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La Petite Plage Marie- Hélène Prouteau éd La part commune

 

Marie- Hélène Prouteau nous emmène en son pays du Finistère , où il y a cette Petite Plage qui lui « fait dans le cœur un tatouage d’écriture. Un pays sous la peau. »

« Du plus loin que je me souvienne, j’ai l’horloge des marées dans le corps et dans la tête. » « ma première respiration c’est le flux des marées »

Dans cette autobiographie, le personnage principal est tout autant le lieu que l’auteure, qui semblent souvent ne faire qu’un.

 

Une Géopoétique

 

En 26 tableaux, l’auteur nous donne à voir ce lieu. Le livre ouvre au monde et il est bien selon le concept de Kenneth White une géopoétique qui enrichit les rapports entre l’homme et la terre. La Petite Plage est un lieu qui « émerge du contact entre l’esprit et la terre, dans un rapport direct avec les choses de la nature » (Kenneth White).

 

De ses moments d’enfance l’auteure ne se lasse jamais ; revenir vers cette Petite Plage, c’est les revivre et aussi prolonger la grande aventure de l’imaginaire, car « d’emblée ce pays premier me catapulte dans des rêves d’ailleurs »

Monet avait son jardin et son bassin de nénuphars à Giverny, qu’il n’a cessé de peindre, avec un regard toujours renouvelé, il n’a jamais fini d’en sonder le mystère. Marie-Hélène Prouteau, elle aussi, en 26 tableaux, sonde en clair-obscur, le mystère d’un lieu qui ne cesse de l’habiter. Elle nous emmène en une géopoétique intime et universelle ; La Petite Plage est pont entre l’auteure et les autres, entre le passé et le présent, entre la Bretagne et l’ailleurs.

Aller vers ce lieu fondateur comme en pèlerinage, c’est aller à la rencontre de ce que l’on est vraiment, de ce qui est l’essentiel ; savoir renoncer au superficiel pour s’atteindre.

 

Un espace de présence

 

Le peintre Pierre Soulages, évoque en parlant de sa peinture un « espace de présence » : « Je ne cherche pas à représenter quoi que ce soit, mais à ouvrir un espace de présence ». C’est aussi ce que nous donne à ressentir l’auteure quand le vent se fait métaphore d’une présence, entité libre qui nous entraîne avec lui ; ce vent nomade, gitan insaisissable. « On le sent mais on ne le voit jamais. Présence rétive, frappée d’absence. Il est sorcier de l’invisible, flamboyant, timide, loquace, hurlant, il se rit de tout. Un peu gitan sur les bords, il trafique dans les coins. C’est l’éternel fouineur, l’éternel fugueur. ».

L’écriture est habitée par cet oxygène vital qui traverse les mots avec force, dans un grand souffle poétique. Marie –Hélène Prouteau comme Segalen qu’elle évoque, à l’ombre du menhir de Kergallec, sait « utiliser les cailloux du réel pour ouvrir les profondeurs de l’imaginaire », pour ouvrir aussi notre imaginaire à la présence du poète dont elle dresse un portrait émouvant ; lui qui a si bien su parler et de la Bretagne et de l’Asie. La Bretagne de Marie-Hélène Prouteau rejoint aussi les terres d’Asie. Les rochers face à l’Océan tels des Bouddhas méditant, et la Petite Plage comme une estampe japonaise, ou une peinture chinoise ; le paysage devient alors calligraphie du silence et de l’éternité : «  le trait du pinceau est bu par le silence (…) le peintre a donné parole à l’éternité ». Cette plage, de vagues, de sable et de rochers est aussi paysage de silence, un silence qui entre dans le corps.

Une plage aux pouvoirs chamaniques, une déesse protectrice ; la nature vit, parle, souffre ; une Bretagne celtique, celle d’avant le christianisme est là, bien présente avec toute la force de l’animisme dont le vent et les rochers en sont de forts symboles, des rochers comme des oracles : «  l’oracle des rochers magiques ».

