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CHRONIQUE

 


 

Pas Pleurer de Lydie Salvayre

Ni un bon livre, ni un mauvais livre. Juste un livre raté dès le titre sibyllin, Pas Pleurer de Lydie Salvayre. Et pourtant, l’entreprise était belle, noble même. Raconter la guerre d’Espagne, pas la romantique qui fit accourir des quatre coins du monde des jeunes hommes et femmes prêts à en découdre avec le fascisme et ses sbires, persuadés que la quête d’un monde meilleur se trouve toujours dans des circonstances secouant d’autres pays que le leur. Non raconter celle qui inonda comme un mauvais sang l’Espagne rurale, celle de Montse (Montserrat Monclus Arjona et mère de l’auteur) et de son frère José, celle de leurs parents, paysans pauvres et besogneux, qui ne connaissaient de l’horizon que celui où se découpait la silhouette des oliviers. Une terre rude, sèche, embaumée parfois par le parfum des amandiers, où la poussière est l’amante du vent et où le soleil signe autant de victoires que de défaites. Cette terre dont les sillons âprement travaillés par leurs mains rudes appartenaient à de grands propriétaires terriens - tel ce Don Jaime Burgos Obregón de Pas pleurer, époux d’une femme désœuvrée et hystérique et père d’un fils bâtard, Diego, qui revanchard pathologique par abandon paternel et maternel, deviendra communiste non par conviction sinon pour avoir une existence. Des "terratenientes" dont la richesse émargeait la puissance despotique, qui se fichaient comme d’une guigne de leurs journaliers esclaves mais ne dédaignaient pas culbuter leurs jeunes filles. Ne priaient-ils pas, tout comme eux, le même bon Dieu, le dimanche à l’église, eux devant avec leurs bancs attitrés et les pauvres, la lèpre de leur fortune, derrière, assis ou debout, les femmes d’un côté et les hommes de l’autre, et veillant sur ce troupeau hétéroclite de toute son âpreté de bigote desséchée, une Doña Pura.

J’en ai connu de ces mauvaises viandes, aristocrates ou non, qui font toujours résonner de leurs commérages vipérins et frustrés les rues de ces villages que l’on imagine aisément aujourd’hui, parce que gorgés de soleils touristiques, paisibles de toute éternité. Hier pourtant n’est pas oublié. Le feu couve sous les cendres du ressentiment et de l’amertume des vengeances accomplies ou non. Quelques allusions et sous-entendus et les bûchers sont prompts à se rallumer. Chez ceux-là on était fasciste, chez ceux-ci républicains. Là ils ont même déterré des bonnes sœurs décédées pour profaner leurs cadavres. Ici, le curé a dénoncé ses ouailles. Fusillées à l’aube dans ce champ. Là, deux frères, l’un était républicain et l’autre de la phalange. La haine est un héritage familial.

Non, la guerre d’Espagne ne fut pas une guerre romantique. Elle n’a pas le visage d’Ernest Hegmigway (Pour qui sonne le glas), ni celui de Malraux (L’Espoir), ni celui de Georges Orwell (Hommage à la Catalogne) ni celui de la fameuse photo remaniée de Robert Capa (La mort d'un républicain) ou encore de Georges Bernanos (Les grands cimetières sous la lune), écrivain qui fut l’un des premiers à dénoncer la répression franquiste et avec lequel Lydie Salvayre établit un contre-chant à sa propre histoire, ou plutôt à celle de sa mère, Monste, dont la mémoire effacée par des troubles irréversibles se résume à l’étincelance d’un été, celui de l’année 36. Cette conflagration brutale qui laissait présager celle à venir sous la botte du nazisme, eut pour acteur et spectateur d’abord et avant tout le peuple espagnol, toutes classes sociales confondues. En préambule, elle fut révolte, puis soulèvement et enfin révolution d’une population éreintée de misère, prise entre l’indifférence hautaine de leurs exploiteurs et maîtres et le goupillon castrateur d’une église catholique arrogante. L’humanité allait triompher. Un autre monde était vraiment possible. Ce fut un beau rêve, un songe où tout parut lumineux et possible, dix secondes d’utopie dans l’éternité du malheur qui habillaient encore d’une incroyable joie mélancolique les yeux des quelques vieux (et vieilles) libertaires espagnols que j’ai rencontrés.

Le temps que les idéologies et ses foutues litanies en isme encrassent les discours, et ce devint l’enfer de la guerre civile. De tous les côtés. Tous fanatiques et meurtriers. Républicains, franquistes, communistes et sans opinion. Suiveurs, suivants et suivis. Seule la puissance des armes détermina le degré d’atrocité dont furent capables les uns et les autres. L’église, si souveraine encore en Espagne, crucifia joyeusement à pleines bénédictions les pauvres, les rebelles, les athées et les suspects en tout genre et Pie XI tendit ses anneaux à baiser au caudillo Francisco Franco.

