Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

n.c  -  DR

n.c - DR

MON DERNIER RÊVE (FUTILE) AVEC GINA

SILENCIEUSE ET QUE J’ENTENDAIS POURTANT ME RÉPONDRE

 

poème saphique

 

 

- Moue espiègle d’hier… air martial ce matin… et puis ta beauté grave d'Italienne… combien de visages as-tu ?

Mais c'est ton front maintenant qui est beau ; je sais qu'il y en aura encore d'autres.

- On me le dit souvent. Oui, ça dépend des coiffures. Mais bon, je reste comme je suis.

- Voir encore un peu ton visage ! Tu es encore plus belle que je l'imaginais - ton charme espiègle d’hier m'avait trompé : merci !

Pour l'instant, te voir. Je suis ton esclave. Voir ta beauté sans t'entendre ; plus tard on discernera ta voix.

Vivre au cœur de ta féminité, idolâtrer ta féminité, ta beauté diverse, ton corps ! te regarder vivre, vivre femme !

Peut-être un jour irons-nous en Italie ensemble, même muettes, quand nous nous connaîtrons mieux.

Ma déesse ; vivante ; silencieuse pour l'instant. Te voir, te voir et ne t’entendre pas, m’électrise.

C'est toi qui es le cœur, le centre de nous deux : et plus tu t'aimeras, plus je t’aimerai. Sois : égoïste.

Je vais te gâter, célébrer ta profonde ah et si subtile féminité.

T’offrir un alcool rare d’Afrique, mon dernier recueil, de fines boucles d’oreille en fine forme de trompette : beauté vaut beauté, et mérite beauté !

- Justement, j’a-do-re recevoir des cadeaux !

- Quand je vois une femme comme toi, c'est là que je regrette de n'avoir pas été femme comme toi. Je vais exalter la divinité de ton corps.

Et tromper l’espiègle d’hier avec toi seule maintenant : vivante déesse silencieuse, tout-autre d’un seul coup (sublime surprise pour moi) ; te rendre jalouse de toi-même.

J'admire ta classe d'Italienne.

Moi, je travaille un peu. Mais si je vivais un peu devant ta perfection, je serais bien obligée d'avoir un peu de discipline.

Tu me disais dernièrement souffrir de ta solitude, de solitude ; étonnant pour une femme belle !

Un long baiser de dix minutes le long de tes longs cheveux.

Que, pour l'instant, je préfère sans voix ; les déesses n'ont point (tout à fait) de voix humaine.

Ah te voilà de retour ; de ta douche.

J'espère et je sais qu’elle a été chaude et fastueuse comme toi, déjà nue, dessous ; et plus tu t'aimeras, et plus je t'aimerai.

Jusques à trois heures de la nuit.

Oh combien lisse ta nuisette ! Hélas je dois suspendre notre colloque et sortir au marché avant qu’il ne ferme. À ce soir.

Non, ne réponds pas : les déesses humaines n'ont pas de physique voix humaine.

- Coucou.

- Ah tu ne me lâches donc pas ! Et le marché qui va fermer. On n’y entend déjà plus grand monde, ni marchandage ni coq ni pas. Ton silence m’électrise.

Ta douche a été brûlante ? j'espère.

Toujours en nuisette ? ah celle-là, comme elle m’hypnotise aussi !

Regarde-moi, un peu : tu as encor changé ton rouge à lèvres et même un peu ton maquillage.

- Oui tu fais attention à tous les détails, je vois.

- À quelle heure t'endors-tu la nuit ?

- Parfois tardivement.

- Même après aube lente tu dois briller toujours juste. Soigneuse jusque là-bas !

Si un jour on vit ensemble, chaque heure sera nouvelle et toi aussi nouvelle à chaque fois.

- Merci. Oui, je suis une femme ; très féminine ; élégante, on me dit. Et j'aime la perfection. Peut être c'est mon métier qui fait ça, mais j'aime être soigneusement habillée. Voilà, c'est un peu ma personne.

- Ton métier !

- La couture. Tu n’as jamais vu mon atelier de mode ?

- Que de fois ! et combien de tes robes en pied, sur mannequin ou pas, méritent d’être sculptées en statues de grès poli (noir, noir absolu, pesant, ou bien veiné bleu ou veiné d’agate orange), et d’être exposées tout l’hiver dans le fortin d’un phare !

Même quand tu es presque nue, tu restes élégante ; ainsi cette nuisette, ah celle-là ! parfaitement élue (couleurs, nuances) et coupée. Et ce visage encore différent ce soir : presque sage, et classique.

- Oui. Tout à fait.

- Je ne dis rien : je t'admire. Il est bien possible que je fasse à jamais de même si l’on vit ensemble un jour.

À repolir tes robes sans cesse de mes paumes comme une statue de jais (jais absolu, jais pesant), ou bien veinée d’onyx astral, avant de les exposer tout un hiver dans un phare-fortin !

- T’entende Vénus, ou même une seule des Muses !

- Tu as des lèvres de prêtresse ; il y a des femmes qui paieraient cher pour avoir de ces lèvres.

J'admire tous tes riens. Je te regarderai te maquiller, te laver, te doucher ; t'habiller à travers tes étoffes : l’exactitude féminine du détail.

Moi, je mets ma perfection dans la poésie, la mienne, et dans la tienne : ta beauté. Je t'admire.

- Je vois.

- Tout est fin, précis en toi, la forme de tes sourcils.

- Oui. Comme les tiens.

- Ma fille a pris mes sourcils, ceux de ma mère. Notre famille était connue pour sa beauté au village : un peintre célèbre voulut même peindre ma mère enfant en nymphe, saintement ; c'est son père qui avait refusé.