 

Quête du temps perdu

 

Si Marie-Hélène Prouteau sait être à l’écoute des éléments, elle sait aussi être à l’écoute de ce qui se vit en elle car « tout est donné à qui sait voir au-dedans ». L’écriture, pour restituer la mémoire de ce qui a été vécu, ressenti ; c’est une écriture proustienne que cette quête du temps perdu : « Je redeviens l’enfant qui n’était que regard… ». Le temps de l’écriture se déroule dans un présent en extension et ce présent fait revivre le passé. La Petite Plage est cette part de merveilleux et de bienfaisance que R. Char nous exhorte à transmettre.

Bienfaisance qui fait revivre tant de visages aimés et recueillir d’eux ce qui féconde la vie. Parmi ces visages, celle de la grand-mère : «  En confiant à ces rouleaux d’algues mon histoire de la Petite Plage, je voudrais faire comme elle me l’apprit. Recueillir ce qui multiplie et féconde l’existence ». Cette grand-mère qui savait bouturer les plantes comme l’écrivain a pouvoir de faire éclore les mots dans le silence, jardiner comme écrire, c’est découvrir que « les choses adviennent au bout du silence ». Mais parfois, le silence crève les tympans.

Transmettre la bienfaisance, mais transmettre aussi, R.Char le dit, la rébellion. Si l’on ne peut parler ici de rébellion, il y a présence de la colère qui en est souvent l’annonciatrice ; elle est bien présente dans ce court texte au titre évocateur La mer qu’on assassine. Colère en découvrant cette marée noire qui a si douloureusement blessé les côtes du Finistère ; en ce puissant oxymore, tout est dit : «  le silence de la mer crève les tympans »

Même sentiment de révolte, quand, alors que « l’on approche un peu de la lumière » en regardant des enluminures, que l’on rappelle l’accueil que les moines offraient à l’étranger et que retentit la douloureuse nouvelle de 300 réfugiés noyés au large de Lampedusa !...

Le livre , n’est pas seulement méditation, quête personnelle, il est éclairé de visages d’hommes et de femmes qui savent nous dire que « la vie est une traversée difficile » à l’image de ce qu’a vécu Harmut Weimert qui malgré la violence des événements a fait ce qu’il avait à faire, comme la grand-mère, comme l’oncle tué lors de la dernière guerre mondiale ; les disparus sont toujours: « plus vivants…que certains vivants dans le regard du chagrin ».Ils tissent parfois à travers les générations, une communion fraternelle ou amoureuse.

La vie, comme le Land Art, une œuvre éphémère : « Il faut consentir à perdre. Destin de création et de destruction, quelque chose se fait et se défait. Et cela recommence et ne cesse jamais ». C’est bien là notre « part commune » des jours.

 

Faire entrer la lumière

Le dernier chapitre le rire de la mer, titre emprunté au poète italien Mario Luzi, est le point d’orgue, cette Petite Plage est bien l’éclat de lumière qui ne cesse d’illuminer toute la vie de Marie-Hélène Prouteau. Malgré la mort qui rôde et le « caquetage actuel des médias » (G. Baudry), elle est ce «  contrepoint lumineux quand je songe qu’il pèse en ce monde, sur le monde une atmosphère d’opéra en feu ». Y revenir, c’est retrouver la joie profonde qui s’y cache et qui ne demande qu’à éblouir ; ouvrir grand la fenêtre des souvenirs et de l’imaginaire pour faire entrer la lumière de ce lieu familier et éblouir le présent. Marie –Hélène a su le faire, elle nous invite à le faire, nous avons tous un lieu à habiter nous dit-elle : «  Nous avons tous un lieu familier dont il faut par moments ouvrir les volets ».

Un lieu de libre abandon, un abandon heureux pour habiter tout l’espace, un lieu fondateur qui permet de ne regarder, de ne garder de notre passé comme de notre présent que l’essentiel. Pour cela il faut avoir ce regard dont parle Xavier Grall : « regarder et retenir, s’imprégner du moindre fait qui passe, en faire son pain de vie ou dans certains cas de survie. » Ce regard, Marie-Hélène Prouteau le possède. Tout l’art de ce récit est d’avoir pu nous le transmettre.

 

 

 

 

GHISLAINE LEJARD

 

 

 

 

 

Plus d'infos : http://ghislainelejard.blogspot.fr/

La Petite Plage.Marie- Hélène Prouteau .Editions  La part commune | DR

La Petite Plage.Marie- Hélène Prouteau .Editions La part commune | DR

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