La jeune et jolie Montse, alors âgée de quinze ans, ne garda de ces tourbillons sanglants que la jubilation libertaire et ses jours radieux où tout arrivait et se vivait. Les rues de Barcelone bruissaient, filles et garçons, on parlait, on riait, on fumait, on se touchait, on buvait, on s’aimait, on croyait aux lendemains chantants. Elle découvrit l’amour et les plaisirs du corps dans les bras d’un jeune français. A peine ébauchée, sa vie s’y termina, lui laissant dans les entrailles, une fille, Lunita, la sœur aînée de la narratrice. Retournée dans son village catalan, grosse de cette promesse honteuse conçue hors mariage qui ne manqua pas d’alimenter les commérages, elle épouse Diego, le rouquin sans charisme, communiste stalinien psychorigide et maniaque, fils mal né de Don Jaime, opposé en tous points au frère de la jeune femme, José. Ce dernier, adolescent charismatique, rouge, anarchiste et libertaire est plein d’illusions. Un môme solaire - qui à mon sens, est dans cette histoire le personnage le plus attachant tant il reste, jusque dans la mort, cohérent avec lui-même - verra ses rêves s’effondrer d’épouvante devant la réalité de la guerre, la mort sommaire et exutoire des uns, les trahisons des autres par intérêt propre ou politique. Lézardes de toute une jeunesse qui allait devenir le cauchemar de la dictature espagnole. Diego et José se haïssent depuis l’enfance, stigmatisant à l’intime comment la guerre greffe les divergences politiques sur les sentiments. José finira par être tué par les phalangistes, peut-être d’une balle tirée par son beau-frère, lors d’un coup de feu sans gloire. En 1939, Montse et sa fille Lunita feront partie de l’interminable file de réfugiés, fuyant le régime franquiste, qui gagneront par le Perthus, la France.

Une histoire belle en elle-même et qui aurait pu préserver son authenticité si le style de Lydie Salvayre n’avait pas flanqué tout ce bel édifice par terre. Le quatrième de couverture nous l’affirme péremptoire. Il s’agit là d’une écriture joyeusement malmenée. On attend de la truculence, de l’humour, de l’inventif, on ne trouve que du ridicule, du lourdingue qui enlise la narration. Un fragnol, sabir de français et d’espagnol qui consiste souvent à simplement franciser grossièrement des termes espagnols, via le langage maternel - burler pour burlar (moquer), griter pour gritar (crier), mirade pour mirada (regard), comprendre pour comprender - ce qui donne par exemple : « Je n'arrivais pas réellement à l'embéléquer - (je suppose pour embellecer) -, si j'ose dire, me dit ma mère. A lui assurer que ses gâteaux étaient les meilleurs de la terre, et à lui faire ces déclarations maravilleuses (maravillosas) que les enfants font à leur mère lorsqu'ils les sentent tristes et en manque d'arrosage

Cette truffade d’artificialité finit par être lassante, d’autant plus que Lydie Salvayre, sans doute pour ajouter du piment à une écriture relativement plate, l’épice d’une vulgarité outrancière qui se veut (pour le béotien ignorant de l’Espagne profonde) le reflet fidèle des expressions populaires employées à tout bout de champ par les campesinos. « Me la pongo en el culo… » et ses multiples variantes fricotent avec nombre de cojones, de hombres con o sin huevos, de cabrones, de putas y todos sus hijos, et leurs correspondances en français, couilles, enculé, il se la touche, bite (« ces connes qui veulent à tout prix rester vierges si bien qu’il n’y a pas d’autre moyen que de recourir aux bons offices d’un âne pour se faire sucer la bite. »), etc. Bien que la grossièreté et l’agressivité puissent être concomitants à la maladie d’Alzheimer, Montse, narratrice de sa propre vie, y écorne son portrait et en devient parfois ridicule, voire imbécile.

