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À PROPOS DE F.

 

 

 

 

 

J’ai repensé à lui ce matin-là en m'éloignant de Rouen sur la route du Havre, troublé une fois encore mais non surpris par sa proximité dans l'absence. Depuis bientôt quinze ans sans aucune nouvelle de lui, je compte F. en quelque sorte au nombre de mes disparus. Et pourtant. Comme ces étoiles éteintes dont les signaux encore perceptibles suffisent à l'attention des lecteurs du ciel, F. luit dans ma mémoire. Je l'y retrouve de loin en loin, lorsque la mélancolie d'un soir me fait basculer vers les clignotements du passé ; aussi lors de mes rares retours dans la ville de notre jeunesse. C’est comme s’il veillait en moi d'un éclat figé par l'ignorance probablement définitive de ce qu’il a pu devenir.

Après Barentin, roulant à vive allure, je n’ai pas tardé à atteindre puis dépasser la région d’Yvetot. L'immensité verte crêtée par endroits d’enceintes de hêtres répondait au bleu variable du ciel de début septembre où croisaient quelques hauts nuages. Le plateau concentrait ou déployait le regard selon les inflexions de la route. Surgissements panoramiques, fermes disséminées, rares boqueteaux creusant par contraste le champ visuel, larges pans céréaliers – blé, maïs –, chemins droits serrés de barbelés avec de part et d'autre, encore et toujours, des pâtures, planes ou guère inclinées, souvent cloutées de-ci de-là de vaches comme par précaution contre les grandes poussées de vent perceptibles à l'agitation des cimes et aux secousses latérales de la voiture.

Des instantanés de la banalité quotidienne ravie au temps par la vitesse traversaient ma rêverie. Une vieille femme, là, sortant un sac à provisions du coffre de sa voiture ; un chien aperçu au bond derrière un portail en ferronnerie grossière. Plus loin, un homme d'âge mûr en cotte sur le marchepied d'un tracteur – monte-t-il, descend-il, qu'observe-t-il ? – Un groupe de cyclistes, tout là-bas, rejetés au passage vers l’arrière où le rétroviseur les rapetisse ; ils se fondraient bientôt dans l'horizon si ne les happaient les buissons d'une courbe soudaine. Deux promeneurs en contrebas de cette descente pointillée de jeunes chênes, sur la droite, désignent avec animation quelque chose devant eux, semblant hésiter à une fourche du chemin au milieu de laquelle un regain d'herbe ruisselle à l’abri des rafales.

F. et moi aimions la marche. Il nous arrivait assez souvent de nous laisser aller de trottoirs en chemins jusqu'aux abords de la pleine campagne, là où les touffeurs d'herbe grasse ou le relent des feuilles mortes s'insinuaient dans nos conversations littéraires. Si nous ne nous taisions pas, nos échanges du moins s'espaçaient. F. lui-même, si cérébral de l'avis général – qui n'était pas le mien sans nuances –, semblait gagné par ces sensations inconnues en ville. La gestuelle un peu empruntée dont s'entourait son éloquence s'assouplissait. Un reflet de tendresse, même inavouée, se posait sur son sourire pincé d'ironie. Il ne l'aurait certes pas concédé avant examen, mais au fond le grand air et la nature ouverte le délassaient.

Nous atteignions la frange de Caux soit par la côte raide de Bléville, soit en empruntant la remontée de Fontaine-la-Mallet, passé Montgeon. Quelques fois nous poussions jusqu'à Montivilliers, et même Fontenay pour saluer L. Le littoral aussi, pressé par la falaise après la Hève, nous menait loin du Havre mais moins souvent : le rythme des marées joue sur le passage, que roches et galets compliquent ; d’ailleurs cette côte ne se livre vraiment que longée d'en haut, vers Octeville, puis Étretat, jusqu'où nous nous déplacions à l’occasion en voiture. Ces randonnées pédestres prenaient presque la journée. Nous mangions peu, nous contentant de pain et de fruits serrés avec quelques livres et revues dans nos sacs. Les kilomètres glissaient sous les jambes, ne se faisant sentir que vers le retour.

