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Queen and Country - Film de John Boorman - DR

Queen and Country - Film de John Boorman - DR

Queen and Country est un film du réalisateur britannique John Boorman. L’œuvre débute et s’achève par une scène de baignade. L’eau libère de la pesanteur et glisse sur le réel comme sur une peau nue sans attaches. Le monde flottant est dans la tradition des estampes japonaises un univers de plaisirs et de divertissements que les artistes dessinent sur de grands rouleaux à parcourir, en passant des maisons à thé aux ruelles animées avec une multiplicité de personnages qui offre au regard l’opportunité de rentrer à chaque fois dans une nouvelle fiction. Un flux visuel qui nous mène à notre insu aux portes de l’imagination. On dit aussi d’une vie insouciante qu’on y coule des jours heureux. Rester à la surface est autant nécessaire au nageur pour respirer qu’au cinéaste pour raconter son passé, à lui qui ne revient pas vers son histoire avec des semelles lestées de plomb mais avec la légèreté d’un corps flottant.

 

Etrange géographie de la maison natale qui est située sur une île. On y accède en barque pour tenir le réel à distance et faire de chaque jour un rituel immuable comme ce salut que la mère lance chaque matin à son amant resté sur la rive, l’autre rêve de soi qu’on tient pour impossible tant qu’on ne se mouille pas. Ce monde préservé est aussi celui du temps étiré de l’enfance que le jeune appelé Bill Rohan doit finalement quitter pour faire son service militaire.

 

Le camp où l’on forme les jeunes recrues pour la guerre en Corée est un labyrinthe de baraquements dont on n’a pas de vue d’ensemble. Cette incertitude d’échelle déréalise le lieu comme si on circulait à l’intérieur d’un décor de cinéma. Un microcosme qui élèverait dans ses batteries de bons petits soldats pour faire la guerre à l’autre bout du monde. L’apprentissage du salut militaire par les jeunes appelés vaut à elle seule le détour. Incapables de s’orienter correctement et d’appliquer à l’unisson les ordres donnés, l’unité du groupe se disloque. Les armes portées tant bien que mal sur leur poitrail, les futurs soldats pivotent à gauche et à droite et on ne peut trouver plus belle image du désarroi d’une jeunesse déboussolée entre ses obligations citoyennes et son désir de leur tourner le dos.

Cependant, la désorientation ne dure pas et le narrateur avoue même sa satisfaction à être tous au pas. Mettre sa vie au diapason d’un mécanisme bien réglé comme le tic tac incessant de l’horloge offerte par la Reine Victoria qui trône dans le mess des officiers ou la cadence des directives tapées par les futurs secrétaires sur leurs machines à écrire. Une vie de commandements épelés, fragmentés qui s’écrit en rythme et qui sonne le glas dès qu’on arrive à la ligne de démarcation où commence l’ennemi.

Le principal combat de ces jeunes recrues n’est pas la Corée mais l’ennui d’une discipline qu’il faut appliquer à la lettre. S’en suit une série de facéties qui visent à ébranler la hiérarchie en déjouant les règles et en bravant l’autorité avec une gaieté irrévérencieuse et insolente.

Gagner du temps sur l’échéance du départ à la guerre, perdre son temps en quête amoureuse inaccessible, arriver systématiquement en retard sur les horaires fixés, sont les seuls moyens pour ces apprentis militaires et infirmières de suspendre le cours de leur vie au moment présent, un grain de sable qui enraye les rouages d’une vie où chaque minute écoulée est une preuve de plus de la frivolité qui leur est confisquée.

Au delà de ce plaidoyer pour la jeunesse, Boorman capte l’essence de cet âge potache auquel il faut laisser le temps des errements et de la maladresse. Avec son œil nu qui plaque la beauté sur un écran, il filme la découverte de l’amitié, la naissance des premiers émois amoureux mais aussi, par la retransmission à la télé du couronnement de la reine Elisabeth II, le passage d’une société traditionnelle à la modernité ainsi que la désillusion d’un monde amputé de sa légèreté.

Trop espiègle pour donner une leçon sur sa vie, le réalisateur âgé aujourd’hui de quatre-vingt un ans, s’est retiré au bord de l’eau comme Monet qui avait fait d’un bateau son atelier, pour saisir dans le clapotis de l’eau l’instabilité nécessaire à son dessein artistique et nous livrer avec ce beau témoignage flottant, un film qui se laisse encore le temps de flâner et de désirer.


 18 janvier 2015

 

 

 LAURE WEIL

 

Laure Weil se présente :

 

 

 


Professeur agrégée d'arts plastiques, je suis aussi curieuse de littérature, de cinéma et  d'architecture. J'ai fabriqué quelques livres d'artistes, dont le lien entre eux semble être l'effacement. Livres restés confidentiels. J'écris généralement pour restituer une rencontre avec une œuvre, qu'elle appartienne au champ des arts plastiques ou au cinéma.
Je cherche à diffuser mes textes parce qu'il est plus facile de se motiver à écrire régulièrement quand on sait que ses textes sont susceptibles d'être publiés.
Mes écrits sont nourris par ma culture des arts plastiques et par ma liberté à jouer avec les mots, comme s'il s'agissait de couleurs pour un peintre.

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