La vulgarité littéraire lorsqu’elle est employée à bon escient et non pour masquer une pauvreté stylistique peut se révéler réjouissante à l’esprit. Mais ici, elle atteint des cimes de mauvais goût, notamment quand Lydie Salvayre entreprend de disserter, théorie actuelle du genre oblige, sur la musicalité des pets masculins et féminins provoqués par la consommation de pois chiches : « On commence par discuter de… […]…de la différence des pets selon les genres féminin et masculin, tant sur le plan de la musicalité que sur le plan de la fragrance, de leur valeur préventive et curative, et de leur capacité à faire décamper l’ennemi… […]…puis des garbanzos qui le composent (le cocido), pois chiches en français (pourquoi chiches ?), qui sont les plus exquis, les plus délectables, les plus espagnols des légumes de la terre, princes des Fabacées, fournisseurs d’énergie, délicieusement parfumés, connus pour faire bander et qui font péter les hommes bien plus que les femmes, pourquoi ? (plaisanterie typique du mâle espagnol, commente ma mère)…. », ou mesure l’empathie psychique ou physique d’une femme à l’humidité de son vagin : « Mais mon cœur, à cette époque, me dit ma mère, était sec como el chocho de doña Pura excuse l’humour. » - « elle n’avait jamais baisé y su chocho estaba sequito como una nuez. »

Joyeusement malmenée cette prose ? Ou joyeusement massacrée ?

Outre les textes de Bernanos - et heureusement que Bernanos traverse ce livre ! - qui s’introduisent en alternance dans la narration ou encore la liste de tous les signataires, évêques et archevêques, de la lettre épiscopale de juillet 1937 approuvant la dictature de Franco qui n’apporte rien au texte et que la plupart des lecteurs doit zapper, d’autres artifices stylistiques redondants abondent. Employés à petite doses, on peut en apprécier l’usage. Systématiquement répétés, ça gave… mais ça délaye ! Les anaphores pleuvent, adverbes, adjectifs (exemple : immuable), verbes, tout y passe dans cette litanie verbeuse qui non seulement alourdit inutilement le texte mais donne parfois au lecteur l’impression d’être pris pour un abruti. « … le dénigrement furieux de cette République par une Église insolemment puissante, pourvue de banques insolemment puissantes et d’entreprises insolemment puissantes… » ou « Au tumulte joyeux de juillet avait succédé un climat de méfiance qui imprégnait tous les rapports et jusqu’aux plus intimes, quelque chose d’impalpable, quelque chose de mauvais et de délétère qui imprégnait l’air, qui imprégnait les murs, qui imprégnait les champs, qui imprégnait les arbres, qui imprégnait le ciel et toute la terre. » Et encore : « Le manège se répète, identique, tous les dimanches pompompom pompompom, sous les yeux espions de sa mère qui a parfaitement perçu le manège des yeux qui n’est rien d’autre que le manège du coeur pompompom pompompom. » Et la dernière : « Elle se sent paisible. Heureuse et paisible. Elle a le sentiment heureux et paisible de partir en vacances… »

Autre tour de passe-passe pour étoffer cette maltraitance jouissive du récit, la rupture, réitérée elle aussi, de la construction dans les dialogues indirects qui je le suppose, veut coller à l’effervescence décousue de  l'oralité. « Du reste, ils disent que le confort américain, ils s'en tamponnent le Mais ce n'est pas du tout ce qu'on leur propose ! s'indigne José… »

Enfin bref, ce rabâchage et cette vulgarité sont indigestes et finissent par brouiller d’agacement la lecture de cet ouvrage, avec ou sans Goncourt, version soupe populaire.

Je ne me souviens plus quand tombe le jour de la fête du livre en Espagne, mais je me souviens du livre que la compagnie de bus qui allait de l’Extremadure à Madrid m’offrit ce jour-là. Un bijou d’écriture, mêlant la pure littérature à la truculence populaire, un livre dont je tairais le titre et l’auteur, tant j’aimerais le traduire. Il parlait de la guerre civile, d’une femme, une paysanne, de ses interminables tribulations à la recherche de la dépouille de son compagnon, des horreurs inscrites dans la terre, des républicains et des franquistes, une sensibilité à fleur d’âme. Un livre de rires et de l’armes.

Au fond, Pas pleurer est un titre excellent… Un titre pour un livre de tête. Et l’on ne peut que donner raison à Georges Bernanos lorsqu’il écrit dans Les grands cimetières sous la lune : Le monde vit d’illusion, c’est-à-dire de prestiges et c’est un grand malheur pour beaucoup que se substitue au prestige des personnes ou même des uniformes, le prestige plus médiocre encore des mots

© L'Ombre du Regard Ed., Mélanie Talcott  -14/11/2014
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HUMEUR

 

Le pays des Intouchables

La grande fatigue de l’existence n’est peut-être en somme que cet énorme mal que l’on se donne pour demeurer 20, 40 ans, davantage, raisonnable, pour ne pas être simplement profondément soi-même, c’est-à-dire immonde, atroce, absurde. Cauchemar d’avoir à présenter toujours comme un petit idéal universel, surhomme du matin au soir, le sous-homme claudicant qu’on nous a donné.

 Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit

 

Toute crise a ses points de rupture, une fragilité antérieure et annonciatrice de la prévisible fracture. Ainsi, il y a eu la France d’en haut et celle d’en bas, celle des people bling-bling avec leur glamour, leur land, leurs sex-stories et leurs Porsches Panamera et celle des culs-terreux, du péquenot d’hier au prolo d’avant-hier, jusqu’au ravaudage permanent du tissu social d’aujourd’hui, en passant par celui du peuple démocratiquement indigné qui en bave dur pour remplir quotidiennement son frigo de surgelés et de bio allégés. Les Républiques chan- gent, les monarques et leurs courtisans restent. Autres temps, autres étiquettes, la danse continue en chaloupé binaire. Le rustre, le plouc, l’inculte, le béotien contre l’élite, la crème, l’intelligentsia, la fine fleur de la nation, la chefferie et ses oligarchies fluctuantes et légitimées, bref celle à qui l’on octroie une supériorité morale, intellectuelle et culturelle, dont le propre est de qualifier en disqualifiant et le but, de protéger la masse brouillonne de son incurable crétinisme, voire de ses perversités en latence, en prenant – en son nom et sans la consulter – toutes les décisions, qu’elles la concernent de près ou de loin.   

La mise en équation est actuellement fort simple, elle n’a plus d’inconnue. La dichotomie affiche son obscénité, dûment distillée et contrôlée par les tenanciers de l’espace politico-médiatique. Pour bénéficier de ses couvertures, il suffit de se glisser dans les draps ad-hoc, ceux en meilleure soie sur lit de caviar des idées justes et éclairées qui nous dessinent des futurs obscurs ou ceux en nylon recyclé, joliment imprégnés des sueurs nocturnes dégueulasses des brebis galeuses qui zappent l’actualité, de faits divers en scandales. Pour elles, pas de crise ! Elles sont quotidiennement en croissance exponentielle. Nos élites ont la fleur en bouche et les clouent au pilori de leur vocabulaire académique et éthiquement répressif.

Enterrée la génération Woodstock et la génération Punk, dépassées la génération Capote et la génération sacrifiée, ignorée la génération indignée, et les enfants de la télé ou les fils de pub, béni soit la fin du prêt-à-rêver ! Le citoyen lambda du XXI° siècle se doit d’être mis aux parfums de la nouvelle écologie morale. Le temps est aux zélateurs et aux délateurs. Si l’anonymat d’en bas vous pèse, oubliez la téléréalité, misez plutôt sur la rumeur publique. Reconvertissez-vous ! Soyez fraudeur du fisc, fossoyeur de la sécurité sociale, criminel de la route en puissance, tricheur aux allocs, pédophile récidiviste, délinquant d’un quartier sensible, arracheur de plantes transgéniques ou pollueur fumeur… Sous les feux de la rampe dont ils sont tellement friands, nos raisonnantes têtes pensantes, entre experts réformateurs et philosophes du bazar social, se chargeront de déminer vos comportements, toujours dans le juste milieu, à mi-chemin entre la victime et le bourreau. Ils sont là pour vous rassurer et vous dire qu’ils veillent au grain, à tous les grains. Nouveaux VRP en permanente mission de salubrité publique, ils moralisent l’Histoire, celle à laquelle nous ne sommes plus conviés à participer, clones de pointure minimaliste de l’inénarrable BHL, celui-ci monnayant sans état d’âme le luxe de ses révolutions choisies.

Vous me direz tout le monde n’a pas la verve libertaire d’un Charles Bauer, ni même oserait se revendiquer révolutionnaire de profession comme Illich Ramirez Sanchez, alias Carlos. L’indignation finit là où commence le conformisme. Las ! Si vous êtes vraiment titillé par le démon de la célébrité, fut-elle des plus médiocres, il vous reste à souquer ferme pour gagner une place éphémère parmi les têtes de gondoles. Devenir le rappeur phare de l’instant, exhiber votre carte vermeille de chanteur à minettes devant un parterre troisième âge, balancer seins et fesses relookés en vous prenant pour Rihanna, écrire vos mémoires entre fond de terroir et scandales politico-sulfureux ou vous adonner à la littérature Mac Do, débusquant la trouvaille pour déboulonner tous les besogneux du mot, bien ancrés dans ce fond de commerce.

Ne croyez pas pour autant décrocher le pactole !  Nos prestataires de services intellectuels ont leurs cercles de raison et n’hésitent pas à monter au créneau consumériste du prêt-à-penser. Ils vous diront ce qu’il faut lire et allumeront pour vous les feux de joie de leurs autodafés silencieux, d’autant plus que dans leur entreprise, ils seront soutenus par l’Homo Sapiens Parisianus Journalinus, boursicotiers de la culture et gardiens appointés de révolutions avortées. Et vous, pauvre Citadinus campesinus provincialus incognitus qui n’avez pas l’opportunité d’arpenter la même géographie urbaine, entre arrondissements ciblés et réseaux sociaux fermés, il ne vous restera qu’à battre le pavé rutilant de la déconfiture et du doute.

