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Flamant rose.

 

L’éminent critique de théâtre Alfred Demouchet disait toujours que c’était sur les petites scènes de province qu’éclatent les vrais drames, ceux qui, échappant à une mécanique trop routinière, ne peuvent être évités, le théâtre de province (car il existe un théâtre de province, comme il existe un cirque de province, ou encore des ballets et des concerts d’amateurs) lui faisant penser à un accouchement de triplés, ou à une opération chirurgicale à haut risque réalisés par une équipe de Charlots. C’est ainsi qu’au cours de sa longue carrière il avait été le témoin d’événements aussi insolites que le vol plané d’une épée venant se ficher dans l’unique fauteuil resté libre du premier rang (réservé au député de la circonscription, en campagne électorale ce soir-là, et dont l’absence, outre qu’elle était injurieuse pour la compagnie comme pour le théâtre en général, avait été jugée de mauvais augure, prédiction largement confirmée puisque le député avait été battu), ou encore l’effondrement d’un château de toile qui, après s’être détaché des cintres, s’était échoué sur le devant de la scène, telle une baleine se châtiant d’une trop longue existence vouée au plancton. Un autre soir, c’était le dentier de Madame Pernelle qui avait été éjecté de la bouche du comédien interprétant le rôle, selon une tradition remontant à l’époque de Molière, le condamnant à transformer sa tirade en bouillie sous les huées de la salle. Avec la gourmandise du collectionneur dévoilant ses pièces rares, Alfred Demouchet énumérait ainsi les petites et les grandes catastrophes, dont on finissait par se demander si elles avaient réellement existé, s’il ne les avait pas inventées de toutes pièces, par dépit, pour prendre sa revanche sur une vocation de comédien raté. Des pans de décor se détachaient avec fracas, des accessoires échappaient des mains des acteurs, des glissades malencontreuses avaient gâché ce soir-là une des plus célèbres tragédies de Racine.

 

Il y avait cependant un événement qui, parce qu’il était le plus récent, le plus inattendu aussi, semblait porter la marque d’une authenticité indiscutable. L’héroïne en était une actrice dont le nom ne disait rien à personne, et au sujet de laquelle Alfred Demouchet avait négligé de procéder à des recherches préalables, autant par paresse que parce que le spectacle annoncé lui avait paru devoir n’attirer qu’une poignée de dépressifs. Elle s’appelait Cathy Sanvival, et mettait en scène une demi-douzaine de femmes délaissées se succédant dans un salon de coiffure, où elles venaient confier les fruits amers de leur solitude à Rosy, la coiffeuse, aussi lasse et esseulée qu’elles, mais qui prenait au moins le temps de les écouter. Installé au premier rang, Alfred Demouchet avait beau avoir l’œil, il manquait quelquefois de recul. N’avait-il pas remarqué que Cathy Sanvival avait une manière particulière de se déplacer, ce qui, compte tenu du rôle de Rosy, ne lui arrivait que rarement, à l’exception des entrées et sorties ? On ignore ce qui s’était passé dans sa tête ce soir-là, comme on ne savait jamais trop bien ce qui pouvait se passer dans celle des acteurs et des actrices au moment de quitter leurs rôles. Etait-elle déçue du manque de réactivité du public, plutôt frileux et d’ailleurs clairsemé ? S’agissait-il de la toute dernière représentation? Se préparait-elle à renoncer définitivement à sa carrière ? Toujours est-il qu’à l’instant du salut final, au lieu de s’incliner comme il était d’usage, l’actrice avait porté la main à sa cuisse, remontant sa robe au-dessus du genou. Certains spectateurs goûtaient déjà cet épisode ultime, le meilleur de toute la soirée, sans savoir exactement à quoi l’attribuer, se demandant si Cathy Sanvival ne se préparait pas à décrocher l’invisible bas de soie moulant sa cuisse de danseuse, espérant que le véritable spectacle allait pouvoir enfin commencer. C’est alors que chacun avait pu la voir relever sa robe jusqu’au pli de l’aine, puis retirer, après avoir pris le temps de la dévisser, sa jambe artificielle, avant de la brandir devant elle telle une épée de chevalier ou une batte de baseball, non pour la jeter en pâture au public, elle ne pousserait pas le sacrifice jusqu’à là, mais pour se la caler sous le bras et demeurer ainsi, jusqu’à l’extinction des (rares) applaudissements, debout sur une patte, comme un flamant rose.1

 

 

 

 

1 Ou comme une grue, un ibis, une cigogne, Alfred Demouchet n’était pas fixé sur l’identité de l’échassier, lui qui n’utilisait pas moins de 3 prothèses pseudonymiques selon la feuille de chou dans laquelle il alignait ses victimes, et dont nul ne connaissait le nom véritable.

 

 

 

RAYMOND PENBLANC

 

 

Phénix ( roman) paru en 2015 chez Christophe Lucquin.

 

 

 

Notice 2014

Chez Raymond Penblanc (3 romans aux Presses de la Renaissance, 2 récits aux éditions Lunatique http://www.editions-lunatique.com/#!__raymond-penblanc, 2 romans à paraître en 2015, des nouvelles dans une vingtaine de revues, dont Nerval.fr et Remue.net) la poésie n’est jamais bien loin.

 

Tag(s) : #nouvelles

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