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ANNIVERSAIRE

 

 

 

La table est longue,

ovale,

recouverte d’une nappe blanche

molle

tombant jusqu’au sol.

Combien sont-ils ?…

Six… huit… douze… trente…

et moi.

Des verres à moitié pleins,

un plat au milieu

à moitié vide,

des miettes,

des serviettes

des couverts de guingois.

Ils parlent tous en même temps…

les mots se croisent,

s’envolent,

se posent,

se superposent,

entrecoupés de cris,

de rires,

d’éclats de rires …

Et soudainement, la lumière s’éteint.

La pièce est dans le noir.

Le silence…

Le grand silence…

Une porte s’entrebâille,

s’ouvre…

Des centaines de milliers de bougies en feu apparaissent,

frémissantes,

dansantes,

éblouissantes,

sur un immense gâteau.

Tous ensemble,

ils se mettent à chanter…

Bon anniversaire,

nos vœux les plus sincères…

C’est effroyable de chanter aussi faux…

magnifiquement bruyant

mais effroyable.

Les voix,

les rires,

les applaudissements,

les bougies par milliers en folie,

pour moi…

milliers…

anniversaire…

Ca y est…

Je suis un millénaire.

Le gamin qui était le dernier de la classe,

quand par hasard il y allait,

celui qui passait son temps au soleil,

sur la digue et dans les eaux d’un petit port de pêcheurs,

le cancre adolescent,

est devenu millénaire.

Ca

y

est.

Je suis désormais un homme qui a vécu

des milliers d’années.

Bon anniversaire…

Attention !…

Un !… Deux !!… Trois !!!

Je souffle… Je souffle… Je souffle …

Les bougies s’éteignent

dans les cris, les éclats de rires et encore les applaudissements…

Re-le noir

et re-les lumières…

Les cadeaux !… Les cadeaux !!… Les cadeaux !!!…

Après les bougies les cadeaux par milliers…

Un journal du jour précédent,

une pochette-surprise avec une girafe en plastique,

une boule cubique,

un coffret d’encens apporté par des rois mages,

une plage,

une assiette de potage,

un avion à hélices en papier,

un mort qui ressuscite,

une corde à sauter,

un char d’assaut à monter soi-même,

une bataille de Waterloo à démonter,

un âne et un bœuf,

un garçon de café,

un café dans sa tasse,

une vie qui passe

et un espoir d’éternité

vite étouffé dans l’œuf…

Des milliers de siècles sur le dos.

Je savais que ça viendrait

mais

je ne m’y attendais pas

sitôt.

Millénaire,

moi…

Des hommes qui ont abattu des montagnes,

asséché des océans

construit des royaumes

ont disparu corps et biens

dans le néant

et moi

je suis toujours là.

La justice n’existe pas.

Je n’ai rien fait

à part aimer,

rien

à part être heureux,

mais là

je suis.

Seul.

A l’heure.

A l’heure du temps

au milieu d’un charivari de bonheur en bandoulière…

Bon anniversaire…

La table est longue,

ovale,

recouverte d’une nappe blanche, molle,

tombant sur le sol…

Tous ensemble ils se sont mis à chanter,

faux.

Je regarde de tous les côtés…

je les vois…

tous…

mais j’ai beau regarder

je ne vois pas mon père,

ni ma mère,

ni Cléo, sa sœur,

brune bouclée,

précieuse au nez courbé,

qui m’adorait…

je distingue Anne d’Autriche au bras de Mazarin,

la course des mousquetaires aux ferrets de diamants,

le corps sans vie de madame Bonacieux

dans les bras de d’Artagnan,

le bourreau de Béthune exécutant Milady…

je vois…

je vois tout ça

mais pas mon père, pas ma mère…

pas Cléo…

Dommage…

Pour mon anniversaire

j’aurais voulu leur dire

je vous aime,

je vous aime de plus en plus

et vous me manquez…

je n’ai rien fait de bon,

je ne suis rien,

vous n’auriez aucune raison d’être fiers de moi

mais au moins vous seriez là,

vous continueriez de m’aimer

comme vous l’avez toujours fait,

vous me prendriez dans vos bras

et nous éclaterions de rire…

mais vous n’êtes pas là…

Mourir…

C’est ignoble, mourir…

Bon anniversaire…

C’est étonnant, la pensée…

ça n’obéit à rien…

Pourquoi penser à Mazarin ?

Pourquoi pas à la traversée de l’Atlantique

par Lindbergh ?…

ou aux photos

de Picasso

par Lucien Clergue ?…

Pourquoi pas aux filles qui m’ont accordé quelques faveurs ?…

Pourquoi pas ?…

Pourquoi pas à celles qui ne m’ont rien accordé,

qui ne m’ont pas trouvé à leur goût ?…

celles qui n’aimaient que les blonds ?…

qui me considéraient comme un rigolo ?…

un petit rigolo ?…

qui ne me…

Elles avaient raison…

j’étais un rigolo…

mais pas un petit, non, un grand, un immense…

j’étais un immense rigolo,

un alchigalaphan bilaba noubon

tabiloichikha bouly

boulan baré siclamuh choura

mentha macick’ouh phabouri d’harlon

rétina salbac doucifa sol

la si do ré…

doré au soleil…

J’étais un immense rigolo doré au soleil.

J’aime le soleil.

J’aime le soleil comme un immense rigolo

peut aimer le soleil immense.

