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Bord de rivière

 

 

 

C’est une belle journée. Vent léger qui fait courir les nuages blancs. Une lumière de fin d’été sur l’Elorn qui coule plus loin à l’ouest, à quelques lieues de la petite plage. Il me semble entendre des pleurs.

Dans la cour silencieuse et chaude, l’enfant a ce geste d’essuyer ses larmes avec la manche de son gilet. Qui n’a vu un enfant pleurer ? Il tirait de l’eau à la pompe et ramenait le broc, là, sous le grand pommier, quand a retenti soudain dans l’air un claquement sec. Un coup de fusil.

L’enfant sanglote toujours. Un chagrin lourd et qui ne s’enfuit pas. Qui occupe le présent tout entier. Plus de place pour rien d’autre. Il ne prête aucune attention à la mouette qui vole tout là-haut dans les airs.

Lentement, il s’approche. Au plus près. Il s’accroupit. Au-dessus du chien allongé dans un coin d’herbe et de trèfle qui verdit près de l’abreuvoir. Il n’ose pas le toucher ni passer sa main sur le flanc. L’animal semble dormir. Un petit chien noir et blanc.

Les pleurs continuent à couler sur les joues de l’enfant tandis que, maintenant, il caresse le chien. Le pelage est doux, le pelage est chaud. À quelques pas de lui, un homme tient un fusil. Il a un front de pierre. L’enfant ne le remarque même pas, tout à sa douleur. Son corps est secoué de grands soubresauts, parfois de petits hoquets. On dirait qu’ils vont s’arrêter et, à nouveau, ils repartent. Il enserre le petit chien de ses bras. Il se met à lui parler : « Pas ça ! Pas ça ! » Et puis, à nouveau, ce geste de la main pour s’essuyer les yeux avec la manche de son gilet. Un geste pataud qui sent l’enfance, les premières fois.

Qui n’a vu un enfant pleurer ?

L’homme de la ferme vient d’arriver. En une seconde, il a vu le chien, il a vu l’enfant. Il a vu l’homme au fusil. Il rentre la tête dans les épaules.

L’enfant dit doucement des mots à l’oreille du chien. Il lui caresse le museau. Il a de lourds sanglots toujours. La peine ne lâche pas prise. L’homme de la maison fixe l’homme au fusil. « C’est pas Dieu possible ! C’est pas Dieu possible ! » murmure-t-il bas.

Il tourne la tête, peut-être pour que l’enfant ne voie pas ses larmes. Puis il fait volte-face et regarde l’homme au fusil droit dans les yeux. Mais à quoi bon lui parler ? L’autre ne comprendrait pas. Alors il empoigne son couteau qu’il garde toujours dans la poche de son pantalon. Il le serre fort. Dans sa grande main, ce n’est pas le couteau qu’il serre mais la colère, la haine. Ses yeux ont des éclats. Ses lèvres tremblent mais il n’a pas crié.

On entend un hennissement de cheval quelque part du côté de l’écurie. Et les sanglots de l’enfant toujours. L’homme a son fusil en main, il reste impassible.

Juste à ce moment-là, la femme sort de l’étable. Elle a fini de traire les vaches. Elle s’essuie une main dans le tablier. De l’autre, elle tient le seau plein de lait, celui qu’elle a tenu entre ses genoux sous le pis de la bête. D’un seul coup, ses yeux s’élargissent : l’enfant près du chien, l’homme au fusil. Elle comprend. Elle a poussé un cri terrible. Un cri qui voudrait rendre à l’enfant la langue rose du chien, sa petite gueule fendue qui découvre ses dents quand il court dans le vent sur la grève ou dans les avoines. Ses jappements joyeux quand le gosse rentre de l’école.

En face, l’homme au fusil, droit, raide, n’a pas bougé, n’a pas cillé. Projetée sur le sol de la cour, son ombre noire.

La femme de la maison traverse la cour et se campe devant lui. On entend toujours les sanglots de l’enfant.

Dans les airs, tout à coup, retentissent des bruits de moteurs. Non loin de la rivière, du côté de la ville, toute proche. Des avions filent en rangs serrés, toujours plus nombreux. Ça fait un vacarme énorme.

L’homme au fusil a levé les yeux vers le ciel, il s’agite, nerveux, passe l’arme d’une main dans l’autre.

« Ils arrivent ! », lance l’homme de la ferme à la femme. « Ils arrivent ! On sera bientôt libérés », fait-il, comme pour la calmer.

« S’en prendre à un enfant ! C’est du propre ! » dit la femme en narguant l’homme au fusil. « Allez ! Ouste ! Raus ! » Et, d’un geste de la tête, elle désigne l’entrée de la cour. « Raus ! »

L’homme au fusil est blême. Ses lèvres minces comme des lames d’acier frémissent. Il a un geste pour dégager son arme et se prépare à mettre en joue. Une moto surgit dans la poussière de la cour et s’approche de l’homme au fusil. « Schnell ! Schnell ! » L’homme au fusil saute à l’arrière de la moto.

L’enfant s’essuie les yeux de la manche de son gilet.

À la ferme, une jeune fille a vu le petit chien, les larmes de l’enfant. Alors, des années plus tard, elle a dessiné cette douleur. À grands coups de fusain noir. Le visage terriblement impassible de l’homme au fusil, le corps secoué de sanglots de l’enfant, le geste rebelle de la femme, tout est là, restitué dans ce dessin que j’ai sous les yeux. C'est ma mère qui l’a dessiné.

Je ne peux voir un enfant s’essuyer les yeux d’un revers de manche sans penser à cette scène.

Le cri de révolte de ma grand-mère est entré dans ma chair, venu de loin, venu d’avant ma naissance.

Par son geste, elle a donné l’exacte mesure des choses à l’enfant : des chagrins, l’enfant en a eu, il sait confusément qu’il y en aura d’autres. Mais comment poser une main sur sa douleur ? Comment lui dire : faire le mal est autre chose que faire du mal ?

Ce petit chien dont le nom s’est perdu n’était pas mort d’un tir aveugle. Ce n’était pas un accident. C’était le mal à la dimension du scandale. La salissure de l’âme pouvait gagner la vie. Mais le geste de porter combat avait eu lieu, dans la simplicité d’une femme, ma grand-mère.

L’enfant ignorait jusqu’où pouvaient sombrer des soldats vaincus, chassés de Brest sous les bombes. Celui-là avait peut-être quitté un moment la longue colonne sans chefs, roulant à folle allure dans la poussière du chemin. L’enfant ne pouvait comprendre quelle vengeance noire assouvissait ce soldat d’apocalypse. Son chagrin inouï resterait à jamais privé de mots et de pensée. L’enfant bouillant de larmes sur ce petit cadavre de chien ignorait que l’âme peut se changer en pierre.

Son chagrin survit en moi qui n’étais pas née. Ai-je rêvé cette fois encore ? Non. Quand je me rends au cimetière où repose ma grand-mère, je m’arrête devant la cour de cette ferme que mes grands-parents tenaient en fermage. Et je crois entendre des pleurs.

 

Extrait de" La Petite Plage", La Part Commune,126 pages, 14 euros.

 

MARIE- HÉLÈNE PROUTEAU

 

Marie-Hélène Prouteau vit près de Nantes. Professeur agrégée, elle a enseigné les lettres et la philosophie. Elle est auteure d’études chez Ellipses (sur Homère, Gogol, la poésie russe, Stendhal, Yourcenar…) de romans Les Blessures fossiles, Les Balcons de la Loire (La Part Commune), L’Enfant des vagues (Apogée). Elle écrit de la prose poétique et des textes en revues, Recours au poème, Terres de femmes, Encres de Loire, La Pierre et le sel. Son dernier livre, La Petite Plage (La Part commune) est une « autobiographie d’un lieu ».

Site de la MEL (Maison des Ecrivains et de la Littérature).

 

Marie-Hélène Prouteau - DR

Marie-Hélène Prouteau - DR

Tag(s) : #prose poétique, #poésie

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