Par temps chaud nous aimions nous asseoir sous une haie de ferme. La visière des hêtres se tigrait de soleil au gré du vent et des nuages. Dans les hauteurs, d'invisibles ramiers filaient leurs roucoulements... Ces heures de calme partagé côte à côte, le regard disponible, les pensées se frôlant sans se livrer toujours, me sont restées, gravées plus fidèlement que la teneur de nos échanges. Je me rappelle mieux les situations (même réduites à quelques détails évocateurs) que les dates, les accents que les paroles. F. retenait, et pour longtemps, les successions des faits et jusqu'à certaines points précis des dialogues ; son inclination le portait aux enchaînements, comme aux tonalités la mienne.

À hauteur de Bolbec – c'est-à-dire encore à une trentaine de kilomètres dans les terres –, juste avant une longue descente boisée, je n’ai pas été surpris que la lumière se transforme. Ces parages annoncent étrangement la Manche. On perçoit dans les couleurs et les tons un appel d'espace avant-coureur, comme un évasement que le jour suggère par une subtile mue. Il suffit ensuite de patienter jusqu'à la confirmation puissante du littoral où (comme plus au Sud, depuis le pont de Tancarville sur l’estuaire de la Seine) la rêverie peut se perdre vers les débats du large entre ciel et océan.

J’avais à effectuer au Havre une démarche nécessaire, en rapport avec la disparition pourtant déjà ancienne de ma femme, et prévoyais de faire aussi quelques achats. Cela m’a pris trois heures passées. Vers le début de l’après-midi j’ai pu m'accouder au comptoir d'une baraque de la plage. J’y ai déjeuné d'un jambon-frites arrosé de bière, siroté un café, puis réglé le tenancier. Nous avons croisé des remarques laconiques sur le temps et les modifications intervenues dans le quartier. Le béton qui avait encore gagné sur les galets, menacé lui-même par l'asphalte. La saison somme toute décevante malgré ces aménagements, les touristes n’ayant fait que passer. La faute à la météo instable, toujours.

Après avoir quitté la baraque et observé alentour – vent plus calme, ciel pommelé, quelques rares baigneurs, des groupes assis, plusieurs promeneurs nettement dessinés ou réduits à des silhouettes changeantes sur le fond gris-vert de la mer en reflux, hauts flancs de cargos encastrés dans le lointain –, je me suis dirigé vers la grande digue, celle ouverte aux promeneurs, lieu préféré de nos rendez-vous passés. Par temps supportable du moins. Pluies et tempêtes nous fixaient sur le front de mer au Café du Bon Retour (un nom naïf pour carte postale ou film réaliste), dont l'accueil et le confort simples ne nous retenaient pas dès que le ciel se dégageait. Sur la digue, on pouvait attendre l’autre sans trop avoir à lui reprocher son retard. L'immobilité y était agréable, comme le déplacement, les mains dans les poches et les yeux vers la ville et le port, la passe animée d’allées et venues de bâtiments de toutes sortes, ou le large. De là, une fois ensemble, nous pouvions embrasser le possible, dessiner des projets dont nous croyions alors posséder la maîtrise. Nous partagions une sorte de lyrisme se voulant lucide qui nous faisait dénoncer les limites y compris politiques de la vie et nous menait à exalter la puissance multiforme de la beauté, sans idée claire des dangers auxquels cette posture nous exposerait. En attendant, nos échanges exigeants, ponctués de marques d’estime et d’attention amicale, m’apportaient. J’aimais le fin sourire et l’intelligence déliée de F.

J’ai parcouru la digue jusqu’au bout dans l'odeur vive de la marée pour retrouver depuis le phare un panorama familier. Le temps n’a pas prise sur lui. Au fond à gauche, à l'opposé de l'estuaire, Sainte-Adresse annexée par Le Havre avance son aile vers la mer. Plus près, Saint-Vincent laisse deviner les pentes de ses rues anciennes. Vers le front de mer, autour du clocher-building de Saint-Joseph, les immeubles uniformes d'après-guerre compensent en partie leur géométrie massive par le gris léger ou le beige de leurs façades. Des survivances éparses de la vieille ville, édifices rescapés des bombardements alliés, surprennent le regard.

La zone industrielle se signale au loin, de l’autre côté de l’estuaire, par les immenses réservoirs pétrochimiques et les raffineries repérables à leurs torchères fumeuses. La vue ramenée à la digue puis glissant d’un plan à l’autre passe, de gauche à droite, du port de plaisance – de dimensions moyennes mais encombré de nombreux, minces voiliers cliquetant des haubans –, à celui des pêcheurs ou ce qu’il en reste, pauvre en embarcations, réduit à un unique ponton court sur pilotis, pour se perdre ensuite dans la profondeur des bassins de commerce abritant des cargos sous l'expectative de grues immobiles estompées par la distance.

