Pourquoi un néologisme ? ou la rhétorique de la dénonciation chez Nicole El Grissi.

 

Au-delà de des réalités textuelles ou des clivages transtextuels , nous pouvons poser la question du comment ? et du pourquoi ? nous avons reçu ou perçu le texte de Nicole El Grissi ou même, très loin de ce que nous considérons pratiquement comme une immense justification polysémique. Le texte est lu comme une forme de RAGE intérieure habitant les mots et clairsemant les phrases . Nous l'avouons très vite que cette lecture ne serait en aucune façon une lecture exhaustive qui prétend appréhender toutes les balbutions réflexives transparentes et fidèles de Nicole El Grissi. Mais, nous la considérons comme une valse à quatre temps qui nous est offerte.

S'agissant à la fois de la construction de plusieurs vocables /mots/ termes qui ont leurs histoires et surtout leurs valeurs sémiques . Il s'agira donc de la création des mots nouveaux qui auront pour objectif de rendre compte d'un nouvel usage ,nous pouvons citer entre autres " marocologie / merdias/ apeuprétisme / quahram / .......et la liste demeure ouverte..

Généralement , le néologisme est défini comme étant " l'emploi d'un mot quasi-préexistant dans un sens nouveau" . Donc , nous pouvons hâtivement confirmer que l'usage des néologismes dans le texte de Nicole EL Grissi fait la force et la légitimité du " DIRE" et "du perdire " . Celà donne une résonance à chaque réponse qui se cultive , un peu , comme une cascade sémantique sur tous les plans et se moissonne comme un champ de bataille sans merci .

Rentrons dans les détails et signalons , sans conteste, que de la composition d'un néologisme chez Nicole El Grissi , est dotée d' une double origine :

Primo : L'emprunt à un état plus ancien de la langue, le substantif / l'attribut / ou l'adverbe dont il assure à la fois la connotation du signifié (par son rapprochement de sens) et du signifiant (par un visible voisinage phonétique). 

Secundo : La formation par construction comme un véritable processus qui se résume à former un mot en réunissant un ou plusieurs parties " les étymons ".

Sommairement et dés la première réception du textus El Grissien ce néologisme textuel demeure , littéralement « ce qui est tramé, tissé ou noué  » se veut une véritable dénonciation de la métamorphose des uns et de la fuite humiliante des autres. Pour Nicole EL Grissi : " Ceux qui ont honte de porter dans leurs prénoms une charge arabe " et qui se précipitent de prendre le risque d'un diminutif affolant et criard qui masque une réalité à la fois riche et assouvie.

En effet , la nature bidirectionnelle de l'hypertexte dans le texte de Nicole El Grissi offre à son style une musicalité inégale et un écho intérieur et surtout des nouvelles pistes descriptivo-narratives . Le texte El Grissien , s'écrit , s'offre à l'écriture et symboliquement ECRIT une large panoplie d'états d'âme. La progression vers un nouvel espace raconté se donne en filigrane pour des horizons et des liens d'arrivée où TOUT devient soulagement , TOUT devient rage et alchimie de dénoncer.

A noter également que la transition textuelle chez Nicole El Grissi ne va pas sans braquer la focale sur toutes les contradictions et tous les paradoxes possibles. De mot en mot les dégâts sont visibles . De phrase en phrase , la déconstruction ( dans le sens derridien ) est de taille mais le texte devient alors , une véritable finitude chaotique et une réelle fresque inhérente à une atmosphère de colère incommensurable. Cette stratégie d'écriture rend tout le "dit/narré" de Nicole El Grissi une écriture AUDIBLE par excellence. Elle est audible car elle est universelle , elle est audible car elle fait partie intégrante d'un vécu oscillant entre une belle nostalgie et une réalité hypocrite.

En guise de préambule , Nicole El Grissi choque et matraque volontairement le lecteur en stipulant ceci "

(( Ce quatrième ouvrage s’adresse à ceux qui pensent connaître la vraie définition du mot MAROCAIN mais qui ne savent pas grand-chose sur les véritables composantes de leurs racines, de leur histoire... Encore moins sur ce qui fut, pendant des siècles, la charte comportementale de leurs aïeux. Il est particulièrement dédié aux marocains nés après les années soixante dix qui n’ont ni connu, ni compris, ni cerné la définition du « bonheur à la marocaine »,)) .

Nous considérons cette introduction "forte" comme une grande offensive très acharnée qui s'avère comme une forme d'amorce ou de transit vers un " possible" étalé comme un réel plaidoyer orienté directement vers le lien de départ : Le Soi " qui devient par la force des choses et par la logique de cette "rage de dénonciation " un AUTRE . L'altérité que nous exhibe Nicole El Grissi dans cette perspective est nuancée par son expérience et son courage de blâmer sans pitié irrationnelle . Ses mots sont " chauds" et ses verbes sont justes mais le sens et alimenté par une profondeur habermassienne pour ne pas dire kafkaïenne . Cette nouvelle construction du texte à la Gilles Deleuze offre magnifiquement au sens une valeur manichéenne où le texte écrit/oral reste un palimpseste monumental à la fois sentimental et émotionnel.

