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J’ai bien connu la mer

 

 

 

 

 

Nous sommes descendus mon père et moi par quelques marches dans une vaste pièce plutôt sombre au plafond bas. Il devait y avoir une ou deux fenêtres, mais sans doute étroites. Une sorte de cave ou de remise où la chaleur n’entrait pas, aux murs en maçonnerie brute et dont le plancher de longues lattes grossières bougeait souplement en craquant un peu sous les pieds. Des casiers à poisson vides, vides aussi je crois de grandes corbeilles d’osier. J’étais gamin, je décris de mémoire et avec des mots pour certains alors inconnus de moi. Des cordes lovées, des perches avec ou sans crochet, de gros hameçons, des anneaux de diverses tailles, certains rouillés, le tout suspendu aux murs ou couvrant partie d’une grande table. Des rames aussi, des pièces de bois mal identifiées, des épuisettes, des filets, peut-être aussi des voiles. Des chaises paillées. Un casque de scaphandre dans un coin. Des flotteurs en liège. Des galets. Des objets en cuir, en fer. De nombreux autres encore, souvenirs confus, dont des couteaux, une petite ancre. Un profond silence étouffait les sons. J’ai repéré, occupant de larges planches sur tréteaux qui flanquaient tout un côté, d’autres casiers, de forme ronde et à couvercle. Plusieurs étaient ouverts. On y voyait et devinait en cercles étagés des sardines dans les uns, des anchois dans d’autres, convergeant du museau vers le centre. Leur peau gris-bleu écailleuse ou leur chair marron était émaillée de gros sel ; le nez aurait suffi à les localiser. Quand on s’en éloignait, l’odeur de saumure bien qu’atténuée flottait, persistante. Je ne comprenais pas forcément l’usage, le maniement de toutes ces choses mais à travers leur présence immobile, leur aspect, je les sentais en rapport avec des tâches et opérations marines, avec des gestes de gens de pêche et cela passait en moi, se diffusait. De sa main profonde, mon père guidait mes pas en laissant de la marge. Puis il m’a lâché. Il me parlait. Sous l’écoute, appliquée mais distraite, de ses explications, mes regards se coulaient de-ci de-là, hésitaient, se posaient. J’allais, venais. La rêverie appareillait.

Je me suis retrouvé un moment seul, je ne sais plus combien de temps cela a pu durer. Mon père avait dû remonter pour parler avec les gens de la maison, des parents, peut-être pour boire avec eux une anisette et fumer un peu. Et c’est alors que j’ai vraiment connu la mer. La mer, je l’avais revue plus tôt le même jour, éblouissante dans la lumière du premier matin des vacances, ses vagues resserrées, joueuses sous le vent, puis déferlant contre les rochers de la côte. Immense, intense et renouvelée. D’une terrasse de maison à une autre au fil de nos visites aux branches de la famille – exclamations d’accueil, commentaires flatteurs sur le rejeton mâle que j’étais, embrassades, plaisanteries ponctuées d’expressions italiennes – la mer était restée dans mon champ latéral de vision et sa beauté faisait passer la longueur des rencontres. On pouvait m’agacer la tête de caresses, me pincer les bras pour me dire musclé ; les tantes antiques et voûtées, ratatinées, démonstratives, Tata Fifine et la Lily, la Térésine, pouvaient m’étouffer de baisers picotants car un peu moustachus, je ne perdais jamais du coin de l’œil la mer aimée. Or là, seul dans cette diversité éparse qui me parlait une langue largement inconnue et pourtant intime, je suis entré dans le principe de la mer. Pas de soleil ni de vent, et si peu de lumière dans cet espace circonscrit. Pas les vagues non plus. Pas ces assauts de l’iode que la brise lève. Bien plus troublant, mêlé à l’odeur ambiante de saumure, un je ne savais quoi m’accueillait sous les espèces d’objets et d’attirails divers, insolites, captivants ; il m’habitait, développait en moi ses poussées songeuses, semblait me proposer, me demander peut-être de faire un pas inconcevable alors pour l’enfant que j’étais. Un pas qu’en réponse je franchirais, des années après, dans des domaines étrangers à la mer et pourtant redevables, l’un d’eux en particulier, à l’imprégnation de ce matin-là.

