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LE MAÎTRE DE TIECA

 

À Maurice Lefebvre

 

Il s'était décidément levé du pied gauche et encore lui aurait-il fallu vérifier qu'il lui restait des pieds, tant l’installation en temps contraint d’une lourde mezzanine au montage complexe chez sa fille, la veille, lui avait cassé les articulations et l’humeur. Levé même de tout le côté gauche ! Comme sec et plus gris que jamais, crispé sur des riens, noué, bon pour une rallonge de sommeil qu'il était résolu à se refuser car elle ne serait pas réparation mais ressassement plus démolisseur que cette mauvaise fatigue. C'était au petit matin, le jour d'hiver avait du mal à se dégainer de l'obscur. Avant que ne se fassent entendre les lointains affairements programmés de week end, une torpeur tenait la maison dans laquelle il sentait monter l'assurance d'heures et d'heures vides.

 

Eh bien, entamons-les, ces heures, monologua-t-il.

Il traîna la savate en T-shirt et slip autour de la préparation du premier café et de son absorption lente, sirotant bruyamment comme un vieux. Consulta machinalement le journal télé, alluma puis éteignit l'ordinateur, alla se laver le visage en remettant la douche qu'il s'était promise, vu son état, fouettante et glacée, versa quelques croquettes à ses deux chats miauleurs, bouscula son chien, lui grommela qu'il avait eu sa ration la veille, s'assit, feuilleta le quotidien acheté la semaine précédente, se releva et tourna en rond à petits pas dans le salon. C'était sa façon à lui de se rassembler au début des jours sans forme, sans moral, sans projet.

Se rassembler, mais sur quoi donc, mon pauvre, s'exclama-t-il en se frottant les bras, la tête, le thorax.

 

La question eut l’effet de lui rappeler, avec la dose correspondante d’abattement dubitatif, qu’on était le Jour de l’An. Il avait passé délibérément seul la soirée du Réveillon, dînant de carottes râpées et de haricots à la moutarde suivis d'une pomme. Lecture vite suspendue d'un roman entamé de quelques chapitres. Quelques vœux à rédiger. Une ou deux heures alternativement à faire corps avec le canapé du salon et tournailler dans sa tête et sur ses jambes. Pour rien au monde il n'aurait répondu aux quelques invitations sans insistance que des proches et amis avaient hasardées ; l’engluement de ces soirées dites festives le faisait fuir et on le savait. Il avait eu sommeil assez tôt à cause de la fatigue du montage, s'était couché, avait cherché en vain à s'endormir avant d'y parvenir à l’improviste au détour d'une pensée morose, à mi-pente de l'oreiller.

 

Il secoua ses idées et prit la résolution de se préparer à sortir au lac de V., dont les abords spacieux ponctuées d'arbres relayaient l’harmonie de la nappe oblongue. Mais la perspective de prendre la voiture pour s'y rendre, à moins de dix minutes pourtant, le dissuada de quitter la maison, et il se laissa tomber sur le canapé.

 

Il ne s'apitoyait pas sur lui-même, il se décevait. Se proposa de ranger des affaires, c’est-à-dire de déplacer leur désordre. Peu coûteux en énergie, ce recours contre le figé du moment pourrait lui donner l’impression de commencer à vaincre le laisser-aller général de la maison. Il était bien d'accord mais n'esquissa pas le moindre geste de se lever, resta immobile des minutes durant.

 

Le temps lui pesait et il se laissa peu à peu aller à l'horizontale, ramena ses jambes sur la banquette, les déplia autant que possible, sombra dans une léthargie entrecoupée d'images actives qui le faisaient de loin en loin tressaillir. Des rêves suivirent, dont il se promettait, lors de retours vers le demi-réveil, de les retenir pour les scruter à loisir, mais il perdait cette pensée ou plutôt celle-ci le fuyait-elle au point qu'il gardait vaguement l’esprit tourné vers sa disparition sans plus se souvenir de l'avoir émise. Il entrouvrait les yeux, les paupières pesantes, prenant comme une goulée de lumière avant de replonger. La maison craquait parfois, la fenêtre de la cuisine, jamais bien fermée, se débattait faiblement sous la poussée de rafales irrégulières, il sentait sur sa peau comme un mince courant d’air, il flottait sur des remous sans élément, il lui était indifférent que cela dure, la durée lente alors le soulageait, ne plus penser, ne plus vouloir, déposer des armes qui n'en étaient pas, s'en remettre à la suite.

 

Il fut pourtant debout en une fraction de seconde, la sonnerie du téléphone à peine déclenchée. Se précipita sur l'appareil, n'entendit rien. Sonnerie de nouveau, répétée – mais non, elle montait de l'entrée. Il passa son pantalon, enfila un pull et descendit ouvrir mi-maussade, mi-curieux, supposant que l'attendait dehors un voisin, à défaut de son amie aux visites parcimonieuses.

 

Or c’était Maurice – il aurait dû s'en douter à sa façon insistante de sonner –, le Maurice des espaces verts et du balayage des allées de la résidence, celui qui, du petit jour au crépuscule, par conscience professionnelle et par goût de l'air libre, entretenait les extérieurs à longueur d'année sans penser à s'en plaindre. Vêtu des vêtements presque immuables dans lesquels il traversait les quatre saisons, pantalon épais, veste lourde et un peu juste, casquette en toile drue qui avait dû être beige à l'origine, chemise boutonnée jusqu'au cou et grosses chaussures de travail fatiguées, Maurice lui souriait, attentif et gai, tout en s'efforçant de retenir Tieca, sa bergère, qui tiraillait sur sa laisse.

 

Et comment ça lui va, le temps qu'y fait ce jour ? Temps bien d'hiver, pas vrai ? Oh, faut bien s'dire qu'y en aura jusque début mars et pt'être même après !

