Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

LE CARNAVAL DE VENISE


Nicolo était le plus célèbre écrivain vénitien. Il avait connu un succès fulgurant dix ans auparavant après avoir publié un roman qui brassait les sujets à la mode : l'histoire d'une adolescente violée par son père qui se droguait et se prostituait pour oublier sa faute car on lui avait enseigné que subir un viol est toujours imputable à la femme : les Italiens ne se refont pas. La donna e nubile avait marqué le début du 21è siècle littéraire de la péninsule. Il avait ajouté une intrigue policière, une famille décomposée, une autre recomposée, une poursuite en Ferrari, quelques scènes crues, un peu de spiritisme, un garagiste malhonnête qui se révélait un brave type et une mamma qui cuisinait les pâtes al dente comme personne et la botte italienne s'était enthousiasmée. Les autres romans de Nicolo n'avaient pas rencontré le même succès, ils n'étaient pourtant pas pires que celui-là mais son nom était encore fort connu et son aura demeurait intacte.
Des multiples conversations que nous avions eues ensemble, parfois tard dans la nuit, je n'avais jamais réussi à comprendre s'il se considérait comme un génie, un imposteur ou, plus simplement, comme un écrivain talentueux.
Je l'avais rencontré dans la basilique Santa Maria della Salute et, grâce à lui, j'avais pu découvrir Les noces de Cana du Tintoret qui était inaccessible au public le jour de ma visite, parce que la sacristie, où le tableau est exposé, était provisoirement fermée. Quand il avait remarqué ma déception de ne pouvoir admirer le chef d'œuvre du peintre de la Renaissance, alors que j'avais traversé le Grand Canal dans ce but, il m'avait dit, dans un français impeccable, « venez, je vais vous faire rentrer » et la réputation dont il jouissait à Venise m'avait ouvert la porte qui, sans son intervention, me serait restée close.
Pour le remercier, je l'avais invité au restaurant. Inviter est d'ailleurs inexact car c'est lui qui avait payé l'addition en prétextant que j'étais l'hôte de Venise, que Venise c'était lui et que j’étais donc son hôte. Comme il était autoritaire et que mon traitement de professeur ne m’incitait pas à la folie, je ne m’étais pas épuisé en vaines discussions. Après une telle entrée en matière nous étions devenus amis. Depuis cinq ans que je le connaissais il n'avait eu de cesse de me vanter la splendeur de Venise et la beauté des femmes italiennes à laquelle il est particulièrement sensible. Il affirme qu'il habite la plus belle ville du monde et qu’il ne voudrait déménager sous aucun prétexte. Lorsqu'il est venu me voir à Paris il a trouvé la tour Eiffel affreuse, l'opéra Bastille horrible, l'arc de triomphe pompier, la Défense abominable et il a failli vomir devant Beaubourg. Seuls l'opéra de Charles Garnier, Notre Dame de Paris ou la sainte chapelle ont trouvé grâce à ses yeux.
Nous buvions un verre d'Amoroso dans un des plus confortables bars à vin de la Sérénissime. Car à Venise, quand on s'est saoulé de peinture et de sculpture il est de bon ton de se gorger de vin. Avec les musées, les œnothèques vénitiennes ne sont à négliger sous aucun prétexte. Il m'expliquait que les cafés étaient le lieu de prédilection des grands écrivains car on y observe la société, ses travers et ses dépravations comme nulle part ailleurs.
- Tu sais ce qu'est un écrivain ? me demanda-t-il.
- Quelqu'un qui observe la dépravation de ses contemporains dans des bars à vin, hasardai-je.
Il haussa les épaules et rectifia :
- Un écrivain c'est un type inutile et prétentieux qui fait semblant d'aimer les livres des autres mais qui s'en fout en fait ; il n'aime que ses propres livres et les autres écrivains seulement quand ils sont morts.
Je lui fis observer qu'il n'était ni inutile ni prétentieux. Il abonda dans mon sens :
- Je suis une exception, je suis indispensable et modeste.
Je souris finement : surtout modeste !
- Un écrivain, c'est juste un trou du cul qui manie la plume. Rien d'autre.
Je trouvai la formule un peu abrupte et cherchai à la tempérer :
- Même Marcel Proust ?
- Surtout Marcel Proust !
- J'ai pas mes chances, alors dis-je.
- Pourquoi tu ne manies pas la plume ?
- Je ne suis pas un trou du cul ! rectifiai-je.
Il éclata de rire, de ce rire sarcastique et sonore dont seuls les Vénitiens sont capables et qui résonne comme des éclats de verre de Murano.
- J'adore les Français, me dit-il, mais t'es quand même le plus bête que je connaisse.
Je ne sais si je devais prendre cette réflexion comme un hommage ou comme une pique mais je l'accueillis sans manifester d'émotion visible.
- Tu n'en connais pas assez alors, car il y en a de bien pires que moi, répondis-je mais je n'entrepris pas de les énumérer.
- Un écrivain, reprit-il, c'est un homme qui est capable de croiser un petit boudin et de la décrire comme si c'était la plus belle femme du monde.
- J'adore les petits boudins et comme je ne verrai jamais toutes les femmes du monde, je suis incapable de déterminer laquelle est la plus belle.
- C'est une image, dit-il.
- Elle est mal choisie : j'ai vu la plus femme du monde se muer en petit boudin pour avoir abusé des pâtes.
- C'est pour déshonorer les Italiennes que tu dis ça ? se fâcha-t-il.
- Non c'est juste pour te dire que la beauté des femmes ne m'intéresse pas, seul compte le charme, il est bien plus subtil que la beauté et ne se mesure pas en centimètres de tour de taille ou de hanche et toutes ces conneries. Et la beauté diminue, voire disparaît avec le temps alors que le charme demeure. De toutes façons, je crois que la plus belle femme du monde c'est celle que j'aime.
- Un grand écrivain, reprit-il, c'est un type qui vend beaucoup de livres.
- Je croyais naïvement que c'était quelqu'un qui avait de l'inspiration.
- L'inspiration, c'est un truc pour les gogos.
- C'est pour moi, alors, conclus-je, je suis le roi des gogos. J’y crois dur comme fer !

A cette époque là, je sortais d'une liaison douloureuse avec celle que j'avais prise pour la femme de ma vie et qui s'était révélée une belle salope. Elle m'avait fait marcher pendant trois mois, multipliant les serments de fidélité et d'amour éternel avant de me tromper puis de me remplacer par un type qui avait une petite bite mais un plus gros compte en banque que moi. Je dis une petite bite mais je n'en sais rien, je dis cela juste parce que je suis encore aigri de la trahison de ma bien aimée qui m'avait si mal aimé. On est souvent aussi excessif et injuste dans le désamour qu’on avait pu l’être dans la passion.
J'en avais tiré un principe qui ne figure dans aucun roman ni dans aucun manuel du parfait amant : il ne faut jamais tomber amoureux d'une femme qu'on aime mais d'une femme qui vous aime. Il est plus agréable de la trahir soi-même ou de la laisser choir que de se retrouver sur une "il" déserte. Il faut attendre la femme qui vous aime au delà du raisonnable pour décider qu'on va l'aimer en retour. C'était très théorique et parfaitement rationnel alors que l'amour est un sentiment essentiellement irrationnel. De toutes façons je savais que ce serait pareil avec la suivante : l'amour c'est une loterie où il n'y a que des numéros perdants.
Et je me rendais régulièrement à Venise certain de n'être jamais déçu par cette ville unique comme je l'avais été à peu près par toutes les femmes que j'avais fréquentées.

- Les Français ne sont pas de bons amants, me déclara Nicolo après que je lui eus conté ma mésaventure.
- Diable, fis-je et pourquoi donc ?
- Vous êtes trop sentimentaux et pas assez techniques !
Je trouvai cette réflexion totalement sidérante mais je ne lui fis pas part de mes réserves. Je me contentai d'ironiser un peu :
- C'est sûr que nous n'avons pas les dons des séducteurs transalpins ! Toi, tu n'as connu que des triomphes, je suppose.
- J'aimerais bien. Hélas... Mais mes amours sont paradoxales et folles et on est parfois le jouet de ses propres machinations. Sais-tu, par exemple, ce qu'il m'est arrivé lors du carnaval de 2002 ?
- Non, mais je brûle de l'apprendre.
- J'ai occupé une chaire de professeur de littérature à l'université de Venise et en 2002, j'ai fait ce qu'aucun professeur ne doit jamais faire, eu une liaison avec une de mes élèves. J'étais tombé amoureux, parfaitement, amoureux, de la brune qui était assise au deuxième rang, à droite.  Elle était belle comme seules les Italiennes peuvent l'être, que les Françaises me pardonnent.
- Elles n'en sauront rien, mentis-je, bien déterminé à répéter ces ignominies à toutes les Françaises que je connais.
- J'avais décidé de tenter ma chance le jour du carnaval, quand les masques descendent dans la rue, que tout le monde se déguise et que les filles se laissent griser par la musique, le vin, les danses et, surtout, l'irrésistible bagout des Vénitiens dont je suis le meilleur spécimen possible. Je lui avais donc donné rendez-vous à quelque deux cents mètres de la piazza San Marco à 21 heures à l'angle de la calle  del Magazen et de la calle della Madonna. A l'heure dite, je suis là avec un masque sur la figure, elle me reconnaît au milieu de la foule, je la reconnais aussi à la jupe qu'elle portait l'après-midi car elle est également masquée et je ne peux hélas voir son visage adoré mais c'est la règle au carnaval et aucun Vénitien n'y déroge. Je la prends par la main et nous partons ensemble danser, nous faisons la chaîne à travers la ville, chaque homme troquant parfois sa cavalière contre une autre mais je ne la perds jamais de vue et je la reprends par la main dès que possible. Jusqu'à onze heures du soir nous faisons une fête endiablée. Elle a emporté un petit appareil-photo et elle me prend sous mon masque et j'en fais autant d'elle. A ce moment, nous nous installons dans un café de la place Saint Marc, un de ceux où je ne viens jamais car ce sont des pièges à touristes où l'on joue la musique et où la moindre consommation ruine le malheureux client assoiffé. Et là, sous l'euphorie de la danse et de la musique jointe aux effluves de l'alcool, j'approche mes lèvres des siennes et je l'embrasse avec folie. Cela ne doit pas lui déplaire parce que je sens sa langue dans ma bouche qui cherche à pénétrer les arcanes de la littérature érotique italienne de la fin du 20è siècle. Quand nous repartons elle se serre contre moi, je la tiens fermement dans mes bras et nous finissons la nuit dans sa chambre d'étudiante. Comme elle occupe une co-location avec deux amies, elle me recommande de faire le moins de bruit possible et de ne pas allumer la lumière. Nous nous aimons donc dans le noir et je discerne juste les formes de son corps éclairé par un rayon de lune. Elle