De surcroit , ce texte "marocologique " par excellent , nous invite tous à déplisser les distances et à brûler les étapes entre nous mêmes , dans le seul dessein de nous identifier à nous mêmes par nous mêmes. Quand Nicole El Grissi , met le doigt mélancoliquement sur ce passé brusque et sur ces "bonheurs" idylliques , elle le fait avec une grande soif et une amertume très fervente !!

" ((Les plus malheureux d’entre eux, sont ceux qui n’ont pas pu hériter de la morale de nos aïeux nés dans les années vingt, après ce zapping brutal des grands-mères de bon nombre de foyers marocains à partir des années soixante dix... Les années quatre-vingt ont marqué l’évolution dans certaines familles en même temps qu’elles ont crevé les cœurs de beaucoup d’autres. Les vagues d’exode, les mariages mixtes qui en ont découlé, la normalisation des séparations dans nos familles jadis soudées, et surtout, la mode des divorces en séries, nous ont fait l’effet d’un tsunami sur nos âmes encore meurtries aujourd’hui par les efforts surhumains que nous avons du faire pour l’accepter )).

Concernant la question implicite " Qu'est ce que la société marocaine? ou comment peut on définir métaphoriquement la société marocaine ? " La réponse de Nicole El Grissi est percutante , concise mais vaillamment sous-jacente . Elle avance somptueusement cette définition :

(( une société marocaine qui ne sait pas vraiment d’où elle vient ni ou elle veut vraiment aller. Les marocains sont désormais égarés sur une route déserte et caillouteuse dont il est leur est difficile de sortir après avoir raté tous les ronds-points qui permettaient la fluidité de circulation entre nos traditions et cette modernité qui nous a attirés autant qu’elle nous a déboussolés... Aujourd’hui, entre l’exode massif, les mensonges imprimés sur certains livres scolaires et l’endoctrinement à la haine enseigné par certains professeurs d’écoles publiques, des millions de jeunes marocains ignorent certains bouts fondamentaux de leur histoire)).

Il nous semble que cette rage de dénoncer le fatalisme des uns et le je m'en foutisme des autres atteint son apogée d'une manière hyperbolique lorsque cette marocologie se compare à un effet comique ou une narration onirique où tous les héros sont fictifs et toutes les scènes s'imbriquent fatalement sur des considérations tant nobles et nostalgiques. Dans cette optique Nicole El Grissi affirme divinement que :

((( Nos vies étaient comparables à des contes de fées même lorsque nous vivions dans des conditions modestes. Aujourd’hui, où je constate avec regret, que la marocologie s’est peu à peu effacée de nos quotidiens, j’observe de plus en plus de vies qui ressemblent à des comptes de faits… Pour lui donner la chance de revenir dans nos vies et de nous rendre aussi heureux que nous l’avons toujours été du temps où nous avions autant d’égards les uns envers les autres, je veux espérer la faire renaître de ses cendres en la racontant à notre jeunesse avec mes mots, ainsi qu’à tous ceux qui en sont aujourd’hui nostalgiques))

Quand la question s'est posée à l'auteur , pourquoi l'usage de ces néologismes? la réponse était simple et hyper logique : " Parce que je veux mettre fin au virus qui s'appelle CHUT HCHOUMA " . Cette Hchouma quotidienne qui est devenue , au fil du temps , la figure de proue et " el pan nuestro de cada dia " .Cette Hchouma qui devient une large spatialité qui peut couvrir la définition géographique de tout un pays : Qu'est ce que le Maroc? et quelle spécificité peut endosser ? Selon Nicole El Grissi : le Maroc se veut indéfinissable , se veut une réelle doctrine qui mène à toutes les religions et à toutes les confessions. L'auteur avance ceci :

((( Le Maroc a toujours été l’unique carrefour mondial dans lequel circulaient les trois religions monothéistes sans que nous n’entendions jamais un seul bruit de pare-choc.)).


 

En guise de conclusion , nous pouvons trouver un "plaisir du texte " inégal et une joie infinie lorsque Nicole El Grissi nous dévoile le projet heuristique de son roman voire même son projet vital à elle ! " L’objectif majeur de cet ouvrage est d’insuffler la volonté à tous les marocains du monde de redevenir un peuple uni et unique. Comme nous l’étions avant l’arrivée des « merdias » dans nos vies jadis très paisibles. Les « merdias » sont ces médias qui ne vivent ou ne survivent qu’en vous servant tous les jours de la haine bien écrite, au nom de la politique, cette science née pour bousiller toutes les économies et les humains qui en vivent. Juifs, berbères, arabes marocains, ne nous laissons plus entraîner dans ces dangereux courants obscurantistes qui feront de nous un de ces peuples dont les tragédies nourrissent les médias, les vendeurs d’armes et les cimetières. Gardons ensemble cette joie de vivre qui nous a caractérisés depuis des siècles et faisons en sorte de rester un peuple auquel les autres auront toujours envie de ressembler"

C'est un texte à déguster avec ivresse et philosophie. C'est un texte qui est né de ses " cendres" car il offre un halo magique à la dénonciation et un immense affectivisme à la notion du Moi / Soi . Bravo l'écrivaine .

 

SAÏD FARTAH

 

Il se présente :

Professeur de Français /doctorant en analyse de discours.

Faculté Mohammed Premier Oujda. Maroc.

Tag(s) : #articles - articles critiques

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :