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APRÈS LA DÉFAITE

 

 

— …Messieurs, voilà ce que j’avais à vous dire. Vous l’aurez compris : tout doit être mis en œuvre pour que dans une semaine, après le match retour, je n’aie qu’à vous féliciter. Il s’agit certes d’un tournoi amical mais notre prestige est en jeu. Tout était réuni pour donner devant cette équipe, devant ce public, devant cet autre continent, un récital d’excellence européenne, et nous avons été mis en déroute. L’échec ne sera pas toléré pour ce qui va être par votre faute une rencontre à haut risque. Perdre aurait pour notre sport, c'est-à-dire aussi et d’abord pour vous – en faisant peser ses paroles, il pointait un index potelé tour à tour en direction des joueurs assis devant lui et Dupré – des conséquences regrettables que vous pouvez imaginer.

Les joueurs immobiles écoutaient avec le respect formel dû à son rang celui qui venait de les savonner de ses phrases comminatoires. L’absence de lien fort entre eux et lui était manifeste. Il reprit :

— Je vous laisse entre les mains de l’entraîneur… qui a bien des choses à vous dire lui aussi, et beaucoup à faire en vue du redressement. Vous allez réfléchir ensemble. Et changer.

Le Président se tourna lentement vers Dupré, lui tendit une main molle et, d’une voix parvenant mal à feindre la proximité entre responsables :

— Je compte sur vous. Je vous les confie et avec eux la victoire à venir. Nous n’avons pas d’autre choix que de l’obtenir. N’hésitez pas à me tenir au courant. À bientôt, donc.

Puis il se leva – l’entraîneur et les joueurs aussi, façon de le saluer – et quitta solennellement la salle.

À présent commençait le huis clos entre l’équipe profil bas et un Dupré furibard. En homme de terrain passé par les ingratitudes d’une carrière jusque là réussie à la force des mollets, de l’expérience et de la conviction sincère, il détestait la fatuité du président, la pression qu’il lui mettait par goût du pouvoir ou pour quelque autre motif à explorer, sa prétention à saisir et à défendre les enjeux d’un sport qu’il ne pouvait que méconnaître des hauteurs hiérarchiques où lui et d’autres sommités du système se complaisaient. Surtout, la déroute-surprise spectaculaire, en continent étranger, de son équipe si bien préparée lui restait incompréhensible. Il l’avait vue peu à peu dépassée, étouffée par la fougue d’adversaires pourtant nettement inférieurs en organisation de jeu et en maîtrise technique.

Du très lourd pesait sur ses épaules. Il ne le sentait que trop malgré son imposante carrure professionnelle. L’avenir du groupe et le sien, confondus, étaient en question. Son honneur personnel aussi. À lui de provoquer le déclic. De susciter au plus vite la dynamique de la gagne en meneur d’hommes efficace.

Par expérience et par instinct, il choisit de rappeler d’abord – de sa voix la plus sourde dont chacun de ses vis-à-vis savait qu’elle présageait du strident – les éléments du scénario de la défaite. Ce fut assez long : il y avait matière. Tout en parlant il les fixait les uns après les autres en prenant soin de ne pas laisser deviner sur qui allait se vriller son regard électrique. Entre ses phrases, un silence tendu les obligeait à faire en retour des signes approbateurs. Une fois retracé le déroulement de la partie avec des zooms sur les moments-clés, son discours se centra sur les manques collectifs puis détailla les individuels. C’était accablant. Sous le verbe implacable du maître, chacun et tous réalisaient mieux qu’ils avaient laissé s’accomplir l’impossible : un match aller a priori facile soldé par une défaite cuisante face à l’une des plus modestes équipes d’un continent footballistiquement encore à développer. Un cinq à zéro de honte. Leurs regards faisaient la navette entre Dupré et leurs pieds. Aucun signe même discret ne s’échangeait entre voisins.

Le Boss se tut enfin et laissa tomber une chappe de plomb.