a une poitrine gracieuse et élégante qui frémit sous mes caresses et un sexe très doux et, dans la nuit à la lueur des lampions, je ne vois son visage adoré qu'en ombre chinoise. Je passe la nuit avec elle mais le lendemain matin, quand je me réveille, elle a disparu et il ne reste que le masque dont elle s'est déguisée la veille. Je la revois à mon cours le surlendemain, à sa place habituelle, avec ce profil délicieux et ces longs cheveux soyeux qui me font fantasmer depuis la première fois que je l'ai vue. A la fin du cours, je l'aborde au moment où elle range ses affaires et lui propose d'aller boire un cappuccino ; assez froide, elle refuse. J'insiste un peu lui rappelant la merveilleuse soirée (je n'ose évoquer la merveilleuse nuit) que nous avons passée ensemble. Ah, me dit-elle, à ce propos, je suis désolée mais je n'ai pas pu venir et pour que vous ne soyez pas déçu... Et elle me désigne du menton une des ses camarades au visage moins céleste que le sien qui me regarde en me souriant amoureusement. A ce moment-là, je comprends tout, le masque, la pièce dans le noir et j'éprouve rétrospectivement un certain dégoût pour cette bouche que j'ai baisée dans le noir, et ce sexe que j'ai caressé et qui a enserré le mien. J'avais passé la nuit avec une femme que je n'aimais pas, qui ne me plaisait pas et j'avais joui sans m'apercevoir de rien.
Il y eut un grand silence.
- Et alors, ai-je demandé, comment tout cela s'est-il terminé ?
- J'ai démissionné de mon poste de professeur et je ne vais plus jamais au carnaval de Venise.
- Mais pourtant, cette nuit là n'était pas désagréable.
- Mais c'est là le pire, j'ai fait l'amour avec plaisir avec une jeune fille que je trouvais laide. Avec plaisir. Moi, un séducteur italien ! Un latin lover.
- Et tu oses te moquer des Français trop sentimentaux et pas assez technique !
- Mais tu ne connais pas la fin de l'histoire...
- Tu as eu une liaison ensuite avec ta belle étudiante !
- Pas du tout car elle sortait à l'époque avec un bellâtre stupide et prétentieux qui croyait tout savoir de la vie mais qui était en fait totalement ignare. Et je ne l'intéressais pas du tout, hormis le fait que l'emprise qu'elle avait conscience d'exercer sur moi pouvait lui permettre de mieux réussir son année de fac. Mais après cette histoire-là, elle s'était tellement jouée de moi que je n'étais plus dans les mêmes dispositions à son égard.
- Je ne vois pas, alors.
- C'est très simple, je suis resté avec ma cavalière du carnaval ! Celle avec qui j’avais passé une si merveilleuse nuit.
- La laide qui ne te plaisait pas, toi le chantre de la beauté et de la séduction de la femme vénitienne ?
- J'ai été pris à mon propre jeu, ou plutôt au piège qu'elle m'avait tendu en profitant de la fascination qu'exerçait sur moi sa camarade de cours. Car, elle, malgré la différence d'âge qui nous séparait, elle était tombée amoureuse de moi dès le premier jour où elle m'avait vu. Et je me suis aperçu qu’elle n’était pas du tout laide.
- Je te l’ai dit je ne sais combien de fois : il n’y a pas de femmes laides mais juste des hommes qui ne savent pas regarder.
- La plus belle femme du monde ne peut donner que ce qu'elle a, conclut-il un peu banalement.
- La plus moche aussi, dis-je, et souvent c'est la même chose.

