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                                                  L’orphelin éternel.

 

Les enterrements m’attirent. Ils m’appellent et je viens. Je pousse la porte de l’église et je m’installe à l’écart. Je traque les jeunes orphelins. Ils sont passés à deux doigts de la mort, ils ont une façon de revenir de loin qui m’en impose. Voyez celui-ci. Jeune, il ne doit guère avoir plus de vingt ans, et le défunt ne peut qu’être son père. Ayant perdu sa mère, car il est seul à conduire le deuil, il joue son rôle avec conviction, quoique sans excès. C’est pourquoi on ne va pas vers lui, chacun tenant à instaurer une certaine distance, qui n’est pas de la froideur, juste une marque de pudeur, un témoignage de respect, parce qu’il fait ça très bien, sans le moindre faux pas, et sans trémolos surtout, pour ménager l’entourage, des tantes sans doute, et des oncles, mais pas un seul cousin, et pas une seule cousine. D’habitude les orphelins sont plus empêtrés que les orphelines, ils se révèlent moins bons acteurs. Non seulement les femmes supportent mieux la douleur, mais elles l’expriment mieux, se montrant plus dignes et plus audacieuses. J’en ai rencontré une, un jour, qui m’a laissé sans voix. Vêtue d’une longue robe blanche satinée, une vraie robe de mariée, elle était entrée par le fond de l’église, d’où elle avait surgi tel un fantôme né du poudroiement de la lumière de juillet. Elle avait une bonne trentaine d’années et m’apparaissait un peu forte, si bien qu’il y avait cela aussi, la présence de ce corps vigoureux qui ne se privait pas de tendre le satin de la robe, ce qui avait pour effet de ruiner cette image de fantôme, sans réussir à me faire regretter que ce fantôme n’eût accusé quelques kilos de moins, juste pour me rappeler les belles chlorotiques qui se consumaient de chagrin et mouraient de langueur. Je découvrais que le blanc pouvait être la couleur du deuil, alors que je le croyais réservé aux enfants morts dans la fleur de l’âge. Mon orphelin de vingt ans a revêtu un costume gris anthracite qui l’endimanche sans le distinguer des autres, en quoi il a tort. Car s’il avait consenti à s’habiller de blanc, ou simplement de clair, il serait devenu le plus bel orphelin du monde, l’orphelin éternel, et sa parentèle en aurait fondu de compassion. A présent que tous ont quitté l’église, je regrette de ne pas l’avoir suivi. Il avait sûrement quantité de choses à m’apprendre et aurait pu m’aider. Il se trouve que j’ai encore mon père et ma mère, qu’ils sont bien malades, et que je suis fils unique. Le jour n’est donc pas si éloigné où je remonterai la nef à mon tour en présence de quelques dizaines de personnes, parmi lesquelles il me faut espérer qu’il y aura quelqu’un qui ne sera venu que pour moi, qui ne me quittera pas des yeux, qui tremblera, qui défaillira en me contemplant.

 

 

 

RAYMOND PENBLANC

 

 

Raymond Penblanc écrit des romans et des nouvelles (à retrouver dans la Revue des Ressources http://www.larevuedesressources.org/_raymond-penblanc,2602_.html Nerval.fr http://nerval.fr/spip.php?mot158

Remue.net http://remue.net/spip.php?mot1796

Secousse http://www.revue-secousse.fr/Secousse-09/Proses/Sks09-Penblanc-Photo.pdf Brèves, Harfang, La Femelle du Requin …) ainsi qu’aux éditions de l’Abat-Jour http://www.editionsdelabatjour.com/article-raymond-penblanc-112461014.html

 

 

Après Phénix, paru en mai 2015 chez Christophe Lucquin, il publie chez Lunatique Prête-moi ta plume, son cinquième roman.

 

 

 

 

Tag(s) : #nouvelles

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