A moins que, faisant feu de tout mercantilisme laminant, vous décidez de vous enferrer dans votre solitude monacale pour concocter du bel ouvrage anonyme, un de ceux qui comme le bon vin, doit attendre la maturité, pour être dégusté par la France d’en haut, vue d’en bas. Comme le disait joliment Cyril Conolly : mieux vaut écrire pour soi et ne pas avoir de public plutôt qu’avoir un public et ne plus être soi-même

Mélanie Talcott  © L’Ombre du Regard Ed. – 17/07/2012

 

 

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LIVRE

Extrait de Goodbye Gandhi

(j’ai vécu cinq ans en Inde)

 

Le foutre et les orties

 

Des mouches de chaleur dansent devant ses yeux. Ils dorment en chien de fusil, encastrés les uns dans les autres sur des nattes. Jambes entrouvertes, bras jetés au-dessus de la tête ou mains sagement posées sur le sexe. Parfois leur corps est parcouru de tressaillements désordonnés. Elle se demande à quoi ils peuvent bien rêver et même s’ils rêvent encore à quelque chose tant tous ces millions de vies qui naissent et s’éteignent dans la promiscuité leur dénient une quelconque importance. Ils dorment tous sauf Mani, Leena et peut-être Murga, le genre d’adulte en herbe à ne dormir que d’un œil. Elle se rappelle sans savoir trop pourquoi, avoir recopié il y a longtemps, façon Ben, sur un tableau noir une citation de Romain Rolland. S'il est un lieu de la terre où aient place tous les rêves des vivants, depuis les premiers jours où l'homme commença les songes de l'existence - c'est l'Inde. Elle se voit encore y ajouter quelques années plus tard cette réflexion qu’elle avait lue ou entendue. L’Inde ? On y reste un mois, on écrit un bouquin. Un an, on n’écrit plus que quelques articles. Au-delà, on n’écrit plus rien. Elle y avait ajouté : on s’y noie.

On ne traverse pas ce foutu pays, il vous traverse et dès qu’on quitte ce gigantesque chaos qui fermente dans ses veines, il redevient un mirage. Ce doit être cela, le mal de l’Inde pour les Blancs, pense-t-elle. Au début, je n’y ai pas prêté attention, absorbée que j’étais par l’invisibilité de ce formidable organisme qui semble posséder une vie propre, sans autre règle que celle, précisément, de ne pas en avoir. Je ne sais pas si j’aurais pu changer le cours des choses. La vie ici semble ne tenir à rien, ni au hasard ni à la fatalité. Le bien et le mal s’entremêlent si intimement que quoique l’on fasse on en éprouve peut-être quelque fierté ou regret, mais finalement jamais de culpabilité. J’en devins amorale avec une aisance désarmante. Passés les premières épouvantes visuelles et olfactives à t’en donner le tournis, on s’habitue relativement vite, ce fut mon cas, à la pouillerie du sous-continent indien et à la dévastation orgiaque de sa chair qui s’affiche à pleines rues dans les corps des miséreux. Les moignons, les sourires édentés, les mouches qui grêlent la peau, les yeux rougis d’alcool, la supplique inscrite au creux de la main tendue, la mort patiente qui attend… D’abord, ça te fout la honte dans le rouge. Ça te chavire la conscience. Je me souviens, ça me donnait envie d’hurler. Petit à petit, ça s’installe doucement dans ta rétine, ça te surprend de moins en moins, ça ne t’émeut plus du tout. Et pourquoi puisque l’Inde elle-même n’est pas compatissante avec les siens ? Jamais. Au début, je me souviens aussi, j’étais drôlement fière d’extirper mes enfants parrainés de cette mouise qui leur collait au karma comme une malédiction. Ils flanquaient de sacrées cornes à ce mantra de traîne-misère. Les premiers mômes, c’est Murugan qui les a trouvés. Qu’est-ce qu’il était beau ! Et malin. Je lui faisais confiance. Comme à la plupart des gens qu’il me présenta. J’avais tort. A cette époque, il existait en Inde autant de choses illégales qu’aujourd’hui, mais on n’y prêtait pas la même attention. Il suffisait d’arroser les véreux à tous les étages pour jouir d’une paix coolement marchandée jusqu’au prochain racket. Murugan était l’un des leurs. Il disait aux parents qu’il emmenait leurs enfants pour les éduquer auprès d’une Blanche et il demandait en général au père qui ne savait pas lire de signer des documents à l’entête de Children from nowhere, ou encore d’apposer l’empreinte de son pouce. Gamins abandonnés, parents décédés. Le tour était joué. Pour une famille trop collante, il avait la formule prête : ne reviens pas, parce que cela perturbe les enfants. Je n’y ai vu que du feu. Je me consacrais au parrainage. Absolument génial ce système de "tonton d’Amérique" qui permet de subvenir aux besoins basiques d’un enfant du bout du monde pour à peine le prix de deux paquets de lessive ! Les subventions, les parrainages et les dons affluaient de partout. Les roupies se multipliaient, les extorsions aussi. Pas de pots-de-vin, pas de papiers, pas de gamins.