Il me resservit un verre de vin avant de remplir le sien.
- Et je suis toujours avec elle, je me suis aperçu qu'elle était dotée d'un charme subtil qui valait toutes les beautés du monde.  
Je le regardai stupéfait ; il me tenait là des propos qui illustraient l'exact contraire de toutes les idées qu'il avait développées dans ses écrits depuis une dizaine d'années. Je lui fis part de mes réticences :
- Donc, tout ce que tu me racontes sur la beauté ou la laideur supposée des femmes est le strict contraire de ce que tu penses en réalité.
- La magie de l'écriture, te dis-je, un écrivain c'est un trou du cul qui raconte n'importe quoi et qui prône à travers ses livres l'inverse de ce qu'il fait dans la vie. L'écrivain est un âne débâté.
Un petit silence s'installa après cette remarque fulgurante puis Nicolo m'annonça que sa femme allait nous rejoindre en fin d'après-midi. Il disait ma femme quoiqu'ils ne fussent pas mariés.
Lorsqu'elle arriva, nous venions de finir la bouteille d'Amoroso et Nicolo se tâtait pour savoir s'il devait en commander une autre. Je la regardai, elle devait avoir une trentaine d'années, soit quinze de moins que Nicolo et elle était à peu près comme il l'avait décrite. Elle était vêtu d'un pantalon assez ample qui laissait néanmoins deviner ses formes et d'un petit haut qui traçait les contours d'une poitrine superbe et généreuse Cependant, quoique elle ne fût pas belle à proprement parler selon les critères de beauté en vigueur, il émanait de sa personne un charme indescriptible et, surtout, indéfinissable. Si elle n'était pas la femme de Nicolo, me disais-je, si elle n'était pas la femme de Nicolo... J'évitais de croiser son regard de crainte qu'elle ne me voie rougir et qu'elle ne devine le trouble qui s'était emparé de moi.
Femme de Nicolo ou pas, j'en suis tombé instantanément amoureux, elle me bouleversait, elle me décontenançait, elle me fascinait mais je m'efforçai de n'en rien montrer ni à l'un ni à l'autre. Lorsque je rentrai à mon hôtel j'étais bien décidé à repartir le plus vite possible pour Paris et à ne pas la revoir, sinon j'étais foutu.
Le lendemain, en fin de matinée j'eus une surprise. Valeria, c'était le nom de la compagne de Nicolo, vint me chercher à l'hôtel. Elle m'expliqua que Nicolo était parti pour deux jours à Milan et qu'il lui avait demandé de s'occuper de moi en son absence.
- Pourquoi, il a peur que je me perde dans Venise que je connais comme ma poche ?
Je me vantais évidemment, je connaissais sa ville beaucoup moins bien que Nicolo.
- Mais j'aurais eu toute seule l'idée de le faire, m'expliqua-t-elle en riant.
Nous passâmes une journée délicieuse. La présence de Valéria me comblait même si je jugeais sa compagnie dangereuse pour mon équilibre mental et psychologique. Elle était très fine et avait tout de suite perçu l'attrait qu'elle exerçait sur moi. Plus les heures passaient et plus elle me plaisait, c'était insoutenable. Elle me parla de Nicolo, me raconta de quelle manière elle l'avait séduit un soir de carnaval, en prenant la place d'une camarade de faculté qui ne voulait pas céder à ses avances sans toutefois le vexer. J'avais droit à la même histoire mais racontée par son autre protagoniste et je voyais bien que c'était elle qui avait tout manigancé et qui avait oeuvré pour parvenir à ses fins.
- Tu sais me dit-elle, car nous étions rapidement convenu de nous tutoyer, cela aurait pu mal tourner, il aurait pu être furieux ou me détester alors que moi j'étais folle amoureuse de lui et je ne savais comment m'y prendre. J'avais tellement peur de le perdre pour toujours. J'étais comme un joueur qui mise toute sa fortune au casino sur un seul coup de dés.
Elle m'affirma qu'il la trompait, ce que je m'efforçai de démentir alors que je savais qu'elle disait juste au vu des allusions que Nicolo avait faites. La gorge un peu serrée je lui demandai :
- Et toi ?
Elle éclata de rire : juste une fois, avec son meilleur ami. Et elle me fixa droit dans les yeux.
Je me sentis devenir couleur tomate et me mis à bafouiller :
- Valéria...
Elle me regarda, souriant toujours.
- Dès l'instant où je t'ai vue arriver je sus tombé amoureux de toi.
- Ah ah, dit-elle, tu crois aux coups de foudre !
- Depuis hier soir, oui. Auparavant, un tel engouement subit me semblait impossible.
Elle était devant moi, terriblement désirable et j'avais une envie folle de la prendre dans mes bras. Je ne comprenais pas comment Nicolo avait pu la trouver laide au premier abord, tant elle me semblait attirante.
- Je ne peux pas lui faire ça, lui dis-je. Et puis...
- Et puis ?
- Il me semble que je t'oublierai plus facilement s'il ne se passe rien entre nous.
Elle me regarda alors droit dans les yeux et je sentis ses yeux qui fouillaient mon coeur ; quel bordel elle devait trouver là-dedans, entre mes petites aventures, mes grandes aventures et mes histoires moyennes. Elle était là comme un diamant au milieu d'un tas de bijoux en toc. Elle me répondit :
- C'est prétentieux ce que je vais te dire, mais quoi qu'il arrive tu ne m'oublieras jamais.
Je lui pris la main et elle m'embrassa. Il me semblait que le Grand Canal se refermait sur moi, j'avais le coeur qui battait plus vite que lors de mon premier baiser, près de vingt ans auparavant. Je sentais sa langue qui cherchait la mienne et je buvais littéralement sa bouche. Jamais je n'avais autant désiré une femme et jamais je n'avais autant culpabilisé d'en désirer une. A vrai dire c'était la première fois que je culpabilisais mais Valeria, elle, ne semblait pas saisie du moindre remords. Je ne sais si c'était les sortilèges de Venise ou l'acqua alta qui me tombait dessus mais il me semblait que le désir de faire l’amour avec la femme de mon ami allait tout emporter sur son passage. Je murmurai une chose insensée :
- Valeria... je t'aime.
- Idiot, me dit-elle, il ne faut pas, et elle m'entraîna dans mon hôtel en m'affirmant que ce n'était pas de l'amour mais juste du désir :
- L'amour, ce n'est pas ça, c'est un poison qui tue.
Je ne peux pas décrire la nuit merveilleuse que nous passâmes, aucun mot n'y suffirait. Je me demandai comment Nicolo avait pu ne pas tomber fou raide dingue de Valeria tout de suite au lieu de s'amouracher d'une beauté un peu froide.

