Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Voici le Désert

Dom Gabrielli

L’aile éditions, 2014

102 pages

10€


 


 

Dans « l’immensité du tout » : la poésie de Dom Gabrielli


 

Dans son dernier recueil Voici le désert, Dom Gabrielli offre un désert de rayons et de roses à ses lecteurs autant qu’à lui-même. Contenant des poèmes en anglais avec leur traduction en français par l’auteur et Laetitia Lisa, ce livre bilingue est une errance incessante à travers les dunes, les visions et les souvenirs à la recherche « des vents profonds de l’inconnu ». Lumineux et translucides, les poèmes se déroulent avec grâce et délicatesse; éthérés, ils emmènent le lecteur sur un tapis magique vers un monde merveilleux où tous les sens sont en éveil.

L'approche du désert doit être parfaite, son appréciation complète. Alors que les yeux peuvent savourer des « crêtes de jaune suspendu » et des «palmes émeraudes », et être suspendus à « l'œil ensanglanté de l'aube », les oreilles sont attirées par « le filet subtil de la fontaine » et le chant de la « grenouille de l'aurore ». Enchantées par « la chanson de la bien-aimée», elles restent attentives à « la peau tardive en toi », aux « danses amandines ».

Une pléthore de goûts et de parfums rend l’assimilation presqu’enivrante : entre « baiser salé», « orange et cannelle », parfums de « menthe douce » et des «sucres inconnus» et «vents de cumin» qui « mijotaient » sur « la langue assoiffée de ma dégustation ». Même les anciens lits des rivières et le fait de toucher leurs « sels » deviennent un rite sacré destiné à oindre « les rives de leurs absences".

Cette plongée dans le désert avec tous les sens invite l'érotique :

Puis-je l’embrasser

Ce parfum de toi

Brûlant de vapeurs de menthe

Ce nuage érotique d’une respiration trouble

 

Comme Almásy d’Ondaatje, le poète non seulement valorise la sensualité mais aussi vénère le désert du désir et de la jouissance:

 

La nuit

Est pleine d’ânes

Hurlant sexe

Aux étoiles

 

La nuit dans le désert est synonyme d'intimité et de romantisme, mais aussi de douleur et de perte :

 

Perdue la nuit

Je suis descendu là-bas

Vers les amours perdues

 

Mes larmes étaient de silencieuses mares

Pour le plongeur cynique

 

A la fois l’un et l’autre

 

Par les couchants la douleur s’étirait

 

Au sein de la course effrénée et du vacarme propres à cette époque de fous, le poète est assez généreux pour proposer une échappée des pressions du quotidien vers un paysage où l'on peut se perdre volontairement, se dissoudre « dans le bleu profond », perdre [sa] main « dans les dunes de sable d’or". En fait, la perte devient le fantasme suprême ; un état que l’on chérit, ouvrant la voie à un chant sans limites, incitant à voyager vers des horizons plus lumineux : "Je suis un frère perdu d'une race perdue / tu ne t’es jamais perdu tu es assis fier".

 

La peur de la perte n’existe pas puisque dans ce vaste désert aux multiples facettes, tout peut encore être trouvé "par magie". D'autre part, il y a la peur de « perdre le silence" et il y a la consolation d’écouter le désert. Chercheur qui apprend à écouter le désert à la manière de Santiago, de Coelho, le poète est si joyeux et calme qu’il se sent enclin à converser « avec le saut de l'amphibien ».

 

Le Silence est un art dans ce recueil. Choix plus qu’obligation, il est invité afin de saluer la solennité du lieu, sa sainteté. Léger plutôt que lourd, il est en harmonie avec la communion et les méditations du poète. Plus important encore, le silence est un rituel: "il écrit / avec les mains d’elle / sur sa peau mate / en silence / il attend le hors-temps".

 

Le poète est pour toujours attiré vers "là où le désert parlait/ là où la chanson se chantait elle-même". Le désert est chant et discours; il est tous les mots et les poèmes (qui sont) à venir: "je suis couché en silence / yeux fermés dans une veillée de nudité / en attendant le désert".

 

Vaste et illimité, le désert invite ses contraires: "sur la montagne / où la fraîcheur des nuages ​​s’accumule / près des sommets enneigés / les Anglais viennent goûter". Le poète invoque-t-il les contrastes pour mieux concevoir la vraie beauté du désert ou mesure-t-il l’étendue de ses bénédiction en chérissant son doit d’étreindre toutes les régions, toutes les saisons, tous les paysages naturels?

