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La marge et la survie chez Driss Chraïbi

 


 

Dans son " Altérité et transcendance" Emmanuel LEVINAS" nous chatouille doucement et intelligemment avec cette phrase lumineuse "Toute image donnée n'offrant du réel qu'un aspect partiel et abstrait. La vérité n'est vérité que quand elle est le tout de l'être ...." cette phrase nous questionne tout d'abord sur nous même, elle nous éblouit jusqu'au fin fond de la question ontologique qui est notre survie. Cette phot/image qui nous transgresse et nous lime afin de nous illumine comme des halos mystérieux.

Il est certainement adéquat de se demander sur la logique de la praxis de cette vérité devenue illusion qui fait notre alchimie afin de comprendre la doxa intrinsèquement liée à

cette image sur Soi et sur l'Autre. Il est également judicieux d'affirmer que la marge que nous allons aborder ici , n'est pas du tout la marge synonyme de la porosité ou de la vacuité mais la marge dans son sens plein et pluri-sémique .

Dans une lettre envoyée à sa femme le 12 février 1990 , Mohammed KHAIR- EDDINE nous renseigne sur une fatalité à la fois signifiante et significative. Il pousse son décor jusqu'à l'hyperbole pour nous donne une idée générale sur le vécu de ce personnage marginal et marginalisé en traçant ceci : " La vie est dur ici , ce n est pas à toi à qui je vais l'apprendre. C'est une société d'argent et non pas à autre chose , mais si je voulais retourner au Maroc...je peux souffrir encore quelques temps , ça m 'est parfaitement égal (... )l'éloignement me perturbe ".2

Il est question alors de nous arrêter implicitement , sur les mythes fondateurs et les évidences de cette marge textuelle et discursive chez l'écrivain maghrébin en général et Driss CHRAIBI en particulier. Le statut du personnage marginal est à la lime de toute la terminologie du discours littéraire produit dans l'immigration , à savoir : Image , stéréotypes ,préjugés , marginalisation , discrimination ,rejet , invasion xénophobie ,intégration, acclimatation, acculturation ,dialogue culturel, mutation interculturelle, choc culturel...etc. afin d'aboutir à une simple coexistence avec d'autres concepts tels que : question identitaire , liberté de cultes ,arabo-phobie/ islamophobie , visibilité /invisibilité, / aliénation , regard /image / perception ...etc . Nous sommes ici , dans la dynamique d'un jeu du caché et du montré , du visible et de l'invisible , que nous voulons expliquer ultérieurement. Ce qui renvoie , par la suite, à une problématique d'extériorité et d'étrangeté.

Pour Mohammed KHAIR-EDDINE les immigrés sont , sans exception "Enfants du pur désert , du vrai , du seul désert. Vous n'êtes ni d'ici ni de là-bas , mais des zombis et non encore que des errants .."

" ...Des membres de ma famille , il en sortait de partout , de différentes tranches d'âge : ma sœur Naima qui venait de naitre au moment ou je m'embarquais en France En 1945 , frères que j'avais peine à reconnaitre , mais qui eux me reconnaissaient trait pour trait , cousins , cousines, nièces , neveux , une tante que je n ai jamais vu ; belles-sœurs et beaux frères ainsi que leur progéniture ; sept Nadia et quatre Amina , une douzaine de Mohammed...".

La marge chez Driss CHRAIBI /Pour Driss CHRAIBI : c'était un je/jeu fait de malaise et d'effondrement , fait de dualité entre la réification et la démolition , "C'était la délivrance au terme d'un quart de siècle d'exil et de doute." P 20 . Cette image contrastée par les contraintes sociales et humaines de tous les jours nous donne une fresque pleine de blessure et de déconstruction. Pleine de morosité et d'affolement :

" Pour tous ou presque tous, j'étais l'enfant prodigue qui avait donné un coup de pied au Maroc, qui avait réussi en Europe " . P24 ou même parfois très blessante et très dérangeante : "Oui , je reviendrai au pays natal pour creuser , creuser , creuser .J'avais tant rêvé durant mon exil.'

