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Poètes de Transylvanie ( sélection et traduction Maria Maïlat). Première partie.

 

 

 

 

Je suis venu pour te voir

 

Mon père n’a jamais dit

à ma mère, je t’aime, Emma.

A moi non plus, mon père ne m’a

jamais dit, je t’aime, mon fils.

Mon père n’a pas pris dans ses bras

son petit-fils quand il était tout petit,

plus tard, il lui disait, n’allez pas dans

l’herbe fraîche du jardin, vous la piétinerez.

Mon père a pris soin de son père quand

il tomba malade, mais sans empathie.

Mon père en général

n’aimait personne et je crois qu’en général

personne ne l’aimait non plus.

Mon père était à moitié orphelin et traversa

tous les enfers, mais sans jamais parler

de l’enfer, parfois, il y faisait allusion.

 

Mon père n’a pas rencontré le bonheur

mais il se doutait qu’il existait,

de temps en temps, il lustrait ses chaussures.

Mon père se liait d’amitié aux arbres,

parfois, il gardait dans sa main, des brins d’herbe,

et il se levait dans la nuit pour vérifier

que les étoiles étaient à leur place.

Sur la pierre tombale de mon père

la date a été corrigée.

Mon père était un homme fier,

il saluait dans la rue en ôtant son chapeau,

et à l’arrivée des hôtes, il posait le vin sur la table.

Mon père ne m’a pas demandé

ce que je voulais faire dans la vie,

et c’est pour ça que je n’ai rien fait.

Mon père admirait les veaux aux museaux

humides, et les savants.

Mon père, autant que faire se peut,

évitait les hommes aux attachés-cases,

mais jamais il n’eut de dettes,

Mon père ne convoitait pas les biens d’autrui,

mais ce qui lui appartenait, il y tenait.

Mon père n’avait pas des habitudes

que l’on devait respecter, sauf,

peut-être, le fait qu’il ne remplissait jamais

par lui-même son assiette de soupe et

dans la plupart du temps, à table, il se taisait.

Mon père, les abeilles ne le piquaient pas

et il trouvait une solution pour tout,

il était sûr que dans ce monde il n’y avait rien

qui ne puisse pas être résolu.

Mon père, une fois, fou de colère

empoigna la porte en la claquant et la poignée fut tordue,

ce que je regarde même aujourd’hui

comme un célèbre objet d’art.

Mon père aimait les histoires vraies,

ne lisait pas des poèmes, ne sifflait pas,

je ne l’ai jamais entendu siffler, mais versait

une larme quand l’aiguille grinçait sur

le microsillon et on entendait chanter, Granada,

elle était ta perle, la belle fille brune.

Mon père, un jour, sans raison apparente

a quitté ma mère et a déménagé.

Mon père, le lendemain, pour la première fois

de sa vie, a acheté des fleurs et a rendu visite à ma mère.

Mon père se tient devant ma mère,

avec les fleurs, et ne dit que ça

je suis venu pour te voir.

 

ELEKES FERENC

 

 

 

 

Elekes Ferenc1 est né en 1935 dans un village niché dans les Carpates en Transylvanie. Il fait parti d’un petit peuple d’Europe nommé Szekler. La musique Szekler a inspiré de nombreux compositeurs dont Liszt, Bartok, Ligetti. Il a passé sa vie dans une ville où plusieurs langues et cultures cohabitent, une ville qui porte un nom différent dans chaque langue: Marosvàsàrhely et/ou Tirgu-Mures et/ou Neumarkt. Dans ses poèmes, il témoigne pour les « taiseurs » et de ceux qui ne racontent jamais leur vie.

 

***

 

Encouragement

 

Lentement tout disparait,

s’allume la lampe sépulcrale de l’obscurité.

Le Soleil saigne sous les montagnes,

le ciel, comme un muscle enflé

grossit jusqu’à l’absence divine

et répand des odeurs de marécage.

Au loin pourtant

les étoiles s’étirent jusqu’à la terre.

