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L’esprit de famille

 

 

Mère et fille

 

Le ciel était resté couvert depuis le début de la matinée. Cependant le soleil réussissait parfois quelques timides percées. De temps en temps, je levais un œil de mon château de sable, et je regardais maman tracer dans l’eau un léger sillage qui m’apparaissait un peu comme sa signature. Soudain je ne l’ai plus vue. J’ai pensé que la surface de l’eau s’était fendue en deux d’un grand coup de sabre et qu’elle l’avait escamotée. Je connaissais encore trop mal le monde à neuf ans pour ne pas avoir compris que la mer cache en son sein une bête capable d’engloutir tout ce qui passe à sa portée, les nageurs comme les bateaux de pêche et les navires de guerre, les îles et même les continents. Alors que j’ai longtemps cru que c’était à cause de moi que maman s’était noyée. A l’époque, elle était enceinte d’un drôle d’hippocampe qui ne voulait sûrement pas naître. En tout cas, moi je ne le voulais pas. Et je priais pour ça. Je répétais tout bas les mots maléfiques en bâtissant mes châteaux de sable, sachant que tôt ou tard la mer les détruirait. Et cette fois encore la mer m’avait entendue.

 

Père et fils

 

C’était le premier mardi d’avril, le soir de mes douze ans, et ce soir-là papa n’était pas rentré. On l’avait attendu autour de la table, devant le gâteau encore rangé dans sa boîte, jusqu’à neuf heures, jusqu’à dix heures, sans se décider à appeler. Et puis maman avait téléphoné dans un bar où il passait quelquefois en sortant du boulot. Pas vu. Inquiète, elle avait appelé un de ses amis. Pas vu de la journée. Puis un autre, pas vu non plus, depuis deux jours celui-là. Mais celui-là avait répondu « Je viens », et il était venu.


 

Paul proposait d’alerter la police. Maman résistait encore. Et la voiture ? Est-ce qu’il avait pris la voiture ? Peut-être qu’il s’était barré avec ? Maman ne disait toujours rien. C’est alors que Paul nous avait demandé de lui indiquer où se trouvait le garage, et comme on n’arrivait pas à expliquer, je l’avais accompagné.


 

Le rideau de fer avait été tiré, mais le garage n’était pas fermé à clé. Ça puait le gasoil à plein nez. La vieille Peugeot était là, avec papa dedans. Je l’ai vu tout de suite, il était noir, vert, bleu, blanc, je n’aurais su dire la couleur. Renversé sur le siège passager (le siège du mort), il tenait l’embout d’un tuyau de caoutchouc enfoncé dans sa bouche.


 

J’étais tellement paralysé que Paul a dû m’attraper par l’épaule pour me forcer à reculer. C’est à ce moment que j’ai vu que le tuyau sortait du pot d’échappement pour s’engager dans l’habitacle où s’était enfermé papa. Je n’ai pas hésité une seconde, j’ai arraché le tuyau, et j’ai soufflé dedans. Paul me fixait sans comprendre. Moi non plus je ne comprenais pas. Sauf que j’avais désormais cette puanteur dans la bouche, ce goût de mort, le goût âcre de la mort de mon père, dont je me souviens encore aujourd’hui.


 

Aujourd’hui c’est à nouveau mon anniversaire. N’ayant plus de boulot, je n’ai rien à m’offrir. Et comme je viens de me faire virer du Foyer, il ne me reste que la rue. Dans la rue, on a le choix entre le trottoir et les bagnoles. Les bagnoles, je connais, j’ai appris à les ouvrir. J’en trouverai bien une à mon goût, chaude, confortable. J’irai me garer au fond d’une impasse. Je ne veux voir personne, et personne ne doit me voir. Pas besoin de demander le mode d’emploi, je n’ai pas oublié. Mon tuyau n’est sans doute pas de meilleure qualité que celui de mon père, mais il est moins raide. Et surtout, il est plus gros.

 

 

Les deux frères

 

Quelques jours après son arrivée dans le camp de concentration, un jeune déporté s’adresse au chef du camp pour le supplier de l’épargner au moins vingt quatre heures. Le chef du camp lui propose alors un marché. Que le jeune homme choisisse un autre déporté pour prendre sa place, et il aura la vie sauve jusqu’au lendemain. Le jeune homme désigne le premier venu, au hasard, obtenant un délai supplémentaire de vingt quatre heures. Le lendemain il effectue la même demande, et le chef du camp lui fournit la même réponse. Seulement, il faudra que la personne désignée par le jeune homme ait un lien plus étroit avec lui. Le jeune homme porte aussitôt son choix sur un détenu de son baraquement, obtenant un nouveau délai de vingt quatre heures. Le lendemain, même demande, et réponse identique, jusqu’au jour où la proximité avec la personne destinée à remplacer le jeune homme devant être encore plus grande, celui-ci désigne son voisin de châlit, qui n’est autre que son propre frère. Ce qu’il ignore, c’est que son frère a agi comme lui, envoyant à la mort plusieurs déportés pris au hasard, et que lui aussi vient de choisir son voisin de châlit, son propre frère par conséquent, pour le remplacer. Le lendemain les deux frères sont gazés ensemble. On les retrouvera enlacés, sans savoir si c’est à l’issue d’une ultime empoignade, ou en raison d’un remords tardif. (A moins que seule la pression des corps les ait poussés l’un contre l’autre, comme elle l’aura fait de tous ceux qu’on a entassés par centaines à l’intérieur de la chambre à gaz).

 

 

 

RAYMOND PENBLANC

 

 

Il se présente :

 

 

Raymond Penblanc écrit des romans et des nouvelles (à retrouver dans la Revue des Ressources, Nerval.fr, Remue.net, Secousse Brèves, Harfang, La Femelle du Requin, etc.) Après Phénix (Christophe Lucquin, 2015) et Prête-moi ta plume (Lunatique, 2015), il publiera son sixième roman aux éditions Lunatique en 2017.

 

 

 

Plus d’infos ici :

 

http://www.m-e-l.fr/raymond-penblanc,ec,1216

 

 

Tag(s) : #récits

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