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Quand je serai grande - Photo de ©  Agnès Delrieu

Quand je serai grande - Photo de © Agnès Delrieu

AGNÈS DELRIEU

 

Photographe.

 

 

 

***

 

 

 Clément G. Second, en regard de la photo de même titre, ci-contre, d’Agnès Delrieu

 

Quand je serai grande

 

La petite fille a refermé sur elle la porte de la remise – plafonds hauts, vaste espace que quelques meubles et objets ne suffisent pas à encombrer.

Elle est contente, très. Seule avec le vélo qu’elle a sorti de derrière une cloison. Content, lui aussi doit l’être : il ne quitte son demi-sommeil que lorsque la petite fille vient le voir.

L’enfant le tient par le guidon. Elle a vérifié la sonnette, caressé la selle, fait tourner doucement une pédale. Tout est bien. À présent elle recule un peu jusqu’à une lampe électrique accrochée à un mur, l’allume et se retourne. Le large faisceau projette l’ombre agrandie de l’enfant et de la machine contre la cloison. Le pan de sa jupe s’y balance encore un moment après que l’enfant s’immobilise.

En regardant le mur-écran elle se voit plus tard, quand elle pédalera sur la route. Elle se contemple déjà grande. Ses yeux rêveusement se ferment.

 

C’est il y a deux ans. Le vélo à la main elle est sortie de la maison, une maison en briques au toit d’ardoises, assez éloignée de la petite ville, entourée d’un petit jardin au bout de cet écart de hameau près duquel la route braque en virage dangereux.

Dangereux, Papa et Maman ont souvent prononcé le mot. Ils n’en ont pas dit davantage. Leurs regards chaque fois se sont croisés.

Elle est sortie de la maison et du jardin, toute fière sur la route, et se rend bientôt compte qu’elle ne peut pas monter sur le vélo. C’est celui de sa grande sœur, il est haut. Alors elle avance encore de quelques dizaines de mètres en le tenant. Mais une roue frotte contre un pied, ce pied heurte l’autre et c’est la chute. Elle se relève, redresse le vélo et en pleurant retourne à la maison.

Maman qui l’entend se précipite et Papa, quittant l’arrière du jardin, accourt aussitôt après. Maman lève les bras au ciel en criant. Papa prend la petite dans ses bras, appuie le vélo contre le grillage. Dans la grande cuisine où ils se sont assis, Papa la gardant sur ses genoux, ils la grondent. Lui expliquent que c’était dangereux. Qu’ils ont eu très peur pour elle. Qu’il ne faut pas. Maman pleure presque et les yeux de Papa luisent étrangement. L’enfant ne s’est pas fait mal mais, toute retournée de les voir ainsi, elle sanglote, les embrasse, demande pardon en hoquetant. Promet de ne jamais plus le faire. Pleure et promet encore. Papa insiste. La grande sœur n’était jamais sortie comme ça, à son âge, sur la route. Seulement plus tard. Il la regarde fixement, et l’enfant capte une peine profonde qui ne se rapporte pas à elle, mais à son aînée. Maman lui caresse la joue, l’embrasse. Seulement quand tu seras grande, répètent les parents. Et l’enfant : Seulement quand je serai grande.

 

Sa grande sœur est morte trois ans avant qu’elle-même vienne au monde. Bien que ne l’ayant pas connue, elle s’est imprégnée de cette présence disparue à travers des façons de dire ou des silences de Papa et Maman, certaines fois où ils en parlent entre eux ou avec elle. Les parents prénomment rarement l’aînée devant l’enfant. Ils disent Elle et c’est suivi de verbes au passé, naturellement. Ils ne s’étendent guère. Leur laconisme a très tôt alerté la petite, attentive à ne rien perdre des minces informations contenues dans les échanges. Obscurément, son désir de savoir identifie aussi dans cette retenue le refus ou l’impossibilité d’en dire davantage. Avec le temps, le portrait de la grande sœur, en grandes lignes et en creux, a pris place dans sa tête. Elle est au courant de quelques circonstances de sa vie, d’habitudes, de similitudes entre elles, comme la sagesse à la maison et à l’école, la réserve et le goût pour la rêverie… Quand elle peut se retrouver seule au salon, elle se place devant une des seules photos de son aînée – dans le jardin en fleurs, un sourire esquissé, légèrement penchée, tenant son vélo à la main – et, le regard fixé sur elle, elle se, et lui récite en désordre ce qu’elle sait. Mais quand elle en arrive à la fin de cette vie trop tôt partie, elle ne peut que dire à quel âge. Jamais les parents ne lui ont appris les circonstances du décès.

 

On est deux ans plus tard, la date de son anniversaire approche. La petite fille n’en est plus exactement une, elle s’est transformée. Plus haute, toujours mince mais avec des ébauches de courbes, souvent plus pensive aussi. Toujours obéissante et discrète à la maison, affectueuse avec Papa et Maman, et aussi attentive, travailleuse, discrètement active en classe. Tous sont fiers d’elle.