Ma fille a hérité de sa prompte beauté et de ses yeux.

Toi, ton éclat est plus minutieux.

Mets-toi bien debout, que je te voie en entier si possible. Oui, mets-toi debout comme tu es, même en petite tenue.

- Non. Désolée.

- Alors, dès que je pourrai te voir debout en entier, habillée ou allongée en fine nuisette.

- Une fois habillée, oui.

- Tu as de grands yeux ; peut-être agrandis par ton (adroit) maquillage.

Ton eurythmie, toujours la même et toujours autre, me fait du bien. J'espère en être digne : ah mythe pour moi que de vivre en ta féminité ! ne serait-ce que trois jours. Vivre dans ta féminité, de ta féminité, car tu te sais femme, et te goûtes à fond comme femme ; et n'oublie jamais : sois-en, non pas fière mais orgueilleuse, même, à outrance.

Que ta finesse te coupe même un peu le souffle de loin en loin tout comme, à l’instant, à moi ce soir.

Plus rien, ici, pour quelques jours encore, sinon toi ; sinon ta finesse et ta beauté, sans nulle voix de toi que toi.

Tu vas être surprise de ma façon de travailler : en apparence je ne fais rien ! et pourtant j’attrape partout ta propre lueur.

Hier j'ai suivi une danse du ventre collective ; eh bien je t'y ai vue ! tant la longueur actuelle de tes cheveux t’eût permis de danser avec tous cette asiatique et lente danse voluptueuse-là.

Oui, je suis en état de dépendance vis-à-vis de toi ; mais si cela dépasse les limites, eh bien j'essaierai de me raisonner.

En tout cas, heureuse d’ici te révérer si tard ; chaque fois différente. Et même de rêver la nuit à ton parfum, sur fond de grise pluie (bien à nous) grignotant notre toit. J'en ai besoin.

Comme de découvrir ta belle poitrine souple ou, lorsque je te vois par-derrière, que tu es assez grande.

- Oui.

- De vrais seins, on le voit tout de suite.

Que l’on devine mieux sous ta plissure que dans ta nuisette tout à l’heure !

Ton maquillage est encore (un peu) différent ce soir. C’est la couleur de tes cheveux ? noirs et dont la noirceur semble briller de noirs reflets roux…

- Selon l’heure.

- …

- Selon l’heure et la lumière : matin intact, midi solaire, ombreuse après-midi soudain épaissie et dont secouer d’un coup de peigne la nuit sans bord…

- Je pourrais te regarder toute une nuit sans rien dire ! En fait, tes traits y sont graves, classiques, pas fantaisistes. Et non plus espiègles, jolis et sophistiqués comme ceux d’hier.

- Oui cela dépend du moment, du maquillage, de la coiffure.

- Ta coiffure était très travaillée. Et maintenant ? montre-la.

- Bon, là, je vais aller me coucher.

- Tu es grande : je veux te voir de dos un peu. Je peux te voir de dos ? tu es délicieusement grande.

- Je t'ai dit que je vais au lit.

- Dors, bien. J'embrasse ton sommeil égoïste et heureux d'enfant heureuse.

Ce soir tu semblais plus jeune ! c'est pour ça que je t'aime, soudain neuve, comme ma fille unique.

Ne voulant savoir derechef ta voix que plus tard ! Ah me reperdre en ta féminité muette et bien tiède et chaude et bien vivante rien que pour moi !

Sans pouvoir me rendormir tant j’en suis amoureuse.

Mon coup de foudre pour toi a été progressif, de surprise en surprise ; entre tes divers visages.

Oui, je crois que cela va me faire du bien de vivre chez toi ; si je ne suis plus chez moi, je vais gagner en discipline, devant me surveiller ; et en bonheur grâce à ton sage éclat ; avaler chaque millimètre de tes cheveux, chacun des atomes de ta rosée !

Ton visage qui… Gina et ce signe hâtif… fraîcheur de prune… qui se nomme l’improviste

 

*

 

[Puis soudain, réveil âpre sous la pluie ; je n’avais presque point dormi ; l’insomnie assèche, même sous l’averse. La vraie Gina, vénale et friponne, plus fourbe qu’Hermès, dormait contre moi. Ou plutôt, oublieuse, froide, et même ingrate, plus du tout contre moi.

Mon rêve avait été très court. Les forêts les plus brèves contiennent hélas le plus de nuit.]

 

 

 

 

DANIEL ARANJO

 

Il se présente :

 

 

Professeur émérite (littérature comparée du domaine méditerranéen) Université de Toulon. Agrégé de Lettres Classiques, thèse 3ème cycle litt. francaise Paris IV (dir. P. Brunel), HDR. Prix de la Critique de l’Académie Française 2003 ; lauréat de quatre autres prix (deux autres de l’Académie Française ; Maison de Poésie de Paris ; Société des Poètes Français). Livres sur Miguel Torga, Saint-John Perse, Toulet, Derème, Salah Stétié. Auteur de 600 articles environ. Domaines de recherche : littérature ibérique, gréco-latine, poésie française et francophone depuis 1850. Poète et dramaturge (auteur du Théâtre du Nord-Ouest, Paris 9ème).

 

 

Daniel ARANJO, en sept. 2011, devant la statue de Toulet à Curepipe (île Maurice). - DR

Daniel ARANJO, en sept. 2011, devant la statue de Toulet à Curepipe (île Maurice). - DR

Tag(s) : #poèmes

Partager cet article

Repost 0