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Over the rainbow

Mustang, film de Deniz Gamze Ergüven, 2014 | DR

Mustang, film de Deniz Gamze Ergüven, 2014 | DR

Mustang est un film sur les filles. Une horde de cinq sœurs délurées à peine sorties de l’enfance qu’on découvre le jour de la sortie quand l’école est finie. L’histoire se passe dans un village reculé en Turquie. C’est le début de l’été, les portes de l’école se referment à regret pour Lale, la plus jeune d’entre elles qui se sépare de son institutrice mutée à Istanbul. On devine, par son déchirement, une de ces rencontres qui marque une vie quand une porte s’entrouvre sur les voies déchainées de sa liberté.

Le bus attend les élèves mais filles et garçons préfèrent rentrer à pieds. Sur la plage, un jeu s’improvise. Les filles grimpent sur les épaules des garçons pour se faire tomber à l’eau. La caméra envoutée se rapproche de ces Vénus aux longs cheveux défaits se dressant au milieu des flots dans l’insouciance de leur beauté qui éclot. L’ambiance est bon enfant. On se pousse et s’éclabousse. On se toise et s’apprivoise. On rit et on crie. Sur le chemin du retour, les filles traversent un verger et croquent les pommes quand surgit un homme qui les menace d’un fusil pour l’avoir volé.

Mais quand le corps souffle l’esprit et que le bonheur éclate en plein rire, on ne se préoccupe ni de la poussière que soulève le vent ni de la tempête tapie dans un jardin d’Eden devenu menaçant et le groupe s’enfuit en riant.

A peine rentrées, les jeunes filles dénoncées par le voisinage, sont accusées de s’être souillées aux frottements de la nuque des garçons. La grand-mère hurle avec la même rage que la fougue qui porte le chœur des sœurs à se défendre contre l’injustice qui les frappe. Chaque fille pubère est forcée à la suivre dans la salle de bains pour vérifier leur virginité. Cette première violence est hautement symbolique car elle est infligée par une femme. Pas même le lien familial et le partage de leur condition ne protègent les femmes de la violence sociale que la morale et les traditions font peser sur elles. La fratrie se disloque à chaque fois que la porte claque sur l’une d’entre elles pour les verrouiller dans une féminité qui les arrache brutalement à l’ignorance de leur corps d’enfant et les plonge brutalement dans la culpabilité un corps sexué qu’on juge offensant dès qu’il commence à se dévoiler. Au delà de la prise de conscience d’une respectabilité que chacune va devoir endosser, la réalisatrice fait exploser la fratrie pour montrer comment le pouvoir d’une société conservatrice s’exerce sur les femmes en les isolant dès leur plus jeune âge.

Et c’est tout le talent de la réalisatrice franco-turque Deniz Gamze Ergüven que d’avoir montré l’ambivalence de ces femmes qui se réfugient dans une communauté à la fois bienveillante et oppressante. La grand-mère et les tantes se chargent de transmettre les savoirs pour faire de ces jeunes filles des épouses conformes à la bienséance sociale et ne manquent pas de vanter à chaque famille de prétendants, le caractère unique de chacune d’entre elles comme s’il fallait se prémunir du danger d’avoir des désirs et des besoins communs, une femme unique étant plus facile à influencer qu’une femme qui se reconnait dans le sort et les besoins de millions d’autres. Les femmes dissimulent les incartades que ne manquent pas de mener ces jeunes rebelles mais ce sont elles qui font rehausser les murs et installer des grilles aux fenêtres pour qu’elles ne puissent plus en échapper. Cependant, la télé montre d’autres femmes qui s’organisent dans cette société turque contemporaine pour assister à un match de foot et l’institutrice jouera un rôle décisif dans l’émancipation de la dernière des sœurs.

Le rôle des hommes dans cette organisation majoritairement patriarcal est tenu par l’oncle qui règne en maitre tyrannique et incestueux sur la maisonnée mais là encore, on ne peut réduire le déterminisme social de ces femmes au seul pouvoir masculin. Une des sœurs épouse sans y être contrainte l’homme qu’elle aime, un médecin tente de réconforter une jeune mariée auquel on fait subir un test de virginité la nuit même de ses noces, une autre se lie d’amitié avec un homme qui lui apprend en secret à conduire. Chaussée de vernis rouges qui rappellent ceux de Dorothy dans le Magicien d’Oz, Lale prend sa vie en route, fait grincer l’embrayage, cale, freine brutalement mais s’obstine à ne rien lâcher pour s’affranchir de ses peurs et voler un jour de ses propres ailes.

Car il y a aussi des trêves pour s’inventer une autre vie quand le sort s’acharne à vous la voler. Magnifique scène où les filles dans leurs chambres improvisent en maillots de bains une scène de baignade dans les vagues imaginaires de leurs draps et où une sœur violée retrouve sa dignité en choisissant elle-même un nouvel amant.

Au delà d’un portrait d’une certaine jeunesse turque corsetée par les traditions (et on voit bien que certaines camarades des sœurs ont une vie plus libérée en continuant à aller à l’école par exemple), ce film est un constat du sort réservé à certaines femmes mariées ou abusées contre leur gré mais aussi un chant à l’ingéniosité des femmes à faire évoluer leur condition.

Dans une scène du film, les adolescentes captives bronzent sur une terrasse aux murs bleutés et on se met à imaginer leur vie de femme comme le soleil qui vient après la pluie, avec juste les couleurs de l’arc en ciel pour rayer l’horizon.


 

 21 juin 2015

 

 LAURE WEIL

 

Laure Weil se présente :

 

 

 


Professeur agrégée d'arts plastiques, je suis aussi curieuse de littérature, de cinéma et  d'architecture. J'ai fabriqué quelques livres d'artistes, dont le lien entre eux semble être l'effacement. Livres restés confidentiels. J'écris généralement pour restituer une rencontre avec une œuvre, qu'elle appartienne au champ des arts plastiques ou au cinéma.
Je cherche à diffuser mes textes parce qu'il est plus facile de se motiver à écrire régulièrement quand on sait que ses textes sont susceptibles d'être publiés.
Mes écrits sont nourris par ma culture des arts plastiques et par ma liberté à jouer avec les mots, comme s'il s'agissait de couleurs pour un peintre.


 

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