Nous nous intéressons donc à un personnage marginal à travers une littérature jugée mineure ou marginale . Très vite , nous ne pouvons que constater que l'étiquetage beur/rebeu/ maghrébin / bledard/ ...renvoie tragiquement à la distinction , à l'anormalité et à l'extériorité ce qui laisse la marge emboitée entre un va et vient entre le dedans et le dehors pour ne pas dire que cette marge devient à tort ou à raison une forme d'enkystement éternel chez Driss Chraïbi.

A ce stade , la question que nous devons poser est la suivante :

Pourquoi le roman maghrébin est qualifié d'anormal , de distingué et d'extérieur ou de marginal ? La question posée n'est pas hors contexte , dans la mesure où le discours littéraire en situation d'immigration ne cesse de refléter les images de toutes les formes et de toutes les couleurs. La question posée alors s'avère pertinente et légitime . Pourquoi ? , tout simplement , parce que l'étiquetage en question est souvent renvoyé à la marginalisation et à l'exclusion. Nous croyons alors qu'il est très important de préciser que le roman marocain d'expression française demeure , depuis fort longtemps , un roman d'anormalité par excellence .Nous évoquons ici le qualificatif "anormal" dans son contexte distinctif et qualitatif ( caractéristique ) et non dans un sens péjoratif , mineur ou pathologique .

L'écrivain que nous avons choisi dessine des personnages anormaux vu leurs conditions migratoires anormales , parle des sujets anormaux avec une langue anormale à travers des thèmes anormaux. Bref une image anormale dans un support (visuel et scriptural) anormal. C'est pourquoi la distinction est très nette et l'extériorité est très claire. Il y a donc , une écriture inhabituelle décrivant des conditions de vie où tout le monde et toute chose sont mis au chaos . Ses romans sont peuplés de négation , de relégation , de misère et d'emprisonnement . Il s'agit réellement d'une mise en question et de prise en considération de tout un faisceau de problématiques mises à nu à travers un style d'écriture étrangement osé et anormal avec une sorte de binarisme " extra"- ordinaire , c est pourquoi alors nous confirmons sans conteste que le roman beur est intimement lié à cette extériorité ( à la fois thématique , stylistique , linguistique et même méthodologique ) . Toujours dans le même sens , nous pouvons traiter le sujet de l'extériorité du roman croisé dans le seul espoir de nous arrêter sur tout ce que nous laissera affirmer que cette littérature est extérieure . Mais dans quel sens alors ?

-Le texte de Chraïbi est extérieur par son sujet et sa thématique : car il aborde des sujets inhabituels dans la société française ( relations matrimoniales , conflits liés au déracinement , la geste du culte . C'est un texte extérieur par son caractère revendicatif : car il traite des sujets qui dérangent ( racisme , xénophobie , laïcité et droits sociaux ... )

- Le texte choisi est extérieur par son " je/jeu " narrateur , par le fait que là , nous sommes en face des personnages qui portent des noms arabes marocains , avec des portraits physiques distincts et des vestimentaires inhabituels aux yeux des français . Nous parlons ici de Brahim , d'Ali , ou de Hassan et pas de Jules ou Catherine..

Il est également extérieur par son glissement romanesque , car les rôles fictifs sont renversés et les outils stratégiques de la narration sont décloisonnées .Ici nous parlons de ce qui se passe à l'intérieur de la vie quotidienne des immigrés en France à partir des sujets extérieurs.

En effet , l'interpénétration de ces différents niveaux qui fait l'ossature d'ensemble du portrait de l'immigré Marocain en France , car à nous yeux c'est l'ambigüité d'autrui qui nourrit toujours la différence du Moi.

Certainement notre objectif est fort bien de retracer les lignes de cette image de l'immigré Marocain sans aucun jugement de valeur ni de valeur préjugée avancée par les uns ou les autres. L'écrivain Driss CHRAIBI , nous a engouffrés avec lui dans un univers spatial tronqué et truqué , dans un univers de claustration

" A Bonnieux je ne vis pratiquement pas d'autochtones , venus de la cité déshumanisante (Paris )" P 85. Cette vie dramatique va pousser cet intellectuel tragique à mener une vie d'exil et de solitude jusqu'aux confins de la négation et le suicide . Un suicide à la fois ontologique et émotionnel. L'intellectuel va par la suite des choses se souler dans l'écriture et rien que l'écriture et la création... " J'étais un solitaire plein de doute...Ma tête était elle entrain d'enfler...L'Ile d'Yeu m'aidait à me reconstruire . Mais quelque part en moi , subsistait l'exil - L'exil par rapport à moi-même . Je me jetais avec passion dans l'écriture " P 89.

