory, Tenneville, 2012

Puzzle, roman, Editions Memory, Tenneville, 2013

Aller-Retour, roman, Editions Edilivre, Paris, 2014

Séparations, roman, Editions Dricot, Liège, 2015

Agir et accueillir, récit, réédition, Brumerge, Grenoble, 2016

Proche Lointain, roman, Dricot, 2016

La symphonie inachevée, nouvelle, dans La Revue Générale juillet/août 2014 : http://www.revuegenerale.be/

Contributions revues littéraires : Nos Lettres (AEB)/ Aura (Clair de Luth à Mons)

Prix :Primée au prix poésie Pierre Nothomb 2014 pour "Tranchées bleues"/Prix Emile Poumon 2014 décerné par l’AREAW pour mes romans parus

 

 

Martine Rouhart - DR

Martine Rouhart - DR

Tag(s) : #nouvelles, #poésie

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