Elle soupire. Mani, Leena et Murga lèvent la tête, attentifs au moindre de ses changements. Mais elle se contente de les dévisager.

A part leur bout de trottoir, que connaissent-ils de l’Inde ? Ont-ils conscience que leur Incredible India te bouffe comme un cancer à la sournoise ? Faire de l’humanitaire ne rapporte pas grand-chose, sinon une satisfaction égoïste qui malheureusement ne dure que le temps des illusions. Impossible de suivre l’inflation galopante des dessous-de-table. Je ne savais jamais ce que demain me réservait. Il suffisait qu’un flic, qu’un fonctionnaire, que n’importe qui avec ses petites et grandes entrées ici ou là vienne exiger son pesant de roupies pour que tout s’arrête. Arroser, arroser encore et encore. Je ne pouvais pas suivre. Mais je ne voulais pas renoncer. Parrainer plusieurs fois le même gosse a été une idée de Murugan. Une entourloupe soft mais vouée à l’échec à court terme. Impossible à gérer un tel fichier !

«  Vous connaissez le patron du restaurant Satya ? dit-elle sans s’adresser en particulier à l’un des enfants. Elle désire juste arrimer sa mémoire à quelque chose de perceptible. Des mots, sa voix ou la leur.

John l’américain ? »

Son regard part à la dérive, se brouille d’images, s’absente. Leur réponse est sans importance. Elle se souvient. John l’américain. Un géant roux à la peau d’un blanc ivoirin, un colosse aux apparences trompeuses. Une obésité sans mollesse. Une forteresse de chair qu’il s’était peaufiné peut-être par désespoir - l’idée la séduisait, le cynisme l’horrifiait encore - une mélancolie minutieusement escamotée dans son ossature sculptée de ses multiples excès. Un type incroyablement cultivé. Gros buveur, gros mangeur, gros baiseur, bref doté d’un appétit furieux en qui il voyait la proclamation gustative de l’anarchisme rigolard dont il se réclamait. C’était vers lui qu’elle avait été cherchée une solution. Par instinct. Non seulement, il avait la réputation d’aimer les très jeunes garçons, ce qui évacuait entre eux toute possibilité des ambigüités de la séduction, mais aussi celle de posséder une habileté machiavélique à retourner les situations les plus foireuses en sa faveur. Il l’avait écouté sans l’interrompre, lui avait servi un whisky et tendu un joint.

« Fume, ça te détendra. Et pour l’amour du ciel, arrête de chialer, ça ne t’avance à rien et ça me fout les nerfs. Je ne supporte pas les gens qui pleurnichent. Mais bon Dieu, Monique, qu’est-ce que t’imaginais ? Que l’on allait te faire un triomphe pour faire la tournée des Grands Ducs avec tes bidons de lait ?

Rien. Tout, avait-elle reniflé. Autre chose en tout cas que cette putain d’extorsion incessante.

Ma puce, j’ai l’avantage ou l’inconvénient, cela dépend du point de vue de chacun, de vivre dans ce pays depuis plus longtemps que toi. Tu y es arrivée avec les illusions béates de ta jeunesse. Moi, avec la guerre du Vietnam aux trousses et un négoce, peu reluisant je te l’accorde, mais ô combien lucratif, celui de la drogue, le même que j’avais à San Francisco, les flics au cul en plus. Comme toi mais pour des raisons très pragmatiques, j’ai fait le Hippie trail jusqu’à Goa. Terminus entre enfer et paradis. Quel trip nudiste ! Rends-toi compte : même moi qui suis un esprit jouisseur, putain, tous ces culs à l’air, tous ces testicules mous, tous ces seins pointés au zénith, toutes ces mamelles en oreilles d’épagneul, ces fesses rebondies ou déprimées, en train de rôtir, de bummer - mendier dans mon vocabulaire - ou de s’enfiler sur la plage, ça finissait par me faire débander. Je ne me voyais pas finir en vétéran déjanté du trimard. J’ai cherché un lieu plus cosy. Pondichéry. Mais comme toi, j’étais persuadé que l’Inde nous offrait l’occasion d’effacer toutes les ardoises de nos conneries, qu’elle incarnait l’Éden de tous nos fantasmes judéo-chrétiens. On s’est fait baiser par Jésus, Krishna, Ravi Sankar, Krishnamurti et tous les Gandhi, l’original et ses photocopies et la Rolls Phantom psychédélique de John Lennon. Ajoute à cela qu’après l’assassinat de Sharon Tate, il est devenu difficile de croire aux petits oiseaux, aux fleurs et aux love-in.