 

***

 

Il neige

 

La nuit erre sans bruit,

une ombre couvre les nuages,

tout est inconsistant,

l’hiver hagard se traine, il neige.

 

Je suis ici entièrement nue,

des glaçons effilés au-dessus de ma tête,

je me transforme en glace, ô,

l’hiver hagard se traine, il neige.

 

La raison tremble,

l’amour est transi,

le ciel, la Lune craquent,

l’hiver hagard se traine, il neige.

 

C’est ainsi que le monde est,

celui qui regarde perd la vue,

peut-être qu’il n’y a rien de mieux à faire,

l’hiver hagard se traine, il neige.

 

PAPP ERIKA

 

 

 

Papp Erika est née dans une ville qui porte trois noms dans les trois langues parlées par les habitants de cette ville située près des Carpates : Sepsiszentgyörgy (en hongrois); Sfântu Gheorghe (en roumain) Gergen, en saxon (ou Sankt Georg en allemand). Papp Erika écrit aussi bien de la prose que de la poésie. Elle publie dans les revues de langue hongroise.

 

 

       ***

 

 

 

 

Romance

 

L’enfant est accroupi à la fontaine,

la cruche boit dans sa main.

Un papillon aux ailes bleues flotte

vers la fontaine. - Oh, la cruche!

 

La cruche trinque, l’eau

gicle, - le papillon se demande :

doit-il se poser sur les cercles de l’eau

ou sur les éclats du pot.

(1961)

 

***

 

Primevère jaune

 

Dans un verre noir

la jaune primevère.

 

De plus en plus nombreux

mes morts.

 

Ma mère fut la première

jaune primevère.

 

Ils se rassemblent pour croître encore

mes morts. -

 

Bientôt la primevère ne tiendra

plus dans le verre.

(1963)

 

***

 

 

Te faire du mal, je ne veux pas

 

Te faire du mal, je ne veux pas,

avec mes mots, je t’enveloppe,

te regarde parfois pendant que tu dors.

Je ne suis jamais fâché contre toi,

mais qui puis-je blesser si ce n’est pas toi,

mes péchés sont tes péchés,

que tu le veuilles ou pas,

tu portes ma mort en toi depuis

que tu as accouché de mon fils,

tu es la comparse de ma mort,

et advienne que pourra,

cette histoire est le lien

indissoluble qui m’attache à toi

dans une suprême certitude,

par dela le monde et les galaxies

lointaines, ce péché

me fera toujours penser à toi.

Qui veux-tu que j’aime si ce n’est pas toi.

 

(1965)

 

 

NYÁDI SÁNDOR

 

 

 

Kányádi Sándor est à la fois une des grandes voix de la littérature hongroise de Transylvanie et une des consciences politiques de la littérature qui a su résister dans un « exil intérieur » face à la terreur du régime de Ceausescu.

Il est né en 1929 dans un petit village habité par le peuple Szekler (Galambod en hongrois, Porumbeni, en roumain). Il a publié de nombreux recueils de poèmes, de prose et du théâtre dans différents styles. Nous avons choisi trois poèmes des années 1960.

 

……..

 

 

MARIA MAÏLAT

 

 

 

Traductrice

 

Maria Maïlat est écrivain europén publiant des romans, nouvelles et recueils de poèmes écrits en français aux Editions Julliard, Fayard, Laffont (collection Pavillons), Jacques Bremond, Transignum, etc. ainsi que dans la presse (Temps Modernes, Libération, Le Cahier de l’Orient, la revue Europe, etc.). Elle a appris trois langues depuis sa naissance: le hongrois, le roumain et le français. Elle est la traductrice des poèmes inédits d’Agota Kristoff, à paraître aux Editions ZOE en Suisse.

Maria Maïlat se propose de traduire les poètes de Transylvanie très peu connus (voir méconnus) en France. Maria Maïlat est aussi anthropologue de la société française.

 

 

Tag(s) : #poèmes

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