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Onze Janvier.
 
Aujourd'hui, je tisse une branche imaginaire de ma mémoire. Je pense à l’Homme. Je pense à Moi. À l’Autre, à notre relation si fragile. Aujourd’hui, je pense à l’espace de ma terre ; de ma terre aimée. Je pense à cette marche mienne, déjà, subjective, ancienne. Une marche de onze ans dans une nouvelle terre, sur un sol qui m’a adoptée, qui m’a reçue en son ventre, qui m’a embrassée en ses jours ordinaires. Aujord’hui, je pense aux marches jusqu’à Moi. Mes marches d’argile mouillée, mes marches de coton de fer. Je pense à moi Ici. Tant de choses faites, tant d’esprits aimés. Aujourd’hui, je pense à la marche de l’Autre. À la marche excrite, à la marche fixe, à la masse mixte de femmes, d’hommes, d’enfants. Je pense à l’Homme. Nous étions descendus tous les deux. En silence. Nous avons croisé des corps en suspens ; des corps emmenés quelque part au-delà des frontières. Nous nous savions descendre vers l’Inconnu. Vers un Inconnu nouveau. Nous nous savions beaux. Nous les avons vus. Les corps excrits, inscrits dans la palpitation du réel. Avons vu ces corps, ces mains, ces jambes engagées dans une prière laïque ; dans une note spectaculaire, une route certaine, un convoi humain. Nous avons vu le Beau. La foule. Noire. Belle Elle l’était. Elle. Tours était une femme, un corps serpentant la beauté des êtres. Nous regardions la masse qui marchait derrière nous à mesure que nous avancions devant. Loin devant. Debout. On était tous debout. On était tous incroyablement  debout. On était aimants, fiers. À gauche, devant, derrière, à ma droite, des centaines de pieds debout. Des pieds, oui, je me souviens, des pieds jeunes, vieux, féminins, masculins, enfantins ; des pieds qui marchaient ensemble. Levés. Sur les épaules de leurs pères, dans des poussettes, sur des fauteuils roulants, sur l’invisible, le Beau. On voyait - on était ! - des pieds de l’Homme. Des pieds qui ne pouvaient marcher à genoux. Des pieds fermes. Des pieds continus. Des pieds qui applaudissent, qui pleurent. Incroyablement debout. Indéfinissablement debout. Ma peau mouillée était visible. Ma mémoire active, visible. Mes mains attachées au bras de l’homme que j’aime aimer étaient mouillées, trop mouillées pour être intactes. J’ai été touchée par l’indiciblement beau. Cet Invisible collectif. Cet invisible invincible. Cette chose qu’on appelle Chose. L’Homme était debout devant moi. L’Homme, lui seul, debout, exerçant son esprit, son vivant, sa capacité de penser, d’aimer, sa volonté d’embrasser les différences, de voir en la Liberté et en la démocratie  l’expression la plus intime des jours, des âmes, des corps, des vies. Aujourd’hui, l’Homme humain était debout. Aujourd’hui, j’ai vu l’incroyable, l’invisible ; j’ai vu l’Homme. Toutes les racines néfastes de la détestation mutuelle auxquelles j’ai pu assister en mon étroite chambre de vie dans cette terre étaient absentes. Aujourd’hui, nous avons marché, nous avons avancé, nous avons... Aujourd’hui, je me souviens, j’ai vu Rio, Paris, Tours. La Bretagne. J’ai vu toutes les villes, tous ces espaces aimés, abandonnés, reliés. J’ai vu toutes ces Relations établies dans l’existence passagère dans le ventre de ma mère. Étrangère, française, blanche, noire, musulmane, juive, dessinatrice, journaliste, enseignante, enfant, mère. Aujourd’hui, je me suis tue. Je l’ai vu juste devant moi.
 

MARCIA MARQUES-RAMBOURG

 

 

 

Márcia Marques-Rambourg est une enseignante et poète franco-brésilienne. Vit en France depuis 2004. Collabore dans plusieurs revues de poésie (Recours au Poème, Le Zaporogue, Haies Vives, Pequena Morte, La Revue des Ressources,...). A publié cinq recueils de poèmes et plusieurs textes portant sur la philosophie, la littérature comparée, la poésie et la photographie. Son texte le plus réussi est né un jour d’été, en 2009.

 
 
 
 
 

 

 

 

Tag(s) : #poèmes, #jesuischarlie, #jesuisathée, #jesuischrétien, #jesuisjuif, #jesuismusulman, #jesuispolicier, #jesuisrépublicain, #libertéd'expression

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