Cela dura plusieurs longues minutes. Il éructa soudain :

— Mais bordel de petit ballon (un des jurons favoris de ses grandes colères), les garçons, vous allez me le dire, ce qui restait dans vos culottes ???!!! Regardez-moi, bordel !!! (Tous ne faisaient que ça.) Vous avez eu le coup de foudre, ou quoi ??? Delandre, réponds-moi, ça t’a fait jouir d’être baisé cinq fois ?... Ton silence, c’est comme si tu parlais !!! Dalil, Belfour, Sorin, vous avez aimé qu’ils se glissent dans vos pattes, qu’ils vous donnent le vertige, vous culbutent ??? Et toi, Gilbert, toi, Sénéga, toi, Ruiz, et vous les autres à l’avant, les spécialistes de la débande ???!!!

Tous de baisser la tête. En maniant un registre salace dans ses crises légendaires, il les humiliait, oui. Mais c’était pour réveiller leur sens du combat, les regonfler par des invectives choisies. Ils le reconnaissaient, le Boss avait raison. Personne n’aurait pu se permettre de les traiter ainsi. Personne, sauf le Boss. Lui qui partageait avec eux préparations tactiques au tableau, entraînements en tenue sur le terrain et par tous les temps, épuisements et euphories dans le vestiaire. Il gagnait avec eux, il perdait de même. Toujours il les galvanisait, se donnant tellement plus que tant d’autres à son âge. Entraîneur, il gardait intacte la niaque de ses grandes saisons de joueur indiscutable. Une part de son aura, de son prestige, de sa foi passait en eux. Il se rendait toujours disponible et présent, d’écoute et de conseil en tête à tête lorsqu’il fallait. Toujours modeste dans la victoire, mais en amont toujours impérieux et ardent. Cette fois-là les joueurs sentaient sa tristesse profonde sous les éclats. Ils n’avaient pas été dignes de leur Boss et ils se le reprochaient.

Un nouveau silence s’ouvrit. Dupré donnait du poing fermé contre la table puis soupirait, lançait encore quelques jurons. Il était leur mauvaise conscience. Mais sa rudesse et sa dureté, sa chaleur aussi allaient les cimenter de nouveau, se disaient-ils. Les faire renouer avec la victoire au retour. Tous voulaient y croire.

—… Bon les gars, j’ai maintenant assez parlé ! Vous allez me dire ce qui s’est passé dans les caboches. Le pus, faut que ça sorte !! Je vous ordonne de parler !!!

Quelques timides et brèves interventions pointèrent des insuffisances techniques et de tactique. Peu à peu elles se développèrent, quittèrent les facilités impersonnelles du « On », passèrent aux premières personnes, avouèrent des maladresses individuelles.

Dupré fit durer. Il encourageait ce dégel de petites relances, le ponctuait d’assentiments ou de nuances, demandait des précisions, des exemples. Enfin, lorsque le moment lui sembla opportun :

— Eh ben voilà, voilà !!... Ça commence à devenir plus clair ! Mais oui, là, on avance. D’accord avec ce qui a été dit. Et puis vous avez eu le courage de le reconnaître, c’est déjà quelque chose ! Mais les gars, écoutez-moi bien : comment allez-vous m’expliquer une telle addition ??? Hein… Cinq-à-zéro, cinq-à-zéro, cinq-à-zéro, martela-t-il. Puis, se mettant à hurler : Vous croyez vraiment, dur de dur, que l’échec n’a été que footballistique ???!!!

Au bout d’un nouveau silence, long mais plus réfléchi, Sénéga, le capitaine, demanda la parole et, à voix basse :

— Boss. Vous avez raison cinq sur cinq. Vraiment l’équipe a été merdique. On a parlé juste après. C’est l’avis de nous tous. Pas à la hauteur. Pardon pour tout ça. Mais de là à dire qu’on était onze crêpes, non... Les tripes on les a sorties, quand même.

Un murmure d’approbation parcourut la salle, bientôt interrompu par Dupré qui savait où il allait : au fond du problème.

—D’accord Sénéga, fit-il, un peu apaisant. J’ai des yeux. Je vous ai vus. Vous n’avez pas triché, non, même si vous pouviez vachement mieux faire. Alors quoi ?? Ce qui m’a foutu en rogne, oui, en rogne, et nos supporters aussi, c’est qu’en face on avait une équipe mal classée à l’international, avec un jeu reconnu très moyen malgré de belle individualités, souvent maladroit même, des moins que vous sur l’échelle. Des qui gagnent pas souvent, des prenables, quoi. Se reprenant à rugir : Et les tripes, là, ils vous les ont bien bouffées, oui ou merde ??? !!!. Mais bordel de petit ballon, pourquoi, pourquoi ???