F. n'aurait pas manqué l'occasion de faire le procès, et de la disproportion des trois ports, et du voisinage hétéroclite de la brique, du béton et des panneaux de galets dans cette ville rigide et froide, trop vite cicatrisée au préjudice de l’élégance. Je lui faisais remarquer de loin en loin et sans le convaincre que cet ensemble, discutable mais témoin d’une urgence de reconstruction et ouvert à la lumière ondoyante de l'estuaire et du large, pouvait embellir d’un moment à l’autre sous les évolutions renouvelées des goélands dans le grand ciel océanique en mouvement. À présent par exemple, les nuages pommelés ayant fait place à de grandes masses vaporeuses, espacées et d'épaisseur variable, d'un gris veiné de bleu, sous ce filtre discontinu la ville modifiait sa présence, jouant, dans le désordre, sur le terne, le tonique et même le chantant des percées solaires. Puis F. m’aurait parlé avec finesse et en détail d’une de ses dernières découvertes, roman ou œuvre musicale par exemple ( il pratiquait l'essai et le piano), ou encore de telle ou telle exposition du Musée d'Art Contemporain, ce volume aux lignes sobres devancé de son emblématique œil de béton – là-bas, près du quai des remorqueurs à la proue redressée, derrière le sémaphore –, où nous avions des rencontres avec d'autres amis et connaissances. J’aurais ponctué de quelques incises les développements accapareurs de F. avant de me taire tout à fait puis de répondre en demi-teinte à ses inévitables questions sur l'avancement de mes textes. Ou bien encore F. aurait-il infléchi ses propos vers les aspérités de la vie conjugale. Il s'était marié comme moi bien avant ses vingt ans.

Je ne devais l'apprendre que des années plus tard : F. battait D. en secret dès les premiers temps de leur couple, et la menaçait vers la fin de défenestration. Devant moi il se limitait à déplorer d'un air entendu, en termes toujours précautionneux et vagues, les limites décevantes de leur couple. Les doigts effilés et soignés de F., presque féminins, me sont revenus en mémoire, associés aux commissures de ses lèvres pincées et certaine sonorité acide de sa voix lorsque la nervosité la rendait nasillarde. Puis le souvenir de D. s’est précisé. Son admiration pour la culture de F. ne lui ôtait rien de sa simplicité foncière ; ce qui aurait pu les rendre complémentaires allait finir par les déchirer. Blonde et douce, d'une patience un peu docile mais courageuse, elle était bien faite, assez belle même du visage à la taille. Ses maternités avaient commencé à l'alourdir à partir des hanches. Un après-midi d’été où elle et moi nagions un peu loin, ma femme et F. étant restés sur la plage avec les enfants, j’avais dû contenir un élan vers ses seins que le maillot plaqué sur eux faisait transparaître. Bien dressés et finis en pointe, ils semblaient si fermes. Elle avait dû percevoir assez mon trouble – nous flottions très proches, presque à nous toucher – pour écourter soudain la baignade sous prétexte de bronzer. La chose en était restée là. Aucun autre émoi ne m’avait pris devant elle par la suite. Elle se confiait beaucoup à ma femme qui, passant sous silence les épisodes violents, me rapportait ses malheurs avec une passion qui m'excédait.

L'aimais-je encore à l'époque ? Question post-conjugale difficile. J’ai su une fois de plus qu’éluder comme tenter de répondre ne changerait rien à l’incertitude, et me suis mis à comparer de mon mieux l'amour à une eau de mer qui ne livrerait jamais sa solution ; le passage du salé à l’insipide comme au saumâtre resterait du domaine du secret... Mais cette application m’a rendu triste. Nos années de guerre conjugale subreptice me sont revenues. De tensions en malaises envenimés, en rémissions trompeuses, en escarmouches, que de coups tordus nous avions échangés ! On peut faire beaucoup souffrir sans recours au physique. Quelle complaisance dans les dérivés de la haine, et quelle complicité alors inavouée vers le pire… Là, sur la digue de notre jeunesse, j’ai de nouveau regardé ma vie en face et me suis reconnu moins que jamais le droit d’accabler mon ancienne épouse. J’aurais tellement voulu aussi que F. revienne, volubile et lunaire, fragile au fond, au fond désespéré, pour lui dire que malgré la peine de savoir ce que D. avait pu subir, malgré ce que, définitivement, j’en pensais, ce n’était pas à moi de faire son procès.