Et puis mon père est revenu, souriant, visiblement heureux de cette visite et des précédentes. Nous sommes retournés chez ma grand-mère en flânant. Les vacances avec ma sœur et nos cousins ont continué.

Notre vie de famille puis mon parcours d’adulte m’ont souvent amené à changer de lieu. Je crois en être au vingtième toit sur ma tête. Dans presque toutes ces maisons, en plus des pièces à vivre, ce que j’appelle parfois des pièces à faire : remises, garages, ateliers…et bureaux, avec leurs caractéristiques particulières et aussi de l’une à l’autre ce côté comme en veille mais appelant, ce potentiel qui parle et mobilise. Mes heures de préparation de jardinage, de bricolage, de rangement, d’écriture jusque tard dans la nuit à la machine puis sur ordinateur, de rêverie active s’y sont déroulées, s’y déroulent avec le même sentiment de plénitude.

Pourquoi donc précisément, dans cette maison louée, pour assez longtemps j’espère, à proximité de Salamanque, abrité de la canicule continentale derrière les persiennes basses, me suis-je mis aujourd’hui à écrire ces plus que souvenirs, inséparables de mon présent ?

Non pas pour me donner à lire.

Pour partager avec qui voudra bien suivre mes lignes un de ces basculements de l’existence parmi d’autres, lorsqu’un fond du réel s’ouvre à nous et nous change. Me connaissant assez depuis le temps que je me fréquente, tenter de le faire à partir de ma propre vie me semble pouvoir aller de soi.

Je reviens aux explications de mon père dans la remise de pêche. À son insu ou non il me donnait bien davantage. Ses paroles ont sommeillé en moi… Et bien plus tard, lorsqu’il a pris plaisir à me raconter son enfance littorale pauvre et ensoleillée, j’ai obscurément commencé à saisir que ce matin-là marquait le début d’une transmission. Et d’une transmission double : celle d’un passé vivace que par lui je me suis approprié ; celle aussi du goût de narrer.

Un carnet m’accompagne toujours. J’y griffonne et j’y note. J’en suis arrivé à la certitude que je ne le ferais plus si, dans cet atelier de carton, de papier et d’encre – de tous le plus fragile, familier et indispensable –, je ne sentais chaque fois vibrer aussi fort le principe de ma vie. Comme un matin d’enfance où la main de mon père puis sa voix m’ont guidé vers un inoubliable et m’y ont laissé libre.

 

 

 

 

 

CLÉMENT G. SECOND

 

 

 

Clément G. Second

 

Écrit depuis 1959 : poèmes (des sortes de haïkus qu’il nomme Brefs, sonnets, formes libres), nouvelles, notes sur la pratique de l’écrit principalement. Quelques communications artisanales à diffusion confidentielle.

Fréquente littérature, arts, philosophie et spiritualité.

A commencé à collaborer à des revues (Le Capital des Mots, La Cause Littéraire, N47, Terre à Ciel, Harfang, bientôt Paysages écrits…) depuis fin 2013 par besoin de plus d’ouverture. Partie prenante de L’Œil & l’Encre*, blog collectif photos-textes à l’initiative de la photographe Agnès Delrieu ( le montage de ce blog déjà visitable se poursuit).

Se sent proche de toute écriture qui « donne à lire et à deviner » (Sagesse chinoise ), dans laquelle « une seule chose compte, celle qui ne peut être expliquée » (Georges Braque), et qui relève du constat d’Albert Camus : « L’expression commence où la pensée finit ».

 

a1944@hotmail.fr

 

* http://agnesdelrieu.wix.com/loeiletlencre

Tag(s) : #récits

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