Elle garde l’habitude, le rite même, de la photo dans le salon et du vélo dans la remise.

Seulement quand je serai grande,

Seulement quand je serai grande,

récite-t-elle sans se lasser, chantonnant un peu comme pour une mélopée, le vélo à la main, le regard vers leurs ombres amplifiées, songeuse, attentive au léger flottement de sa jupe sur la cloison.

Devant la photo en pied de l’aînée, il lui arrive de ne plus parler à voix haute mais de se sentir de plus en plus proche par le silence qui les unit.

La nuit, elle rêve assez souvent. Avant-hier par exemple, elle était à vélo sur la route, ivre de vitesse et de vent, poursuivie. Des garçons de l’école, a-t-elle cru reconnaître. L’un d’eux a posé une main sur la selle. Mais elle s’était mise en danseuse et les a semés. Elle avait peur, et elle aimait. Une fois précédente, une voiture a surgi au moment où elle se déportait sur la gauche par distraction. La voiture a ralenti en douceur, la conductrice lui sourirait.

Quel cadeau voudrait-elle ?

Le vélo de sa sœur et le droit de pédaler sur la route, a-t-elle aussitôt répondu.

Papa et Maman se sont regardés, plus d’une seconde. Un signe de tête de Papa, approuvé par Maman. La décision est venue doucement : le vélo sera désormais à elle, et pour les vacances d’été, dans quelques mois à peine, elle pourra pédaler. Seulement avec beaucoup de prudence, a ajouté Maman en tremblant de la voix. La fille, le cœur bondissant, a couvert de baisers ses parents.

 

Au soir du même jour, c’est le rite du vélo dans la remise. Un grand moment de rite. Plus fort que jamais. Elle rit en silence. Elle pleure à moitié. Elle a allumé la lampe en psalmodiant

Seulement quand je serai grande

Elle se contemple, elle et le vélo, bien campés, agrandis sur la cloison. Elle se balance un peu pour voir le pan de sa jupe flotter un moment.

Elle actionne la sonnette, serre le frein, se met sur la selle, la pointe d’un pied au sol gardant l’équilibre.

Elle chantonne à présent, en jouant des habituelles intonations,

Seulement quand je serai grande,

Seulement quand je serai grande !

Seulement quand je serai grande ?

Seulement quand je serai grande…

Cela dure un peu, puis, comme chaque fois, elle ferme les yeux et se contemple pédalant d’ici quelques mois.

Elle se voit et voit aussi sa sœur confondue dans le bonheur qui approche.

Une joie brûlante la parcourt.

Une sorte d’énergie réparatrice, ardente et presque douloureuse aussi.

Elle découvre mieux qu’elle a longtemps attendu. Que c’était bien dur.

Que beaucoup de patience lui a été demandée.

Elle n’a pas de regret, d’amertume, de rancœur.

L’anticipation fébrile de la promesse accomplie la transporte.

Toujours assise sur la selle et s’équilibrant d’un pied, elle reprend sans ordre son incantation.

Seulement quand je serai grande ?

Seulement quand je serai grande !

Seulement quand je serai grande.

Seulement quand je serai grande…

Elle a mis sa main droite sur sa hanche, l’autre main restant sur le guidon. Sur la cloison, l’ombre géante de son coude lui donne un air décidé, affirmé, conquérant.

Elle se dresse à présent. Dominatrice, elle voit déjà la route, virage dangereux compris, filer obéissante sous les roues.

Oh oui, comme c’était long. Presque interminable !

Seulement, bientôt…

Seulement, quand je serai grande…

Et les nouvelles inflexions qui lui viennent, virgules inattendues, clés menues pour ouvrir des possibles, l’exaltent encore plus, la tournent :

Seulement, quand je serai grande,

Seulement, quand je serai grande !!!

Seulement, quand je serai grande…

Seulement, quand je serai grande !!!...

 

Ses battements de cœur et les appels d’ailleurs engouffrés sous ses paupières prolongent les débuts de phrases à l’envi répétés.

Des mots seuls n’y parviendraient pas.

 

 

CLÉMENT G. SECOND

 

Clément G. Second 

 

Ecrit depuis 1959 : poèmes, nouvelles, notes sur la pratique de l’écrit principalement. Quelques communications artisanales à diffusion confidentielle.

Fréquente littérature, arts, philosophie et spiritualité.  texte

A commencé à proposer ses textes à des revues (Le Capital des Mots d’Eric Dubois, La Cause Littéraire) depuis fin 2013 par besoin de plus d’ouverture. A collaboré à L’Œil & l’Encre, blog photo-textes de la photographe Agnès Delrieu.

Se sent proche de toute écriture qui « donne à lire et à deviner » (Sagesse chinoise ), dans laquelle « une seule chose compte, celle qui ne peut être expliquée » (Georges Braque), et qui relève du constat d’Albert Camus : « L’expression commence où la pensée finit ».

 

a1944@hotmail.fr

Tag(s) : #nouvelles, #photos

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