Après un silence pendant lequel il observait paisiblement alentour :

J'passais par là après la grande sortie avec la Tieca, alors j'ai voulu sonner pour lui dire bonjour, là, comme ça. Et bonne année, alors.

Lui, c'était lui, Maurice ne s'était jamais adressé à lui en l’appelant par son nom, comme si le prononcer était inutile puisque l'un et l'autre le connaissaient. Il lui arrivait, à lui, de faire de même avec Maurice et il aimait bien.

Merci… Qu'elle soit bonne et heureuse pour vous aussi. Vous avez bien un petit moment pour entrer ? Ça pique. Venez donc prendre un café, Maurice. Pas encore remis beaucoup d'ordre après la semaine, mais quand même...

Non pas, non, c'est seulement pour le bonjour et les vœux… Et puis la Tieca s'rait pas sage avec vos bêtes, faut déjà voir comme je la tiens à peine...

Il savait que comme les fois précédentes toute insistance serait inutile et, après avoir enfilé son vieux blouson des jours libres, se cala dans l’embrasure, le contentement réveillé par la visite. Vissé devant la porte, Maurice se mit à lui retracer jusque dans les détails ses occupations des dernières semaines sans se départir du fin sourire qui lui aiguisait les joues.

 

Quelqu’un d’autre aurait pu avoir l'impression que son interlocuteur venait pour rendre compte, justifier auprès d'un des résidents qui voulaient bien lui parler le mince salaire reçu en plus de l’occupation d’une loge étroite en échange de ses services de cisailles, binette, râteau, arrosoir, balai... Mais non, comment ne pas percevoir dans la voix du maître de Tieca le plaisir simple de partager son quotidien avec quelqu'un de connaissance par l’usage de la parole. Un usage bien à lui avec des ralentissements songeurs que quelques gestes de la main, caresses à la chienne bientôt allongée vigilante à ses pieds, hochements de tête, changements de direction du regard, reliaient à l’enchaînement des mots. Lui s'oubliait, suivait au rythme de leur évocation placide les tâches jardinières et de balayage, se rendait compte après coup du temps qu'il avait fait, temps seulement frôlé par ses journées suractives, des gels tenaces aux embellies passagères dont Maurice tirait profit pour l'avancement des besognes... Il s'apaisait et souriait à son tour, ponctuait les phrases de l’homme des espaces verts par quelques incises que celui-ci reprenait ; il approuvait, incitait à développer, s'exclamait discrètement, se prit même à rire une ou deux fois, par exemple au récit des dernières aventures de Tieca et du hérisson Puce qui hantait les soirs de la résidence. Il trouva bien que Maurice, porté par le courant de confiance qui ce jour-là aussi passait, s’enhardisse à lui poser des questions brèves, jamais appuyées, sur son travail, sa vie… des prétextes à échange en vérité, plus ou moins les mêmes qu’aux autres occasions. Il s’y prêtait, répondait sobrement, se confiait un peu par le ton en deçà des mots, les deux cordialités se conjuguaient sans hâte, les silences intermédiaires aidaient aux reprises et inflexions…

 

... On n’était plus loin de midi. Il réitéra son invitation à entrer au chaud prendre une tasse – il aurait bien voulu qu’ils poursuivent accoudés à la table du salon– mais Maurice remercia, devint plus grave puis espaça ses phrases. Lui souriant toujours mais déjà un peu de profil, il finit par lui tendre la main, lui souhaiter que tout se passe bien, et doucement repartir.

 

Il le regardait s'éloigner vers le tournant qui dissimulait la loge, remontant l'allée de sa démarche clopinée par les tiraillements joueurs de Tieca sur la laisse, remontant sa ceinture, tournant un peu la tête vers les arbres ou la haie de bambous, silhouette qui plus tard, il n’avait pas besoin de savoir quand, reviendrait sans doute sonner à sa porte. Il se dit en refermant qu'il était temps de se mettre à ranger son intérieur à présent qu'il avait, sinon la tête tout à fait en ordre et au clair, du moins une sorte d'humeur allante dont il n’avait pas à se dire l’origine, puisqu’il la savait.

 

Un peu plus tard, ayant bien avancé, il prépara en sifflotant un café réparateur, se le versa. Et il se laissait aller à songer et réfléchir tout en le sirotant sans hâte.

Non, il ne comprenait pas au fond. Ne comprendrait jamais peut-être comment pouvait passer de bonhomme à bonhomme, sinon la joie, du moins son appétit, ce presque rien laissé ce matin-là sans y penser par un Maurice venu faire une longue pause de mots simples avec lui sur le seuil de sa porte.

 

 

 

CLÉMENT G. SECOND

 

 

 

Clément G. Second

 

Écrit depuis 1959 : poèmes (des sortes de haïkus qu’il nomme Brefs, sonnets, formes libres), nouvelles, notes sur la pratique de l’écrit principalement.

Fréquente littérature, arts, philosophie et spiritualité.

Collabore à des revues (Le Capital des Mots, La Cause Littéraire, N47, Terre à Ciel, Harfang, 17 secondes, Accentlibre, bientôt Paysages écrits) depuis fin 2013 par besoin de plus d’ouverture et de partage. Partie prenante de L’Œil & l’Encre*, blog collectif photos-textes à l’initiative de la photographe Agnès Delrieu http://agnesdelrieu.wix.com/loeiletlencre ( le montage de ce blog est en cours).

Se sent proche de toute écriture qui « donne à lire et à deviner » (Sagesse chinoise ), dans laquelle « une seule chose compte, celle qui ne peut être expliquée » (Georges Braque), et qui relève du constat d’Albert Camus : « L’expression commence où la pensée finit ».

 

a1944@hotmail.fr

 

Tag(s) : #nouvelles

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