Après une hésitation Delandre, le gardien, fit signe à son tour et parla. À trente-cinq ans, c’était un des anciens de l’équipe. Assez réservé de nature, observateur et plus avisé que d’autres, quand il l’ouvrait ce n’était pas pour ne rien dire.

— Moi je vais vous expliquer, Boss. J’ai vu ce qui se passait, je veux dire plus globalement, depuis la cage. De loin assez souvent bien sûr, mais cinq fois de plus près, dont trois face à leurs gueules de feu que je vais mettre du temps à oublier… Leur onze ne vaut pas le nôtre sur le papier, non. Loin de là. Mais ils nous ont bien bouffé les tripes, c’est indiscutable. Personne pour le nier. Un marquage toujours très haut, des feintes de folie, des allers-retours à la limite de l’asphyxie, des tirs pas possibles et un goal à ressorts, les risques pris sans cesse. Tout ça nous a fait déjouer, chacun et ensemble. Tout ça nous a dévorés. Et moi je sais pourquoi. Et je vais vous le dire.

Delandre était lancé à présent, il voulait poursuivre en espérant être utile.

— Vous savez quel staff ils ont, quels équipements, quelle préparation, quels salaires et quelles primes de victoire. Du basique et moins que ça ! De la gnognotte, vraiment, à côté de nous. Chez eux, par exemple, pas de masseur : chacun est obligé de l’être à tour de rôle. Peu de sponsors, et des pas riches. Des conditions merdiques, comme un peu partout dans leur continent. Même si quelques-uns qui y croient, quelques entreprises, leurs familles souvent, se saignent pour eux, ça donne pas grand-chose. Certains mois ils touchent presque pas. Même pas moyen pour la plupart d’avoir un job de secours à cause du chômage. Boss, vous avez vu les tatanes ?

— Vrai !, intervint Ruiz. Moches et peut-être d’occase.

— Et moi j’ai noté les maillots défraîchis, précisa Van De Held. Nous, à la mi-temps on nous les change.

— J’en connais un dans une équipe d’un pays voisin – c’était au tour de Hamoudi. Eh ben, Boss, il m’a raconté un peu tout ça. Par exemple, certains vont à l’entraînement même si c’est loin à pied ou à bécane faute de voiture. Et la douche, c’est dehors et en faisant la queue, et encore s’il y a de l’eau.

Dupré écoutait, mettait ces éléments en place dans sa tête, pressentait l’aboutissement positif du dialogue.

—En résumé, reprit Delandre, des mecs qui roulent sur du presque rien, aidés par leur pays comme il peut, privés de presque tout sauf de leurs cannes et de leurs qualités sportives brutes, mais qui résistent et qui marquent même des points. Parce qu’ils feraient tout pour être à la hauteur en montrant ce qu’ils valent. Ils y croient. À chaque match c’est leur fierté, leur dignité, beaucoup de leur vie qu’ils jouent. Ils ont la rage. Les défaites ne les abattent pas, au contraire elles les affûtent. Et les victoires, c’est avec les dents qu’ils les arrachent. Et vous avez vu la communion avec le public ? Leur peuple les porte. C’est aussi leur grande force. S’ils nous ont bouffé les tripes, Boss, c’est qu’ils crèvent d’une sacrée faim de foot et de tout ce qui va avec, et tellement plus que nous. Désolé si j’ai été long, mais fallait vous montrer.

Un nouveau murmure approuva.

