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Elle a perdu le chemin

qui était dans son dos

 

Elle a perdu le chemin qui était dans son dos. Elle a bien remarqué que des graviers étaient à ses pieds. Parfois, elle les voit monter en orbite comme des abeilles fatiguées et elle trouve cela charmant. Elle peut faire rouler les graviers sous ses semelles. Mais ce sont les seuls éléments palpables ici. A peine au-delà de quelques centimètres, le paysage semble être la représentation de l’Absence : un blanc immaculé y circule. Un vent, de temps en temps, laisse entendre des bourdonnements dans ses oreilles. Le même vent entortille une partie de ses cheveux et se paye le vice de les nouer fermement entre eux, puis il retombe aussitôt, comme s’il n’avait jamais existé. Elle a perdu le chemin qui était dans son dos.

Elle est plantée comme une carotte qu’aurait la peau racornie, desséchée, à force d’être confrontée au mauvais air, mais l’épuisement n’a pas enlevé l’éclat qui fait des cercles autour de ses yeux à demi fermés. Et l’Attente Indéterminée ne semble pas avoir mis fin à sa beauté. Elle est malgré tout plantée comme une banane sans saveur, comme une peau de banane courbée qui n’en peut plus de sa langueur.

L’immobilisme ne semble pas être à l’origine de sa torpeur. C’est parce qu’elle s’est montrée longtemps indécise que le chemin s’est perdu dans son dos. Le paysage n’a pourtant pas manqué, au cours de cette absence qui s’est prolongée, à faire naître des fleurs au-dessus des graviers – certes des fleurs imparfaites, mais néanmoins richement colorées. C’est comme si des touches d’aquarelle avaient brusquement taché la trace de ses pas, pour être aussitôt effacées.

Elle a perdu le chemin qui était dans son dos. Mais lorsqu’elle regarde devant elle avec concentration, elle est capable de relever mille particularités dans le blanc. Et lorsqu’elle persiste dans sa concentration, ses yeux s’ouvrent un peu plus et s’arrondissent vraiment, et ses paupières sont comme des arches sous lesquelles viennent parader des paons. Oui, il y a mille particularités dans ce blanc. Il y a une ligne lumineuse qui est comme un ruban posé entre deux néants. Si imperceptible si l’on préfère rester dans sa torpeur. C’est à cela qu’elle reconnaît avancer et être en perpétuel mouvement.

Elle a perdu le chemin qui était dans son dos, mais elle ne l’a pas quitté réellement. Ou alors, ce n’était qu’un instant. Les lois de la perspective et des dimensions ont joué avec elle, et elle a pu croire que sa vie était un incident. Mais c’est le sentiment de l’attente qui a été trop long, et qui s’étendait comme une saison d’hiver, où le froid n’avait même pas son expression. Or le paysage a fini par crever devant l’évidence, il a crevé devant la profondeur de son regard. Le vent siffle encore dans ses cheveux défaits. C’est précisément maintenant qu’elle pourrait se sentir figée.

Le chemin est pourtant le même qu’auparavant.

 

20 mai 2016

 

FRANCOIS BAILLON

 

 

Il se présente :

 

  • Auteur et metteur en scène de la pièce de théâtre …à raconter (Alna Editeur, 2010)

  • Collaborateur et auteur dans la revue de littérature Les Cahiers de la rue Ventura

  • Auteur du conte La ville aux paquets de silence, dans la revue Délits d’encre (n° 8)

  • Prix Lewis Carroll du 15ème Concours International du CEPAL (Centre Européen pour la Promotion des Arts et des Lettres) pour le recueil Ré-circuits poétiques

  • Premier roman Les journées doréfiées de Nathalie (Editions de l’Onde, 2015)

 

Tag(s) : #poèmes

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