Quel rapport entre tes choix et le mien ?

J’y viens. Pas plus que San Francisco, Amsterdam ou Katmandou, l’Inde est un paradis. Dieu et Diable y sont potes et trempent dans les mêmes eaux troubles. Le bien, le mal, je ne t’apprends rien, c’est la même foutaise éternelle. L’un n’existe pas sans l’autre. Ici plus qu’ailleurs, si tu veux parvenir à ton but, sauver quelques mômes de leur dépotoir, tu dois composer avec les deux. L’idée est que si tu es bonne comme la romaine et que tu courtises l’altruisme, il vaut mieux l’oublier tout de suite. Alors un conseil, Monique : si tu veux prospérer dans ce pays, tu n’as pas d’autre choix que d’accepter de te plonger dans son chaos.

ça signifie ?

Renverse la vapeur de telle sorte que ceux qui te contrôlent aujourd’hui, dépendent de toi demain. Une créance ouverte sur leur intimité. Celle dont ils subissent, le rouge au front, les turpitudes, mais pour laquelle ils sont tous prêts à se damner.

Mais de quoi me parles-tu, John ?

Du foutre, Monique, du foutre. Ne me regarde pas avec cet air d’ahurie. Oui, je sais. Tu as la réputation, la rumeur chez les expatriés est une pathologie endémique, de lutiner les anges plutôt que les hommes, bref d’avoir une sexualité monacale. Ne rougis pas. Il est de notoriété quasi publique que tu es rabougrie comme une figue. Mais bon, tu as investi ta jouissance physique dans le sauvetage du monde, le bien des autres, l’humanitaire. Et sans doute entendre le mot foutre te fait blêmir les ovaires. Je t’explique, ma puce. Là, où l’homme va, le foutre va. Là où le foutre se déplace, l’homme se déplace. Exactement comme les orties. C’est une mauvaise herbe qui lui est indispensable. Il te suffit pour agrandir cette vision de songer au blé. Lui c’est un aristocrate. Pour qu’il croisse et se multiplie, il faut le bichonner artificiellement. L’ortie, elle, elle pousse partout sans, avec ou malgré l’homme, et là où il dépose ses armes. Car l’ortie aime le fer et là où il y a eu des invasions, au nom de je viens vous libérer ou vous convertir à mon Dieu, là où il y a un sabre, un fusil, un tank enterrés, il y a des orties et du foutre. »

Elle pouffe de rire. Son corps tressaute. Elle ne sent que ses poignets, la morsure des cordes et l’urine qui coule en petits jets entre ses cuisses, dégouline le long de ses jambes légèrement fléchies, et forme des petites flaques autour de ses pieds.

A force de me pisser dessus, je vais puer comme un bouc.

«  Tu crois qu’elle pleure ? chuchote Leena.

Non, pas encore, lui répond à voix basse Mani. C’est trop tôt. Elle doit rembobiner dans sa tête tout ce qu’elle a fait. Moi, si j’étais elle, c’est ce que j’ferai. Quand on nous punit et qu’on se prend une beigne, on chiale, on renifle et on va s’asseoir dans un coin pour se faire oublier.

Et pis on pense à la bêtise qu’on vient de faire, on se la rejoue dans la tête, on change une chose, puis une autre, même que des fois on se dit que tant qu’à se faire punir, on aurait pu la faire encore mieux, la bêtise, renchérit Leena.

En tout cas, c’est ce qu’Anniyan aurait voulu qu’on fasse. Donner une autre chance à cette bonne femme, intervint Murga. Moi, je regrette jamais ce que je fais. Y’a toujours une raison. Bonne ou pas, je m’en fous. Mais je ne suis pas certain que la vieille en avait. Je veux dire des bonnes raisons pour faire ce qu’elle nous a fait. »

Elle voit leurs lèvres remuer, leurs corps qui avancent, reculent, s’inclinent. Elle s’en moque, elle est dans son fou rire, le foutre et les orties, dans la voix de John et son plan d’enfer. Une gorgée de whisky, une taffe. Une gorgée de whisky, une taffe.