Cet exil de rêves dans l'acte scriptural est pour l'intellectuel immigré demeure un véritable pour se ressourcer , pour s'affirmer et s'identifier. Ecrire pour Driss Chraïbi est un acte pour commettre tous les crimes de la survie . Le crime de vivre est devenu , en revanche, une sorte d'engagement par préméditation. S'exiler dans l'écriture pour s'identifier se veut alors une action répétitive et un délit récidive . Car pour l'intellectuel " rédiger un livre était une entreprise solitaire .Face à une feuille blanche " P 91.

Le sens du marginal chez Driss CHRAIBI occupe une place centrale dans ses œuvres pour le seul dessein de nous présenter le Marocain possédé par l'usurpation et l'asservissement :

Pour aborder ce caractère prédominant dans la littérature migratoire d'expression française , il nous est aisément important de souligner que l'usurpation et l'asservissement sont les deux faces de la même monnaie, car les deux termes renvoient , tragiquement, à l'exploitation horrible , à l'instrumentalisation massive et au fatalisme victimisant et victimiste . Très vite alors , nous nous permettons d'affirmer haut et fort que l'immigré Marocain est l'exemple criard de toutes sortes d'usurpation et de surexploitation .

A ce point le caractère usurpatoire de la marge/marginalisation de l'immigré Marocain se conjugue à tous les temps au fur et à mesure de sa survie . L'immigré Marocain est par la suite , dés son départ miné , depuis Félix Mora jusqu'à nos jours , se veut un départ risqué et incertain , avec des attentes confuses et non calculées.

En effet , cette usurpation n 'est que la malédiction éternelle qui suit sans merci l'immigré Marocain à partir de son départ inhumain en passant par un transit d'enfer et de tortures jusqu' à son arrivée d'oubli et de dépassement. Pour l'immigré Marocain, cet asservissement n'a pas de limites .Il est manifestement au propre et au figuré . Il peut être physique ou moral , existentiel ou métaphorique. Dans tous les cas , nous pouvons re- con- textualiser cette usurpation de l'immigré Marocain voué à toutes sortes d'anéantissement et de déchirure , mis en face de multiples formes de marginalisation monstrueuse.

L'usurpation peut être alors sentie pour l'immigré Marocain comme :

- Une déception affolante susceptible de calquer tous les trajets et les "projets" des migrants Marocains. ce qui fait d'eux une catégorie déboussolée et déclassée tout au long de leur présence en France. Elle est aussi une frustration éternelle ( psychologique , mentale et sentimentale , une mélancolie stressante due au non sens vital de la majorité écrasante des immigrés Marocains .

Cette usurpation peut également être sentie comme une dé-maitrise catastrophique génératrice de conflits sociaux , de chocs civilisationels et de démantèlement égocentriques.

C'est une sur-utilisation excessive sur les lieux de travail lié à une assimilation catégorique de l'immigration suivant des méthodes généralisées d'exclusion et de discrimination sauvage. Une visibilité très marquante sur la scène laborieuse par opposition à une invisibilité sur la scène des droits et du bien être matériel et social . Une incarcération catégorique sur tous les plans : habitat , loisirs , et promotion sociale. Pour Driss Chraïbi la marge dissimule une perception négative liée à ce statut d'étrangeté inquiétante toujours collée à la peau de l'immigré Marocain./ La marginalisation comme pur produit de la migration fait de la banlieue française en tant que forme de dégradation spatiale et de segmentation sociale , un grand univers de la vie ouvrière . La marginalisation est présenté alors dans les films cinématographiques comme une forte épicentre de toute la banlieue française * cela renvoie dramatiquement à la provocation , à l'ostentation et à l'indigence.