Ces témoignages greffés sur l’impact de l’échec aidaient Dupré à mieux se rendre compte de ce qu’il savait pourtant déjà. Un match comme celui de la veille, c’était le luxe footballistique contre la pénurie balle au pied. Chacun de ses gars faisait partie des stars du sport, émargeait à puissance x fois le seuil de pauvreté de là-bas, sans compter les royalties de pub et les primes de qualifications et de victoires, se faisait cajoler par les médias, se déplaçait en classe super affaires, en voiture haut de gamme, dormait dans des hôtels cinq étoiles, avait déjà une ou plusieurs super baraques, parfois une entreprise, jouirait à coup sûr d’une retraite dorée bien avant la quarantaine… Leur haut niveau de vie et de popularité compensait largement les astreintes, les exigences physiques du stade, la fatigue et l’usure des organismes qu’elles provoquaient. Le foot était pour eux un job suce-millions et attrape-prestige au moins autant sinon plus qu’une passion. Et pour ceux de cette région du monde, leur survie, leur mission, leur guerre. Le plus préoccupant était que ses joueurs, pourtant conscients de cette inégalité des motivations, semblaient la considérer comme intangible…

Il sentit ses épaules se tasser un peu. Tentant de chasser la conscience comparative qui menaçait de le miner, il parla de nouveau, cette fois pour mettre fin à la séance.

— Bon, les garçons, on a fait le tour ensemble. La clé, elle est donc trouvée. C’est qu’on ait les crocs nous aussi, autant et beaucoup plus qu’eux. Beaucoup plus, vous entendez ???!! Faudra qu’on en reparle. Qu’on réalise mieux les chances qu’on a et ce qu’on défend tous ensemble. Pour se donner à fond, quoi. N’oubliez pas tout ce que le foot vous apporte. Les gratifications. La vie que vous avez en dehors du stade. Et puis tout un public, les autorités, les médias, tant de soutiens qui croient en vous. Alors, au match retour – sa voix enfla de nouveau, il gueulait –, est-ce qu’on va se les bouffer, bordel de bordel de petit ballon, oui ou non ???!!!

— Oui, Boss ! émirent-ils assez en chœur, plus proches de la conviction que du doute.

— Alors à cet après-midi, tous, en maillot et en forme pour l’entraînement ! La séance n’a pas été inutile… Allez, salut à tous et n’oubliez pas.

… À présent seul dans la salle, Dupré pouvait laisser aller sa pensée. Il ressentait plus que jamais la différence de générations entre lui, survivant de la fin des années soixante-dix encore un peu artisanales, encore assez indemnes de l’argent-roi et de ses conséquences, et ses joueurs façonnés par le nouveau système, enfants gâtés d’un capitalisme sportif qui risquait de gommer en eux le vrai feu sacré indispensable aux grands parcours. Une différence qui le rendait souvent perplexe, et, ce soir-là, amer et même assez impitoyable.

Pourtant les années ensemble, les enjeux communs et sa responsabilité d’aîné vis-à-vis de jeunes adultes qui tardaient à mûrir l’attachaient à eux et ses insatisfactions et grandes colères récurrentes ne brisaient pas le lien.

— Des gosses, grommela-t-il.

Il saurait les relancer jusqu’à l’indispensable victoire, ça oui, il allait savoir faire cette fois encore. Mais au prix de quelle énergie de conviction et, par-delà le match retour, pour combien de temps ?

Le film de la défaite lui revenait en boucle, et par flashes l’exaltation fébrile des buteurs adverses transfigurés par le lyrisme du public, leurs regards de flamme et de faim que le zoom des caméras avait affiché cinq fois, cinq fois exactement sur les écrans démontables du stade.

 

 

 CLÉMENT G. SECOND

 

Il se présente :

 

Clément G. Second

 

Écrit depuis 1959 : poèmes (sortes de haïkus qu’il nomme Brefs, sonnets, formes libres), nouvelles, notes sur la pratique de l’écrit principalement.

Fréquente littérature, arts, philosophie et spiritualité.

Collabore à des revues (Le Capital des Mots, La Cause Littéraire, N47, Terre à Ciel, Harfang, 17 secondes, Paysages écrits, Accentlibre) depuis fin 2013 par besoin de plus d’ouverture et de partage.

Partie prenante de L’Œil & l’Encre*, blog collectif photos-textes à l’initiative de la photographe Agnès Delrieu http://agnesdelrieu.wix.com/loeiletlencre ( le montage de ce blog est en cours).

Se sent proche de toute écriture qui « donne à lire et à deviner » (Sagesse chinoise), dans laquelle « une seule chose compte, celle qui ne peut être expliquée » (Georges Braque), et qui relève du constat d’Albert Camus : « L’expression commence où la pensée finit ».

 

a1944@hotmail.fr

 

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