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DES VIREMENTS

(On pourra trouver en partie invraisemblable la réalité bancaire présentée ici : cette nouvelle tient aussi d’un conte.)


 

Derrière ses lunettes, par la fente des paupières lourdes filtrait un regard torve qui, ajouté à la moue affaissée déformant la bouche et au croisillon des rides, contribuait à son air de vieux crapaud hideux et stupide.

Lorsque j’entrai, client nouveau de la banque, pour faire virer une première somme de quelque importance à mon compte-joint de France au titre de pension alimentaire, on me déclara avec embarras ne pas maîtriser la procédure et je fus aiguillé vers lui, que semblait absorber la contemplation de son écran d’ordinateur. Comme à contre-cœur, il écouta de biais ma demande, me regardant à peine. Les coordonnées que je lui passai soigneusement placées devant lui, il les tapota avec application de ses doigts boudinés avant de déclarer à voix basse l’opération terminée. Il remonta lentement ses lunettes sans doute assidues aux glissades sur un nez en sueur, me fixant un peu à présent, inexpressif, puis me gratifia d’un sourire aggravé par la révélation de dents en ruine, sourire qui me fit hésiter entre gentillesse imbécile et bienveillante lassitude. C’est alors que me revint en mémoire, inattendu, le proverbe chinois selon lequel « celui qui sait beaucoup semble bête ». Je remerciai, nous nous saluâmes.

Si vous avez d’autres virements pour la France, je m’en occuperai, murmura-t-il juste avant que je me lève. Il ne sera pas nécessaire de retirer un ticket d’attente à l’entrée ; vous viendrez me voir directement. Si vous ne me trouvez pas, faites-moi chercher ; voici ma carte.

Je sortis après l’avoir remercié de nouveau.

Ma vie suivait son cours, ponctuée de découvertes dans ce pays aux saveurs différentes où j’avais choisi un jour de m’expatrier. Je retournais à peu près mensuellement à la banque où cet homme, à sa façon immuable, m’accueillait, m’évitait ou me perçait de ses regards imprévus passant paupières lourdes et lunettes glissantes, effectuait le virement, concluait la séance de sa voix sourde et avec le même très laid sourire qui me rappelait chaque fois le même proverbe paradoxal. Il ne prenait plus la peine de vérifier mon identité. Les coordonnées bancaires restaient sur un coin de son bureau et l’opération ne prenait qu’un moment. Il nous arrivait d’échanger un peu – sur mes impressions de résident étranger, sur le temps du jour, sur tel ou tel aspect de la ville dont il était natif ; ou bien encore, de plus en plus souvent, répondais-je à ses quelques questions sur la vie en France, pays qui l’attirait. C’était assez bref mais cordial ; cordial mais mesuré, de cette mesure méridionale souvent méconnue qui cerne les marques d’attention ou de sympathie manifeste, de sorte qu’elles n’encombrent pas la relation. J’appréciais cette retenue et l’adoptais volontiers. Elle laissait libre. Ce qui passait à travers elle avait le charme indéfini de l’ouverture.

Je recevais régulièrement par voie postale les extraits de mes deux comptes, lisais de loin en loin et assez distrait les soldes ; les bilans corrects me faisaient omettre de vérifier ligne à ligne. La situation était saine, mes opérations bancaires facilitées par mon « vireur » attitré ; je pouvais sans souci suivre des intérêts personnels bien éloignés de préoccupations financières.

Sur la durée, nos relations ponctuelles gardèrent leurs caractéristiques acquises sans évolution notable. Je ressentais toutefois un goût croissant à me retrouver devant un homme si particulier par son aspect et sa façon d’être. Ce qui m’avait frappé en lui ne s’atténuait pas, tout au contraire, mais du nouveau le relayait. Je le compris progressivement : il harmonisait des inconciliables. Un désabusement manifeste allait chez lui de pair avec la capacité d’accomplir scrupuleusement ce qui lui incombait. La conscience probable de sa laideur (comment aurait-il pu en être autrement ?) n’altérait pas la dignité de cet homme que je devinais par ailleurs foncièrement humble et détaché de soi. Sous son inertie apparente couvait une acuité que j’aurais pu trouver presque inquiétante sans une bonhomie confirmée à mon égard. Passé le saisissement dû à son aspect, j’accédais à ce qu’avait de convaincant, et même de noble, son immuable concentration. À ma fascination première avait peu à peu succédé une empathie proche de l’attachement et je peux dire avec le recul que sa simple présence, curieusement, interrogeait mon regard et ma pensée. Sans jamais cesser en quoi que ce fût d’être lui-même, à chaque fois il me surprenait… Il allait le faire encore davantage par la suite.

Si ces lignes pouvaient être reçues en témoignage de trésors placés sous la banalité pauvre et même disgraciée de la vie courante, je crois qu’une telle lecture suffirait en soi à justifier leur existence de papier.

Au bout de deux ans environ, au détour d’une phrase, l’homme laissa glisser de sa moue boudeuse que le suivi de mon compte m’était accessible depuis plusieurs mois par internet. Il m’expliqua la procédure avec une clarté patiente dont je lui sus gré. Une ou deux semaines plus tard, le souvenir m’en revint et je pus visiter ma page. Le solde créditeur me surprit par son importance inattendue. Je passai au détail. Les opérations renseignées correspondaient pourtant toutes à l’idée que j’en avais… Toutes, mis à part les virements à mon compte de France : la mention de plusieurs manquait ; le montant de trois autres n’atteignait pas, loin de là, celui que ce compte destinataire avait enregistré. Je calculai le différentiel entre le global effectif des sommes virées et celui affiché à l’écran ; il était d’environ d’un quart…

Cette constatation d’anomalies à mon avantage me troubla et je manquais d’éléments pour les expliquer. Par désir d’éclaircir la chose avec lui autant que par honnêteté (et peut-être plus, dois-je avouer), je décidai d’aller m’informer auprès de mon vieux sage. On était samedi ; je le verrais donc vers le début de la semaine.

En me recevant dès mon entrée le mardi suivant, il murmura, gêné, comme par confidence, que c’était la dernière fois car l’heure de la retraite avait sonné pour lui. Je le félicitai sincèrement puis, surmontant mon embarras ému, voulus passer à l’objet de ma visite. Il m’écouta quelques instants derrière sa moue peut-être plus fatiguée que d’habitude et ses lunettes basses, après quoi, me gratifiant de son sourire inimitable et l’index levé :

Le système est infaillible, vous avez déjà dû entendre cette vérité répandue, marmonna-t-il avec une presque imperceptible ironie. Vous vous trompez nécessairement sur tel ou tel point. Je comprends votre perplexité – il dardait sur moi le singulier filet de son regard. Des choses peuvent sembler contradictoires ; elles sont comme elles sont. Ne vous souciez donc pas, ajouta-t-il après un silence. Sachez seulement – aujourd’hui est propice à cet aveu – que j’aurai pris plaisir à vous être utile.

Je lui proposai maladroitement de nous rencontrer de temps en temps à une terrasse du quartier ; il m’expliqua que ce serait impossible car il allait s’installer en Andalousie, région de sa femme, laquelle en ressentait la nostalgie depuis des années. La résolution de tourner une page de sa vie transparaissait dans son ton ; il me sembla aussi, à la douceur de sa voix, qu’il ne reniait pas pour autant les longues années passées dans la ville jusqu’alors. C’était comme si tout avait été dit, aussi n’insistai-je pas, bien qu’à regret.

Puis il me tendit d’autorité la main. En la prenant, confus de nos adieux et troublé par ses paroles, je notai qu’il serrait la mienne assez fort, par brèves saccades insistantes. Il continuait à me sourire, plus las, hébété, affable et laid que jamais, et me pria de l’excuser : il avait à faire. Nous nous saluâmes cordialement, je lui souhaitai de bonnes vacances perpétuelles et le quittai.

Les virements ultérieurs, diligentés par l’un de ses interchangeables collègues qu’il avait dû familiariser avec l’opération, se traduisirent par l’exacte correspondance entre les relevés de mes deux comptes.

Quelles conclusions raisonnables devais-je tirer de tout cela ? Elles allaient de soi mais ne suffisaient pas à éclairer les ressorts de ces anomalies patentes et répétées. Mon intuition même fragile était sûre, que je freinai pourtant en décidant d’accepter sans les comprendre ces faits étranges, de passer outre à la question de mes avantages indus, non par intérêt financier – médiocrement mobilisateur chez moi –, mais par une sorte de fidélité convaincue au vieux maître. Au fond, je m’en tiendrais à l’enrichissement humain inattendu qui avait traversé nos rencontres. Ces rencontres avec un homme très laid, qui pouvait sembler très bête, et qui, énigmatiquement, savait.

De loin en loin, à mes moments de mélancolie songeuse, le souvenir de sa présence me revenait. Elle me manquait mais, comme par diffusion, continuait de m’apporter par delà l’espace et le temps, m’aidant à supporter de ne plus le voir.

J’eus par hasard de ses nouvelles – et peut-être des miennes à venir… – un peu plus d’un an plus tard, un matin où je repeignais ma cuisine. Bien que manquant de vieux journaux (comme en général d’assiduité aux différentes formes de presse du pays), j’avais pu en tapisser le sol contre les éclaboussures grâce à l’amabilité d’un voisin, abonné à plusieurs, qui les jetait au bout de deux ou trois semaines. Pendant une pause, mon regard fut soudain attiré par la manchette d’une des doubles feuilles. L’article expliquait que les poursuites pour malversations bancaires dont mon « vireur » avait fait l’objet depuis peu venaient de s’éteindre suite à son suicide, et que l’enquête afférente aux modalités de ces détournements de fonds poursuivrait son cours.


 

 

 

CLÉMENT G. SECOND

 

 

 

Clément G. Second

 

Ecrit depuis 1959 : poèmes, nouvelles, notes sur la pratique de l’écrit principalement. Quelques communications artisanales à diffusion confidentielle.

Fréquente littérature, arts, philosophie et spiritualité.

A commencé à proposer ses textes à des revues (Le Capital des Mots d’Eric Dubois, La Cause Littéraire) depuis fin 2013 par besoin de plus d’ouverture. A collaboré à L’Œil & l’Encre, blog photo-textes de la photographe Agnès Delrieu.

Se sent proche de toute écriture qui « donne à lire et à deviner » (Sagesse chinoise ), dans laquelle « une seule chose compte, celle qui ne peut être expliquée » (Georges Braque), et qui relève du constat d’Albert Camus : « L’expression commence où la pensée finit ».

 

a1944@hotmail.fr

Tag(s) : #nouvelles

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