Alexandre, Patton, Napoléon, les Français à Diên Biên Phu, le front de l’Est, les soldats de sa Gracieuse Majesté et les Américains au Vietnam… Elle les avait tous fait défiler. Une armée d’orties pataugeant martiales et en rangs serrés dans une mer de foutre. Mais elle ne voyait toujours pas où John l’américain voulait l’emmener.

« Ne te vexe pas, John… Cela fait un bon bout de temps que je n’ai pas ri comme ça ! Elle est sacrée bonne, ton herbe !

Réveille-toi, Monique. Je suis un homme d’affaires. Outre mon restaurant qui est une référence à Pondi, tant pour ce que l’on y mange que les rencontres que l’on y fait, des dizaines de mioches travaillent pour moi en vendant de la drogue tout le long de la côte de Coromandel, d’Anjugramam au sud jusqu’à Chennai au nord. Alors je te l’affirme, il n’y a pas un business qui ne se fasse ou se conclut sans y inviter le foutre.

Tu dis n’importe quoi, John ! A croire que le monde et ses arrangements se règlent à coups de reins et de shoots d’hormones.

C’est ainsi, ma belle et cela a toujours fonctionné de cette façon ! Partout, à toutes les époques et dans tous les milieux. De la Genèse aux alcôves vaticanes, des intellectuels grecs à la société machiste romaine, des Mayas aux samouraïs au Japon, des cours royales européennes aux Bacha Bazi afghans, des lupanars sans frontière aux monastères, de l’Orient à l’Occident jusqu’à nos démocraties actuelles, le commerce de la chair masculine et féminine, pubère et impubère, a toujours fait la fortune des Etats et le bonheur dérisoire de bien des corps. Au fil du temps, il s’est ainsi créé une société parallèle, digne des meilleurs polars, secrète et honteuse, maffieuse, des mauvaises herbes nécessaires à nos sociétés et bénie par toutes nos hypocrisies. Une société très importante qui brasse énormément de pognon et fait vivre énormément de gens. Et ce ne sont ni l’humanisme, ni la liberté sexuelle, ni le peace and love qui vont y changer quoique ce soit. Au contraire, cela va peut-être même favoriser son expansion. Tout le monde gueulera comme d’habitude, mais la plupart en profitera et finira par admettre que personne n’y peut rien. Je te parle de sexe, de cul, de baise, de bijoux de famille et de chatte. Tu veux ton indépendance financière, ne dépendre ni des subventions, ni des dons et encore moins des dessous de table ? Tu veux non pas la changer, c’est une utopie, mais donner des outils pour une vie meilleure à des centaines de gamins ? Donne donc à ceux qui ont quelque chose à cacher, la came qui les fait sortir de leur tanière. Tu as vu le nombre de types qui reluquent les petits revendeurs de souvenirs, les morpions en haillons et les fillettes nattées ? Moi-même j’aime les mouflets à l’adolescence à peine entamée et j’ai toujours besoin de chair fraîche pour mon plaisir.

Mais…

Il n’y a aucun mais qui tienne, Monique ! Le fric que tu peux ramasser dans ce commerce bilatéral, assouvissement des fantasmes occidentaux contre le corps de crève-la-faim à la sexualité quasi intacte, est inimaginable. Alors deviens Rungis ! Arrête d’être une petite détaillante de viande qui vend du persillé. Si ce n’est pas toi qui le fais, d’autres le feront et il y a fort à parier, n’importe comment. Tu es rationnelle et méthodique. Prends-le comme un business. Tu seras surprise des tapis rouges qui se dérouleront sous tes pieds. Les bakchichs, c’est toi qui les distribueras ! Et dis-toi que tout le pognon dégueulasse que tu gagneras, te permettra d’investir dans des choses chouettes. Comme l’a dit un gars célèbre de chez toi, Danton, un mec qui s’y entendait pour faire rouler les têtes dans le panier : on ne détruit que ce qu’on remplace. »

 

 

Mélanie Talcott  © L’Ombre du Regard Ed. –  2015

 

 

La page Facebook du roman  https://www.facebook.com/goodbyegandhi.talcott?fref=ts :

 

MÉLANIE TALCOTT

 

 

Elle se présente :

 

Bibliographie

 

Depuis 2011,

Les Microbes de Dieu (roman)

Chroniques à l’Ombre du Regard (2011-2012)

Alzheimer… Même toi, on t’oubliera (roman)

Ami de l’autre rive (poésie)

 

Et le petit dernier Goodbye Gandhi (roman, 2015 ) (j’ai publié une nouvelle sous ce titre dans un recueil publié par les Éditions Jacques Flament)

 

On peut en lire des extraits ici :

http://melanie.talcott.lombreduregard.com/

et dans la rubrique « dans mes tiroirs », quelques nouvelles

 

Blog : www.lombreduregard.com

Mélanie Talcott - DR

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