 

Pourtant, cette présentation du désert par Gabrielli n’est pas que simple admiration ou agréable contemplation. Même au milieu des états de transe, il y a place pour l’œil critique. Comment les étrangers traitent-t-ils les mendiants locaux ? "Ou s’en va-t-il/ dans la lumière de loup crépusculaire/ les touristes se souviennent-ils de ses mots / lorsqu’ils dorment sur leur argent gelé". La pauvreté et les besoins sont décelés, sans négliger toutefois une lueur d'espoir : "dix enfants dans une seule / la nuit dans la nuit/ les étoiles du lendemain».

 

Le poète dépeint de nombreux personnages dans ce cadre typiquement Marocain : un mendiant, une femme voilée, et un nomade. Plutôt de la présenter comme une odalisque traversant le "souk", le regard porté sur la "femme voilée" est émerveillement, vénération de sa beauté féminine, et respect pour "les poèmes dans ses yeux". Le nomade, lui, n’est pas dépeint comme un barbare sauvage ; ni méprisé ni sous-estimé, il est apprécié pour son expression très idiosyncratique; on y reconnaît son charme et son intelligence, sa faculté à écrire et à exprimer ses origines et son héritage "directement / dans le vent le soleil le sable". la conviction du poète est claire : «la domination est vaine / la vanité doit être bannie ".

 

Exempte du regard colonisateur, c’est une approche mûre de désert. On y trouve une reconnaissance, un tracé des origines, une cartographie d'appartenance. Le « je » est  « il », le « ils » devient « nous », chacun d'entre nous : «nous étions tous Maures autrefois / expulsés d'un pays de richesses / stigmatisées / les peaux de nos errances »

 

C’est un appel urgent à la tolérance et à la compréhension : " banniras-tu ce que j’ai banni / dans le sein du demain naissant/ pour que nos enfants puissent jouer / dégustant du thé à la menthe / sur le tapis Henbel". Il y a même une obsession d’avertir des dangers de la «haine»:

 

crois-moi

 

si les mots

ne crépitent pas d’abord

dans les plis brûlants de ta peau

s’ils ne respirent pas

sur toi

avant que tu ne les infuses d’élixirs floraux

 

ils empesteront toujours la haine

 

 

Et la respiration est là, du début à la "fin". Brefs, avec un espace confortable entre leurs lignes, les poèmes de ce recueil respirent. Est-ce l'effet «désert»? La vastitude et la texture des poèmes s’enchevêtrent et le tissu textuel ne peut que succomber au principe de l’ampleur.

 

Cette ampleur est également traduite grâce aux belles calligraphies de l'artiste Tunisien Najeh Jeghama qui sont une transcription en français, anglais et arabe de certains poèmes et lignes issues du recueil. Celles-ci servent à titre d'illustrations esthétiques et sémantiques des mots de Gabrielli. Le jeu avec l'espace, les formes, la densité et la longueur est présent tout au long du livre. Contenant des courbes, lignes, arcs et carreaux en noir et blanc, certains tableaux sont analogiques, d’autres asymétriques, ressemblant à des tapis berbères constitués d'innombrables lettres, chiffres, et figures de mules, ou tribus. D'autres apparaissent comme des chameaux ou des tentes. Dans « la crémation du tout », ce sont des transmissions subtiles de l'écho, de la vision et du message de Gabrielli sous une forme artistique différente mais non moins attirante.

 

Les poèmes dans leur itinéraire ne peuvent former autre chose qu’un cercle, une errance. C’est comme si, eux, à leur tour, sont inclinés vers le vagabondage. La perte ouvre le livre et le scelle. Il n'y a pas de point de départ ou d'arrivée fixes ; il n'y a pas de formes précises : nous sommes dans « l’été brûlant d’Avril », dans « le vert des hivers de glace », dans « l’aube argentée de l’Atlas », au cœur des « pluies secrètes » et des rayons du soleil « Berbère(s) »; nous sommes dans "l’immensité du tout". Peut-être, que la seule destination possible, encore une fois, reste les poèmes eux-mêmes, « les poèmes perdus » :

 

ceux que tu n’as jamais pu trouver

ceux qui ne portaient pas de relents de toi

ceux écrits à l'instinct

 

Le poète a bel et bien écrit avec « l'instinct» ; son «stylo avait plongé dans les pluies impossibles ». Le recueil de Gabrielli est cette chanson venant « du fond des dunes », cet écho de « l’océan dans son nid de rocher ».

 

Un "sourire", sans hésitation, suis-le; un "baiser", ne tarde pas, "cueille-le au couchant ».

 

 

 IMENE BENNANI

 

Imene Bennani

Assistante

L’Institut Supérieur des Études Appliquées en Humanités de Sbeitla.

Université de Kairouan

 Tunisie

 

 

****

 

Plus d'infos : Dom Gabrielli

 

http://www.domgabrielli.fr/2014/12/07/voici-le-d%C3%A9sert-here-is-the-desert/

 

 

 

Tag(s) : #articles - articles critiques

Partager cet article

Repost 0