Le surlendemain, Nicolo me raccompagna à mon avion. Valeria n'était pas là mais elle m'avait fait porter un petit mot à mon hôtel où elle avait écrit : c'était merveilleux mais adieu quand même.
Je partais décomposé, blême, désespéré sans pouvoir parler à personne de ce qui m'était arrivé. Que c'est triste Venise au temps des amours muettes. Je pensais que je ne reverrais jamais Valeria.
Huit mois après ces événements je reçus une longue lettre de Nicolo. Cela ne lui ressemblait guère, d'habitude nous communiquions plutôt par courriel. Il me racontait qu'il avait revu la jeune étudiante dont il était amoureux en 2002 et qui l'avait dupé le soir du carnaval de Venise en échangeant sa jupe avec Valeria. Il s'était aperçu qu'il était toujours épris d'elle et, chose incroyable, elle était tombée amoureuse de lui et il avait aussitôt quitté Valeria et Venise. Depuis quinze jours, il habitait dans le sud de l'Italie.
Il avait quitté Venise ! Lui. Fallait-il qu'il soit devenu fou.
J'eus l'impression, sans qu'il me demande rien, que le but secret de sa lettre était que je m'occupe de Valeria. Savait-il que nous avions passé une nuit ensemble ? Rien ne le laissait pressentir.
Dès la réception de cette lettre je mis quelques affaires dans un sac de voyage, retins un billet pour le premier avion et partis pour la cité des doges. J'étais à la fois triste pour Valeria et terriblement excité à l'idée de la revoir. La revoir ! Ma seule crainte était que mon coeur ne me lâche avant. Plus j'approchais de Venise et plus mon impatience grandissait. Je me rendis là où demeurait Nicolo, sonnai plusieurs fois mais trouvai porte close. Je tambourinai, j'en fis le tour, j'appelai mais rien n'y fit. Une voisine finit par sortir de chez elle et m'expliqua qu'il était parti dans le Sud de l'Italie. Je lui demandai où était Valeria. La femme se signa.
- Elle a plongé dans le Grand Canal et s'est noyée.
Je restai la bouche ouverte, incapable d'articuler une phrase.
- Chagrin d'amour, ajouta la femme.
Je m'éloignai, je frissonnai. C'était trop con, j'étais certain que j'aurais pu la rendre tellement heureuse ; dans mes bras elle aurait oublié ce traître de Nicolo avec ses théories fumeuses sur la beauté des femmes. Je l'aurais aimée, je l'aurais, je l'aurais... Je passai la nuit à errer dans les ruelles de Venise. Chaque fois que je croisais un canal, je m'approchai pour sauter à mon tour mais je n'eus pas le courage. Je ne me suis jamais senti aussi lâche que cette nuit là où je n'ai pas eu le courage de mourir.
Le lendemain je me suis renseigné pour obtenir la localisation de la tombe de Valeria dans le cimetière San Michele où je me suis fait accompagner par un passeur.  J'ai marché à travers les allées et j'ai fini par la trouver. C'était une tombe très simple avec juste son nom gravé dans la pierre et deux dates : 1981-2012.
Je me suis recueilli quelques instants, je me suis souvenu de notre seule nuit d'amour, et j'ai déposé un bouquet de fleurs sur le marbre glacé. Je ressentais un chagrin indescriptible mais je n'ai pas senti de larmes sur mes joues mais juste le souvenir de ses baisers sur mes lèvres.
Puis j'ai récupéré mon sac de voyage et j'ai repris mon avion pour Paris.
Quelque mois plus tard, j'ai reçu une nouvelle lettre de Nicolo qui voulait m'inviter à venir le voir pour me présenter sa nouvelle compagne. Je n'ai pas répondu. Je sais maintenant ce que c'est qu'un écrivain : c'est quelqu'un qui fait mourir ses personnages.
Je ne sais pas si je remettrai un jour les pieds à Venise. Un jour, peut-être, pour aller fleurir sa tombe.
J'ai toujours sur moi une photo de Valeria mais je ne la regarde jamais. Je sais juste qu'elle est là.

 

 

 

 

FABRICE DEL DINGO

Il se présente :


A publié, plusieurs livres dont des pastiches sous le titre global de « Rentrée littéraire ». Y figuraient notamment  Premier roman de Margarine Peugeot, la fille cadette de Dieu, et les testicules alimentaires de Michel Ouelleburne (éditions J-C Lattès).

Prix concours en 2010 pour « La tarte et le suppositoire » signé Michel Ouellebeurre (éditions de Fallois 2011).

A publié « Mein lieber Sarko » d’Angela M (éditions de Fallois 2012).

Un humour impossible de Christine Anglot (éditions ONLIT 2016

A concocté de nombreux pastiches en prose ou en vers : http://dominikdevillepai.e-monsite.com/


Fabrice Amchin est également l’auteur du roman Barcarolle (éditions de Fallois 2014).

 

 

Tag(s) : #nouvelles

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :