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LE REFUGE

 

 

 

Parisiens désireux d'animaliser – disions-nous par amusement dans notre petit langage – un quotidien maussade par la compagnie d'un frère à quatre pattes, le RER nous a conduits à travers l'étirement de la banlieue Nord jusqu'à la destination qui nous permettrait la rencontre, l'adoption d'un inconnu peut-être plus proche, selon notre espoir, au fil des kilomètres.

 

Je me souviens si bien de l'entrée à pancartes du refuge, des grillages, grilles, portes et claquements, des aboiements surtout dont la variation infinie, assoupie, réveillée selon l'afflux des gens, leurs stationnements, leurs passages, lancinait dès l'abord pour bientôt assourdir, rendant presque insupportable le cheminement de la visite. Nous l'avons fait et refait, le très long parcours guidé puis libre une fois notre intention reconnue, acceptée, notre démarche rendue crédible par les dialogues sur le profil des bêtes à partir de leurs fiches d'identité plus ou moins sommaires fixées sur les box. Nous admirions la présence efficace du personnel, bénévoles ou employés plus ou moins précaires, dont la charge de soins mobilisait l'énergie, la patience.

 

Les chiens, qui de loin nous sentaient venir, précédaient notre passage de hurlements annonciateurs, le ponctuaient de manifestations jamais tout à fait identiques, le prolongeaient par des ressassements inapaisés. États et tempéraments divers, histoires respectives ; aussi sans doute, aiguisée par l’attente et le manque, la perception fine – pour nous inaccessible – de qui venait les visiter, porteur le plus souvent de préventions et de choix préparés. Avec tout cela prenait corps un tohu-bohu invraisemblable reçu tour à tour dans sa totalité et sous l'angle des dominantes, des sous-ensembles, des détails bouleversants. L'oreille était mise à mal, les narines aussi. La sueur, l'urine et le reste, mêlés aux relents de pâtée, à une odeur de ciment humide et de métal rouillé, à de vagues effluves végétales hasardées dans ces murs, tout cela nous montait à la tête, nous creusait, nous tournait.

 

Nous nous sommes attardés près du surpuissant terre-neuve bénéficiaire, sans doute en raison de sa taille énorme, de quelques mètres carrés de plus pour asseoir l'élan de sa haute supplique, renouvelée à chaque passage et valant promesse de fidélité intarissable ; aussi devant le mâtiné de berger picard et de molosse, poil d’ébène frisé court, gueule carrée, oreilles folles, dents toutes neuves en fleur de lys, éclatantes. Il devait avoir à peine un an, il ne comprenait pas, ne comprendrait jamais l'enfermement, l'attente, la plainte que d'autres poussaient : trépignant sur place, il gueulait, lui, son refus, s'en prenait à tout étranger, à ses congénères, restait intraitable malgré nos avances, arc-bouté sur son territoire dérisoire, maltraité par la privation de contacts et d’espace, condamné par l'évitement que provoquait l'énergie féroce dont il se vidait, lutteur magnifique pourtant promis à l'abattage avec tant d'autres une fois épuisés les délais. D'autres, de moindre vitalité naturelle ou plus atteints par leur existence recluse, plus observateurs ou expérimentés aussi, s'abstenaient de décibels, aboyaient du regard, se manifestaient par le silence de leur gueule entrouverte, de leurs cercles sur place, de la consultation répétée des quatre limites de leur geôle, de leur station debout appuyée à la porte branlante mais têtue qui sans fin les séparait de nos hésitations communiquées par gestes et mimiques dans le vacarme ambiant. Après les avoir vus, nous avions du mal à poursuivre.

 

Puis nous sommes ressortis, tacitement d'accord pour une pause, d'accord aussi pour revenir une fois pris le second souffle de la découverte et aller jusqu’au choix. Dès lors nous n'avons plus parlé… Il faisait assez beau, sans soleil déclaré mais avec un vent de douceur dans le printemps balbutiant.

 

Et sans nous en apercevoir nous avons laissé la pause se prolonger. Nous nous tenions front contre front, ou bien nous frôlant de l'épaule. Près de ce lieu encombré de consignes claires et de peintures fraîches qui ne parvenaient pas à compenser le sordide d'une attente animale sur fond d'abandon, les moments pourtant s'écoulaient entre nous avec une fluidité presque apaisante. J'ai dû sortir une ou deux cigarettes pour bientôt les écraser, me passant la langue sur les lèvres, cherchant par à-coups d'improbables paroles qui toutes me fuyaient. Elle – la chevelure en houle sur son dos avec les chatoiements imprévisibles que j'aimais –, s'appuyait sur une jambe puis l'autre, et des deux mains sur un muret ; elle me regardait. Son sourire confiant me disait comme jamais bien des choses, que je lui rendais en fredonnant à voix un peu rauque des airs sans époque. Où étions-nous finalement ? Nous nous sentions au bord confus de quelque chose.

 

... Les ombres s’étaient sensiblement allongées. L’après-midi déjà, que nous n'avions pas repéré sur nos montres ni à nos estomacs. Mais nous allions prendre tout le temps possible avant de retourner à Paris. C’était entre nous tacite et fort, libéré du besoin de dire et de répondre. Oui, nous resterions jusqu’au bout ensemble et là, cherchant à donner et à prendre un début de bonheur dans un contexte qui le niait. Dans le délai précédant la fermeture il fallait sans plus attendre rentrer sous les tôles, parcourir à nouveau les couloirs de cage en cage, en quête de la rencontre décisive à travers nos retrouvailles avec les pensionnaires délaissés.

 

Le temps compté a donné cette fois à nos pas plus furtifs une allure souple d'amble, presque d'un trot aligné parmi les salutations, suraiguës ou modulées dans une plus large tessiture, ou encore vers le rauque, quelques-unes mutiques, de nos déjà familiers. Cet espace devenu nôtre, nous le scrutions et humions à présent de l'intérieur, libérés du malaise de touffeur et de spasmes d'attente que notre proximité renouvelée nous semblait conjurer. Nous allions, sans plus de présence humaine après les deuxièmes et derniers soins de la journée, mêlions dans nos soupirs l'essoufflement du rythme et une compassion croissante, esquissions des caresses vers les plus hostiles prisonniers par des rapprochements émus que ceux-ci désormais ne contrariaient pas, ne décevraient plus.

 

Vers le fond, tout au bout de la plus longue galerie, passé la cage où plusieurs chiots auprès d'une mère borgne piétinaient des crottes sur le sol javellisé, passé une dernière lucarne au jour approximatif, nous avons découvert la porte mal refermée, à peine entrebâillée, d'une stalle silencieuse et sombre, pleine encore de senteurs fauves autour de la niche vide. D'abord en arrêt, haletants, guettant et flairant l'entrée dont l'équivoque attisait le désir et la crainte, nous avons fini par nous introduire avec prudence, l'un derrière l'autre, et nous avons questionné de nos sens, une à une, les traces qui flottaient ; nous gémissions un peu.

 

La nuit tombait sans doute : tout devenait obscur, bien qu'encore distinct pour nos yeux. Nous avons attendu, attendu, puis, allongés côte à côte sur le sol, nous sommes assoupis, frissonnants, hérissés, vérifiant notre présence par de petits coups de tête, comme aussi pour nous consulter, grognant peut-être entre deux rêves, nous mordillant parfois, je ne sais plus ; des bribes nous venaient d'alentour, que nous ne cherchions pas à saisir, qui passaient, revenaient, faisaient un avec nous, comme les remugles et ce froid acide du ciment et de la tôle que notre fièvre sourde assimilait.

 

Et comme un bruit de pas se rapprochait plus tard, accompagné de paroles intruses, je me suis redressé, grattant le sol, grondant, prêt à menacer puis à sauter sur le danger possible au-dessus de nous. Elle, aux aguets aussi, encore tout contre moi, tremblait de surtension ; sous quelques mèches qui lui tombaient sur le front, ses regards fauves en va-et-vient de la porte à mes yeux brasillaient. Le torse oblique, elle arquait ses reins. Comme un râle très sourd lui montait dans la gorge. Un demi-sourire indécis lui retroussait un peu les lèvres sur le double arc, bandé pour la morsure, de ses dents affilées, de ses crocs très blancs.

 

Une sonnerie stridente m’a arraché au sommeil. Je l’ai arrêtée à tâtons en faisant tomber le réveil. À présent tourné sur le dos, j’ai lentement reconnu dans le demi-jour du petit matin la chambre où nous dormions. Ma compagne ne tarderait pas à ouvrir les yeux à son tour. Ses lèvres tressaillaient par à-coups, elle devait rêver. Silencieux mais ardent, Chien – c’était son nom – agitait la queue à se la dévisser et trépignait des quatre pattes dans l’attente fébrile que je l’autorise à sauter sur le lit.

 

 

 

 

 

 CLÉMENT G. SECOND

 

Il se présente :

 

Clément G. Second

 

Écrit depuis 1959 : poèmes, nouvelles, notes sur la pratique de l’écrit principalement. Quelques communications artisanales à diffusion confidentielle.

Fréquente littérature, arts, philosophie et spiritualité.

A commencé à collaborer à des revues (Le Capital des Mots, La Cause Littéraire, N47…) depuis fin 2013 par besoin de plus d’ouverture. Partie prenante de L’Œil & l’Encre*, blog collectif photos-textes à l’initiative de la photographe Agnès Delrieu ( le montage de ce blog déjà visitable se poursuit).

Se sent proche de toute écriture qui « donne à lire et à deviner » (Sagesse chinoise ), dans laquelle « une seule chose compte, celle qui ne peut être expliquée » (Georges Braque), et qui relève du constat d’Albert Camus : « L’expression commence où la pensée finit ».

 

a1944@hotmail.fr

 

* http://agnesdelrieu.wix.com/loeiletlencre

Tag(s) : #nouvelles

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