Ça m’a tenu longtemps. Jusqu’à ce que remonte délicatement de ma mémoire, comme une clarté allant de soi, l'aphorisme Qui trouve la vérité l'aura mal cherchée. Sagesse orientale probablement, me suis-je dit. Lu un jour quelque part, il m’était resté. J’aime ces formes réduites non seulement pour leur teneur mais pour la finesse de leur tour. Lapidaire, bien en tête et en bouche, je vois l'aphorisme ou comme on voudra l’appeler comme un galet intelligent ricochant sur le silence. Celui-ci me revenait à point.

Un petit bateau bleu pâle, bas sur l'eau et fendant le laqué de la passe à vitesse réduite, presque sans bruit, a fini de me ramener à la simplicité du réel. L’existence redevenait imprévisible et belle, par-delà déceptions et opacités.

Puis j’ai décidé de descendre sur la plage par une des échelles métalliques fichées dans les blocs de pierre vers le début de la jetée. La marée basse allait me permettre d'examiner tout en marchant, comme j’aimais le faire, la paume de la grève. Je regagnerais sans hâte ma voiture garée près des baraques. Son lointain, mince scintillement s'atténuait ou reprenait selon le branle des nuages.

Dès les premiers pas sur le moelleux crissant du sol m’est venue l’envie du contact de mes pieds nus avec la résistance accueillante du sable. Bientôt, mes chaussures à la main, continuant à enregistrer du regard choses et gens découpés dans la réverbération marine, un peu ébloui et grisé de détails, un peu penché à contre vent, je me suis senti faire corps avec le long moment présent, la tête vide et le cœur léger. Et c’était bon.

Lorsque j’ai foulé le ferme après avoir dépassé l'ourlet de galets roulants façonné par les vagues à marée haute, je me suis assis sur une borne pour me rechausser en prenant le temps, tourné vers la mer. Le soleil avait plus qu’amorcé sa descente.

J’allais un peu plus loin monter dans ma voiture quand un grand ballon rouge vivement lancé, peut-être par un garçonnet détaché d'un groupe d'autres joueurs et qui courait après, a rebondi sur mon épaule puis sur la portière. Le ballon s'est immobilisé entre elle et moi, luisant au soleil voilé.

L'enfant s’est rapproché, essoufflé, embarrassé, souriant. J’ai noté qu'un peu de sable foncé lui collait au torse et au front. Des yeux clairs démentaient une peau presque tannée de fréquenter la plage. Sa langue – il se la passait sur les dents – s'attardait dans le creux d'une canine manquante. Ses cheveux emmêlés devaient poisser de sel. Ses regards allaient du ballon à moi et revenaient, rapides et insistants. Il s’est arrêté à deux pas, toujours souriant. Avec son expression si vive il semblait rechercher un accord. Et comme je tâtonnais vers un sourire d'acquiescement complice, j’ai su qu’il me rendait celui déjà formé sur mon visage.

 

 

 

Paris,1992.Montfermeil,2000.      Salamanque,   2015

 

 

CLÉMENT G. SECOND
 


 

Clément G. Second

 

Écrit depuis 1959 : poèmes (des sortes de haïkus qu’il nomme Brefs, sonnets, formes libres), nouvelles, notes sur la pratique de l’écrit principalement.

Fréquente littérature, arts, philosophie et spiritualité.

Collabore à des revues (Le Capital des Mots, La Cause Littéraire, N47, Terre à Ciel, Harfang, 17 secondes, Accentlibre, bientôt Paysages écrits) depuis fin 2013 par besoin de plus d’ouverture et de partage. Partie prenante de L’Œil & l’Encre*, blog collectif photos-textes à l’initiative de la photographe Agnès Delrieu http://agnesdelrieu.wix.com/loeiletlencre ( le montage de ce blog est en cours).

Se sent proche de toute écriture qui « donne à lire et à deviner » (Sagesse chinoise ), dans laquelle « une seule chose compte, celle qui ne peut être expliquée » (Georges Braque), et qui relève du constat d’Albert Camus : « L’expression commence où la pensée finit ».

 

a1944@hotmail.fr

 

 

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