Il est certain donc que ce phénomène sociologique accentue par la suite toutes les notions dérivées de la tristesse spatiale * de toutes " les périphéries menaçantes" pour reprendre les mots de Catherine Withol Wenden :

" En effet , la banlieue a une histoire , celle de la périphérie , de " la zone" de la culture du pauvre , de la ceinture rouge , des bidonvilles , des municipalités communistes , de l'immigration et en fin des beurs (...) et de la violence urbaine " P7 .

De surcroit , la marginalisation comme problème lié à la sociologie de la littérature migrante renvoie , par excellence , à une sorte d'affirmation et d'auto- indentification où toutes les questions : qui suis -je ? d'où je viens ? et quel avenir ai - je ? sont très pesantes . Cette identification liée à l'espace vital et à l'origine nous parait légitime et d'une grande importance dans la mesure qu'elle penche un autre débat sur la revendication identitaire et la quête de SOI. Elle peut aussi être expliquée comme une manière de condamnation où le jeu de miroir est braqué sur le Soi et l'autre. Le sujet de la marginalisation dans le cinéma marocain de la migration demeure un sujet omniprésent chez tous les cinéastes et le réalisateurs . Pour reprendre cette problématique nous pouvons fort bien préciser que la marginalisation forgerait toutes les facettes de ce que Adil JAZOULI appelle "le nationalisme de cage " ou " le tribalisme du quartier". A partir de cette ambiance morose , l'immigré Marocain est présenté dans une image de détresse et de déchirement affolant. Il est alors tantôt le célibat solitaire qui court derrière l'argent à l'aveuglette tantôt le déviant , l'alcoolique et " le sudiste menaçant " qui bousille la tranquillité et la paix sociale des français. Bref , dans la plupart des cas , il est nommé de toutes les caractéristiques criminogènes.

A vrai dire , le cadre vital des immigrés Marocains est alimenté par un sentiment de rejet noir qui n'est pas l'apanage d'aucune communauté immigrante banlieusarde. Car dés 1979 avec " les circonstances atténuantes " de Jean BOYER , nous ne pouvons que témoigner de l'insalubrité , le trafic , la différence et la criminalité malodorante de tout genre de toute banlieue française accueillante de la population immigrée.

Le cadre vital des immigrés "est alors dessiné comme un large cadre d'incivisme et de vandalisme accablant*".Il est donc judicieux de présenter cette image comme une large fresque pleine de négativisme et de morosité.

Ainsi la thématisation de la marge et de la marginalisation dans l'art cinématographique , demeurent un grand phénomène qui guettent le danger et la menace ( principe de l'invasion) comme deux corolaires nourriciers de la problématique migratoire d'une façon générale et des problèmes de la société française en particulier.

 

 

SAÏD FARTAH


 

Said FARTAH / enseignant de français MEN de Taroudant/Maroc.

      • Professeur -vacataire- de langue et inter-culturalité à la faculté polydisciplinaire de Taroudannt/ Maroc

        • Chercheur en littérature des migrations et littérature maghrébine.

 

 

 

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Références bibliographiques :

1/ Emmanuel LEVINAS "Altérité et transcendance " Fata Morgana, 1995 ,biblio essais . Le livre de Poche.

2/ Mohammed KHAIR-EDDINE "Lettre 53" envoyée à sa femme Zhor Jendi

3/ Driss CHRAIBI "Le Monde à côté", Denoël, 2001

  • "Les Boucs,", Gallimard, 1955.

  • Une enquête au pays, Seuil, 1981

  • La Mère du printemps, Seuil, 1982

  • Naissance à l'aube, Seuil, 1986

.4/ Zohir El Mostafa, Hommages à Driss Chraibi, Paris, L’Harmattan, coll. « Approches littéraires »,2013 , 139 p.

5/ Jeanne Fouet " Driss Chraïbi en marges  "L’Harmattan, 1999. 
 6/ Jean Dejeux, Lahcen Benchama et Robert Jouanny " L’œuvre de Driss Chraïbi " L’Harmattan, 1995.

 7/ Hamdane Hadjadji "Contestation est révolte dans l’œuvre de Driss

Chraïbi"  Publisud.1986,360pages.

 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 

Saïd  Fartah - DR

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