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  Pour l'essentiel, je me tais. L'amour, Dieu, la mort... les galets que je lance à la surface de l'avenir s'entassent au fond de ma poitrine. La nuit a quitté la chambre. Un bref coup d'ailes sur mes paupières, j'ouvre les yeux, prêt de s'émerveiller à nouveau. C'est toujours avec colère et chagrin que je me rends compte qu'il n'y a rien de changé.
Pour l'essentiel, je me tais. Chaque jour recommence mes gestes d'aveugle. Je noie le monde dans une tasse de café. Toujours les mêmes nouvelles. Ah ! Ils ont encore brûlé une sorcière. La colombe est encore tombée du nid. Le temps désespère le temps.
Je suis dans la rue. L'averse n'a pas fait pousser de fleurs. La misère traverse dans les clous. Un homme s'éloigne en des phrases que termine un geste vague. Je me risque à parler à une jeune femme: " Allons, soyez raisonnable. Ne faites pas cela. La vie est belle..! " A peine la chute terminée, j'entends rire dans mon dos tous les poignards. J'ai beau me défendre d'avoir donné un coup d'épaule, ils fouillent ma poitrine et, lorsque les lames sont usées, il leur pousse des ongles jusque dans mon coeur.
  - Allez ! Dis-nous ce que tu sais. Sinon...
Et ils me montrent les pigeons sur la place.
J'ai soif soudain, comme un cracheur de feu.
    - A boire ! S'il vous plaît, un peu d'eau.
    - Voilà qu'il se prend pour, tu sais bien...


  Pour l'essentiel je n'ai rien à dire sinon cette parole dormante en moi, en vous, une parole à la faible pente, destinée à perdre sa lumière comme les neiges qui traînent le long des routes.
Un rire l'éparpille.
Un sourire la rassemble.
Elle se délivre de moi, de mon pauvre souffle, de mes misérables secrets : l'amour en bottines de coeur tendre, le nom de Dieu qu' épelle sans fin le sablier et cette ligne de vie qui s'arrache comme du lierre des mains qui se tendent.

 

***

Il est des lieux qui nous pénètrent par la force de leur dépouillement. Les oiseaux n'y vont pas. Les fleurs sont rares. Lieux habités par la pierre et par le vent, le ciel y abandonne des copeaux de pluie.
Tel il en existe un tout près d'ici. Adossées à la colline trois salves de croix blanches saluent la chrysalide du jour, une rose à leur poitrine. Mai peut bien déposer toutes ses gerbes pour éclore de leur silence ces bourgeons de la steppe, noués par la racine du deuil à la terre des chardons, quarante prénoms manquent toujours à l'appel de la Volga et de l'Amour. Un vent d'estuaire suspend dans le carmin de nos blés cette écume d'attente qui ne tombera pas.
La douceur fraternelle du feu toujours s'essouffle dans la reculée de l'ombre. Mais, en ces lieux de renoncement, la mousse et la rosée donnent sa part d'éternité à chaque millimètre de lumière qui tarit. Et rendue aux moissons de la nuit, une bourrasque d'hommes fissure le ciel.
Dans l'écoulement du jour, à l'Est, où s'en vont des chiens d'horizon veneurs de bleu, dans la guérite limoneuse de l'oubli, quarante sentinelles montent une garde sans relève.
Il pleut.

 

***

 

PETITE MERE


Tu avais des gestes simples
comme le sel Tu chantais
et ne savais pas te plaindre Ton sourire accueillait toutes les fleurs
celles surtout que penche un papillon
vers une main d'enfant
De chacun de mes pas
tombe une ombre où j'ai froid
Reste pour te rejoindre
la courte échelle des souvenirs
Mes lèvres déposent au bord du ciel
le baiser que je ne peux te donner


Ta mort me dure petite mère
Ta mort me dure
Il me faut vivre
et je n'ai pas tes dons

 

***

 

ETRE LA


Être là sablier de chair
triste se taire du sable plein la bouche
Du sable la bouche écouter les minutes
et leurs petits pas d'hommes
les voix qu' éternellement le monde
jette aux mêmes ronces
Malgré la solitude à l'épaule
qui pèse toujours du côté de la nuit
gravir cette route qu'éclairent
la brindille sauvée des flammes
l'âme du pain rompu
qu'éclaire une luciole
Pressé par les chiens de la vieillesse
la pluie fine des deuils
être là mais
à peine
ombre au contour de silence
qu'attarde sur le seuil
une poignée d'étoiles

 

GUY KNERR

 

Il se présente :

 

Guy Knerr est né en 1963 en Lorraine. Ses textes portent l'empreinte de sa terre d'enfance. Après des études de biochimie puis de lettres modernes, il devient instituteur. En 1992 il gagne la capitale où il se produit dans quelques cafés- théâtres à dire de la poésie. Il reprend ses fonctions d'enseignant l'année suivante. En 1995 il publie un mince recueil, Sentinelles, aux Cahiers de Garlaban dirigés par Jean-Luc  Pouliquen. Certains de ses poèmes ont été publiés dans diverses revues. Il vit actuellement en banlieue parisienne.

 

Tag(s) : #poèmes

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