Je n’en finis pas de bronzer.

Même la nuit.

J’ai des soleils de nuit splendides…

des soleils de femmes et de fleurs noires,

blanches,

rouges…

Je me fous des fleurs,

quelle que soit leur couleur…

mais pas des femmes…

j’ai connu des femmes splendides…

des femmes qui ont connu un immense rigolo…

tous les hommes ne sont pas rigolos

mais splendides sont toutes les femmes…

Elles ont ri…

Moi aussi…

Il faut vraiment ne pas aimer les femmes

pour ne pas voir et comprendre leur splendeur…

leur chaleur,

leur douceur,

leur beauté…

la reine d’Egypte,

l’impératrice de Russie,

la présidente du Nicaragua,

la coiffeuse,

la secrétaire,

la pharmacienne…

j’ai fréquenté une pharmacienne,…

Gracienne…

je jure que c’est vrai, elle s’appelait Gracienne,

cette pharmacienne…

elle prenait feu avant même la première caresse,

elle avait le génie du désir

et de ses assouvissements…

malheureusement elle buvait…

du cognac…

uniquement du cognac,

mais beaucoup…

elle était la déesse de l’amour

quand elle n’était pas saoule…

Je l’ai quittée…

Gracienne…

et quelques autres…

splendides…

toutes celles de mes rêves et de mes réalités…

toutes celles qui existent,

qui ont existé,

qui existeront…

Bon anniversaire…

Je suis millénaire…

J’ai désormais un pied dans la tombe

et pour me consoler

ils chantent faux…

Ah les salauds !

Nos vœux les plus sincères…

Qu’est-ce que ça veut dire,

sincère ?…

Me souhaitent-ils réellement

de vivre cent ans,

deux cents ans,

trois cents ans ?

Souhaitent-ils réellement

que je suive leur enterrement,

moi,

et non eux,

le mien ?

S’il ne pleut pas

ce jour-là

je veux bien…

sinon

non…

les enterrements sous la pluie

et les têtes d’enterrement

je connais,

non merci…

Je suivrai vos cercueils de loin,

du regard, du cœur,

d’une terrasse de bistrot

à l’ombre d’un platane,

ou assis au soleil sur la digue d’un petit port de pêcheurs…

Les plus sincères,

mes vœux…

les vœux d’un millénaire…

La table est longue,

ovale,

recouverte d’une nappe blanche,

molle,

tombant jusqu’au sol…

Les bougies, les applaudissements, les cadeaux…

la fête, la fête, la fête…

Par quel mystère

suis-je arrivé jusque là ?…

Par quel mystère ai-je traversé

toutes ces années ?

Je ne sais pas ,

mais cette traversée

je l’ai faite…

c’est comme ça

et c’est bien.

Bon anniversaire,

tous ceux dont j’ai croisé la route !…

vivants dressés dans le soleil

et morts flânant au clair de lune,

mon père, ma mère,

Cléo la brune !……

Que résonnent vos rires

et dansent vos tombeaux !

Dans le petit port,

dites-moi,

quelle est la température de l’eau ?

La température…

Ouvrez la fenêtre, on manque d’air…

on manque d’air…

Vous ne trouvez pas qu’il fait chaud ?…

Vous ne trouvez pas ?…

Vous…

Mais comment peut-on chanter aussi faux ?

 

 

JEAN-LOUIS GUITARD

 

Il se présente :

 

( Notice Janvier 2012)

 

Enfance et adolescence à Antibes. Commence très tôt à dessiner.
 Monte à Paris au début des années 60.
 Dessine sans cesse, étudie toutes les approches possibles des sujets les plus opposés par le biais des   différentes techniques du crayon, de la plume, de la mine de plomb.
 Adopte l’encre de Chine, pointe (Rotring), plume et pinceau, à partir de 1976.
 Expositions personnelles et de groupe se succèdent dès 1977 en France et à l’étranger.
 En 1984, première exposition personnelle à Paris, à la Galerie Visconti. Dès lors, cette galerie lui consacrera une exposition chaque année jusqu’au décès de son propriétaire.
 Depuis 2001 c’est la galerie La Hune-Brenner qui, à Paris, présente ses nouvelles oeuvres… A laquelle s’ajoutent diverses galeries en France et à l’étranger.
   Aujourd’hui les oeuvres de Jean-Louis Guitard, considéré comme l’un des plus grands créateurs du dessin actuel, figurent dans de nombreuses collections privées non seulement dans l’hexagone, mais aussi aux Etats-Unis, en Italie, en Espagne, en Angleterre, en Belgique, au Brésil, en Suisse, au Canada, en Allemagne, en Australie, à Taïwan et au Japon.

   Parallèlement, Jean-Louis Guitard a écrit et composé plus de 900 chansons… Il continue d’écrire, de composer, et donne régulièrement des récitals dans lesquels il est seul en scène durant 1h30.
  De plus, dans le domaine de l’écriture, il compte à ce jour une trentaine de pièces de théâtre ainsi que des nouvelles et de très nombreux textes poétiques. Toute son expression repose sur les drames quotidiens présentés à travers une sorte d’éclat de rire constant fait de détachement et de dérision.
 
     
 Auteur du livre de poèmes "Noirs sourires" ( Éditions Hélices, 2011).
 
Plus d'infos :
 

 

Jean-Louis Guitard - DR

Jean-Louis Guitard - DR

Tag(s) : #poèmes

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