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Les Tranches

 

 

Ce découpage, je n’étais pas près de l’oublier. En prévision de mon opération de la vessie - un petit polype à extraire – j’avais dû boire un grand verre d’eau toutes les dix minutes. Qu’on me prescrive d’absorber du Médoc, passe encore, mais se gonfler de flotte comme une baudruche, ça vous ballonne le ventre. Non seulement ça vous humidifie, mais ça vous humilie.

Cependant, cette astreinte eut une autre conséquence, beaucoup plus inattendue. Mon corps et mon esprit avaient été imprégnés par ce découpage horaire en tranches de dix minutes, à tel point que, plusieurs jours après avoir subi l’acte chirurgical, je ne pouvais me débarrasser de cette imprégnation. Je surnommai ce phénomène le syndrome de la pisse – le syndrome urinaire aurait fait trop prétentieux. Au lieu de découper les heures, comme auparavant, en demies et en quarts, je les décomposais maintenant en tranches de pisse, comme je les appelais, de dix minutes chacune. Certes je n’urinais pas toutes les six cents secondes, mais l’expression que je venais de créer disait bien ce qu’elle voulait dire, pour moi en tout cas. Pour les autres, c’était moins évident.

C’est ainsi qu’une fois, mon chef de service se trouvant en retard au rendez-vous qu’il m’avait fixé, je m’entendis demander à la secrétaire : « Dans combien de tranches de pisse pensez-vous qu’il arrive ? ». La stupéfaction qui envahit le regard de la jeune femme me fit craindre que ce dérapage ne nuise beaucoup à mon avancement. Je me repris aussitôt, prétextant une confusion due au récent choc opératoire. Il fallut tout de même plusieurs tranchettes avant que la secrétaire ne s’en remette. Cette mésaventure se reproduisit dans diverses circonstances. Un jour où l’un de mes collègues me demandait l’heure, je répondis : « Midi, moins deux tranches de p… ». C’est de justesse que je ravalai le mot fatidique. « Ah ah, ton appétit te trahit !

Oui, je me crois déjà à table. » J’avais de la chance, les circonstances m’avaient sauvé. Grâce à l’équivoque des tranches.

Mais si je ne parvenais pas à me débarrasser de cette perturbation horlogère, c’est peut-être parce que je me trouvais à mon aise dans ce découpage simplifié. Cela relevait du procédé monétaire. Cependant, à l’inverse de celui qui, en 1960, avait permis de rajeunir l’ancien franc en centuplant la valeur du nouveau, ou de celui du passage à l’euro qui avait presque divisé par sept l’équivalent de notre franc, moi je réduisais la durée de la valeur de référence : il ne fallait plus que six petites unités pour atteindre les soixante minutes, et non plus quatre gros quarts ou deux énormes demies. Quel allègement que de vivre les heures en six tranches, qui totalisaient la même valeur que les six cents minutes de l’ancien régime ! Cette nouvelle façon d’aborder le déroulement du temps était pour moi une libération existentielle, je me sentais vivre plus tranquille, les journées se déroulaient plus posément. En outre, j’étais passé du rythme binaire au rythme ternaire. J’avais largué la marche basique et simpliste, étroitement guindée dans son tempo militaire, pour atteindre la souplesse de la valse. Ma vie ne défilait plus, elle dansait. Je ne marchais plus, je ne courais plus après le temps, je l’enveloppais, le tournoyais, je le spiralais ! Noureev pouvait aller se rechaussonner.

Quelques esprits plus matheux que le mien me firent remarquer que, au contraire, plus j’augmentais la fragmentation du temps et plus j’amplifiais mon inquiétude de l’inachèvement, ma peur de ne pas disposer du laps temporel suffisant. Pendant que j’y étais, j’aurais pu tout aussi bien – c’est-à-dire tout aussi mal – prendre pour référence la minute, voire la seconde, le dixième, pourquoi pas le millième ! Voilà une objection qui m’ébranlait fâcheusement. Mais alors, répondis-je, il suffit d’opérer à l’inverse : oublions les quarts et même les demies, référons-nous aux heures, ou même aux couples d’heures... – Mieux encore, ajouta quelqu’un, osons le partage en demi-journées ! – Mais… on retombe dans le triste rythme binaire ! – Dans ce cas, me dit l’autre, je ne vois qu’une solution, la plus simple et la meilleure. Vous ne croyez pas ? – Euh… je ne vois pas bien… à quoi pensez-vous ? – Au trois repas de la journée. Vous l’aurez, votre rythme ternaire !

Le raisonnement était convaincant, mais quelque chose ne collait pas, pas avec moi en tout cas. Soudain je réagis :

Oui, vous avez raison, mais il faudrait pour cela que, lors d’une prochaine opération, le chirurgien me prescrive de boire trois fois par jour. – Bien sûr, me répondit-on avec un petit sourire : comme vous l’avez toujours fait, depuis des dizaines d’années. Et comme nous le faisons tous.

Tel un bœuf à l’abattoir, je fus assommé par le coup de masse de cette rhétorique. Plus d’envols pour moi, plus de spirales temporelles, je me mis à traîner les pieds. Mes tranches de liquide urinaire me faisaient maintenant l’effet de tranches de matière – dont je n’ose préciser le qualificatif. Mais… je n’allais pas me laisser abattre comme un ruminant ! Je saurais surmonter l’austérité morose de l’hégémonie rationaliste des mathématiciens !

Et je pris rapidement rendez-vous avec le chirurgien. Oui, il me semble, Docteur, que le petit polype est revenu…

 

 PATRICK LE DIVENAH

 

 

 

Patrick LE DIVENAH Bio-biblio 

 

Auteur et plasticien parisien, aussi amoureux des mots que des images, il assemble parfois les deux. Il publie poèmes et nouvelles dans les revues L’Intranquille, Verso, Moebius (Québec), Décharge, La Passe, Passage d’encres, N47, Rue Saint Ambroise, Brèves, Harfang, Soleil & Cendre, Traversées (Belgique), Xéro…Et en ligne : Incertain regard, Sitaudis, le Capital des mots, Décharge, Soc & Foc, les Carnets d’Eucharis…

Aux éditions: Passage d’encres : Mémoire de l’Imaginaire,2011; L’Echappée belle: Blasons du corps féminin,2013;Gros Textes :Newton & Milo,2014; p.I.sage intérieur: Algues,barges & autres bestioles, printemps 2015…

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