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Attentat à la pudeur.

 

 

Quand l’interne écarta les pans du chemisier pour pouvoir accéder à la région du cœur il crut que la gorge avait été irradiée par un méchant soleil. Il pensa à des brûlures de cigarettes, il pensa à des coups de griffes, et entreprit de la dévêtir entièrement. Elle s’inclina. C’était lui le maître. Elle était ainsi, prête à abdiquer face à un médecin, un curé ou un professeur, à s’aplatir devant un garçon de café ou un restaurateur grincheux. Quand elle fut complètement dénudée, il apparut que son corps n’était que plaies purulentes, excoriations, coupures, rougeurs enflammées où affluait le sang. Les pointes de ses seins étaient si profondément crevassées qu’on aurait cru deux groseilles boulottées par les oiseaux. Ses seins eux-mêmes, pourtant si petits, avaient pris la coloration violacée des yeux massacrés par des coups de poings. Son ventre, surtout, retenait l’attention. Un marbre rouge, un ciel d’incendie strié de filaments sombres, restes de vieux sang coagulé, au bas duquel s’ouvrait la vulve entièrement épilée, ouverte en bouche de poisson, qui laissait pointer une petite chose dure d’un rouge vif, où notre jeune interne hésita à reconnaître une verge d’hermaphrodite.

 

Débutant dans le métier, il aurait pu s’adresser au grand ponte, mais ne le souhaitait pas. Il avait bien l’intention de s’occuper seul d’une patiente qui ne s’était manifestée ni par la plainte, ni par la parole. Lui aussi se taisait, se contentant d’observer, s’efforçant, par un contact léger, un frôlement doux, de comprendre et d’apaiser. Il se décida à inspecter (oh très vite, presque sans y toucher) l’intérieur des vêtements. Outre un pantacourt en crêpe de soie et un chemisier en crépon rose, elle portait deux petites culottes, une, celle de dessus, en coton, l’autre, celle de dessous, faite dans une matière synthétique dont il ignorait la composition, si bien qu’il ne put se prononcer en faveur d’une allergie au tissu. Il pensait onguents, lotions, pommades, baumes, crèmes apaisantes, mais n’avait rien sous la main, sinon il aurait déjà pris l’initiative de procéder à un traitement en urgence des parties lésées, privilégiant la pointe des seins, le nombril où des milliers de cochenilles semblaient avoir secrété le fameux Sang de Saint-Jean, et, bien sûr, cette scandaleuse petite verge qui refusait de mollir, le laissant décontenancé et un peu honteux. C’est alors que la fille gémit, tandis qu’une goutte d’humeur blanchâtre s’écoulait du petit gland tout aussi cruellement cuit et recuit que le reste. Il eut la certitude d’assister à la fin d’un cycle, sans trop savoir lequel, ses connaissances n’allaient pas jusque là, et le grand ponte lui-même, qui n’avait jamais dû être confronté à pareille aberration, en aurait perdu son latin. Il était sur le point de se retirer lorsque celle dont elle avait le sentiment d’avoir violé l’intimité, sans qu’elle songeât à lui en tenir rigueur, le regarda dans les yeux et lui sourit. Il lui annonça qu’on allait la transférer à l’étage, où elle serait plus au calme, où d’autres mains que les siennes, des mains de femme, allaient pouvoir s’occuper d’elle. Ce brancard était terriblement inconfortable, il ne serait pas difficile de trouver mieux. Soulagée, elle tenta d’adopter une position plus commode et se tortilla un peu. Puis, fermant les yeux, elle passa en revue ce qui la menaçait : chambre stérile, sols javellisés, lampes espions, petite culotte jetable, nuisette en papier bible - et se demanda si elle jouirait encore.

 

 

Nb : cette nouvelle a été publiée dans la revue La Femelle du Requin , elle est ici remaniée.

 

 

 

 

RAYMOND PENBLANC

 

 

 

 

Raymond Penblanc écrit des romans et des nouvelles (à retrouver dans la Revue des Ressources http://www.larevuedesressources.org/_raymond-penblanc,2602_.html Nerval.fr http://nerval.fr/spip.php?mot158

Remue.net http://remue.net/spip.php?mot1796

Secousse http://www.revue-secousse.fr/Secousse-09/Proses/Sks09-Penblanc-Photo.pdf Brèves, Harfang, La Femelle du Requin …) ainsi qu’aux éditions de l’Abat-Jour http://www.editionsdelabatjour.com/article-raymond-penblanc-112461014.html

 

 

Après Phénix, paru en mai 2015 chez Christophe Lucquin, il publie chez Lunatique Prête-moi ta plume, son cinquième roman.

 

Tag(s) : #nouvelles

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