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HISTOIRE SEXUELLE DE LA MURÈNE

 

I

Dans la famille d’Iris, il y avait cinq filles et un garçon. La première fille était la plus belle, la deuxième, la plus douce, la troisième, la plus intelligente, la quatrième était presque un garçon, et c’était la plus joyeuse. Une dizaine d’années plus tard Iris venait au monde. L’année suivante naissait le sixième enfant, le seul garçon de la famille.

La mère d’Iris était jalouse de sa fille aînée, indifférente à la deuxième, à la troisième, à la quatrième et à la cinquième fille. Par contre, elle adorait son petit garçon. Elle divorça juste après sa naissance, et partit vivre dans un autre pays avec lui, laissant les filles avec leur père. Le père avait consenti à cet arrangement, parce qu’il était persuadé que le dernier enfant n’était pas de lui ; ce n’était pas vrai, mais la mère d’Iris le lui avait fait croire, pour pouvoir emmener son petit garçon avec elle.

Après plus de quinze ans de fidélité conjugale, la mère d’Iris commença à collectionner les amants, des artistes en vogue pour la plupart. Pendant une décennie on la vit souvent dans les journaux à potins, dans des vêtements décolletés et des poses aguichantes, ou alors, en tendre maman, serrant son petit garçon contre son cœur. Le père d’Iris finit par comprendre qu’il s’était trompé, car ce petit garçon était son portrait : il essaya de récupérer son fils, mais perdit son procès.

 

Toute petite, Iris écrasait les coccinelles en train de s’accoupler.

À l’école, on l’avait surnommée « la murène ». Dès qu’elle voyait un de ses camarades pleurer, parce qu’il s’était fait mal ou qu’on lui avait fait de la peine, elle avait ce regard qui brille, ce regard de murène, de carnivore muet et féroce à qui la souffrance des autres donne envie de rire.

La tradition familiale voulait que l’on inscrive les enfants à l’école du village pendant les premières années, et qu’on les envoie ensuite dans des écoles privées. Le père d’Iris était persuadé que si sa cadette était méchante, c’était parce que les mœurs du village avaient changé, et qu’Iris avait été en contact avec une populace devenue violente et grossière, qu’elle ne faisait qu’émuler. Il avait envoyé ses filles aînées dans une école progressiste, mais il pensait qu’il était nécessaire, pour rééduquer sa cadette, de l’envoyer dans une école plus stricte, où elle perdrait ce qu’il appelait ses mauvaises manières. Il sélectionna quelques écoles de la région, parmi lesquelles deux instituts pour filles ; ses aînées avaient fréquenté une école mixte, mais il se disait qu’il fallait peut-être autre chose pour Iris.

Il avait deviné juste, car une des deux écoles pour filles plut beaucoup à Iris : c’était celle où tout le personnel était féminin ; même les jardiniers étaient des jardinières.

Pendant un temps, le remède parut efficace. C’était une école pour vraies jeunes filles, des jeunes filles comme il faut, et Iris non seulement perdit son agressivité, mais devint sentimentale. Elle rêva comme toute ses camarades à un prince charmant, qui l’aimerait d’un amour passionné, et exclusif. Son prince serait le plus beau, le plus blond et le plus riche des hommes, et entouré de femelles en délire. Il tomberait follement amoureux d’elle, et n’aurait d’autre métier et d’autre occupation que de l’adorer. Il lui ferait une cour longue et désespérée, lui rendant hommage en public de façon éclatante. Elle cèderait après l’avoir traité avec distraction et dédain, et s’être cruellement moquée de lui. Par une nuit de neige, sur le pont des Arts, le prince lui jurerait amour et fidélité éternels, et scellerait ses serments par un baiser sans salive, parfaitement sec, avec des lèvres soyeuses, éventuellement talquées.

Quand la murène sut enfin ce qu’était le sexe, elle eut envie de vomir : les hommes, les vrais, étaient des êtres brutaux et obscènes, humides, et bruyants comme des bêtes.

Avec les années, les amies d’Iris commençaient à avoir des petits copains. Ces amourettes inspiraient à Iris un dégoût insurmontable et la rendaient en même temps férocement jalouse. Mais si elle détestait ces filles précoces, c’était les autres filles qu’elle haïssait et méprisait par-dessus tout, les laissées-pour-compte, parce qu’on la classait, elle, Iris, avec ces pauvres filles dont, pensait-elle, personne ne voulait.

Pour se venger, Iris empoisonnait leurs âmes. Elle savait depuis toujours que les mots peuvent faire aussi mal que les coups. Elle ne s’abaissait jamais à l’offense, à la méchanceté sans masque : sa spécialité était les mots banals, ceux qu’on n’a presque pas conscience d’avoir entendu, et qui s’infiltrent dans toutes les pensées, amplifient les peurs, pourrissent tout ce qui est sain, jusqu’à estropier les âmes. Iris commençait par devenir la confidente de ses victimes : il lui était alors facile de disséquer leurs âmes, jusqu’à comprendre quel poison convenait à chacune. Elle faisait de grands progrès dans cet art. Elle était persuadée qu’un jour elle saurait trouver les mots qui font si mal, ou si peur, que ses victimes jetteraient leur vie dans le néant.

 

À dix-huit ans, la murène n’avait pas encore eu d’amant, et s’en tourmentait, persuadée que c’était un ridicule. Elle n’était pourtant pas plus laide ni plus bête que bien d’autres, et, grâce à son éducation à la guimauve, elle n’avait même pas ces manières aigres des vieilles filles de la petite bourgeoisie. Mais dans ses yeux il y avait quelque chose qui disait aux hommes de ne pas s’approcher : un mélange de désir, de haine et de terreur, d’attraction et de répulsion, mélange dangereux pour un homme, qui annonce des malheurs sans fin.

Iris découvrit pendant l’été les œuvres du marquis de Sade : ce fut une révélation. Elle les dévora en bloc, pâmée, pantelante, la vulve convulsée et moite. Les cent-vingt jours de Sodome la firent pleurer d’exaltation. Elle lut ensuite quelques pornographes de la Belle-Epoque : mais elle trouvait leurs œuvres trop sobres et trop littéraires. Elle préféra les travaux de médecine légale et de psychopathologie, qui décrivaient de façon détaillée des horreurs bien réelles commises sur la chair vivante. Ces lectures satisfaisaient son appétit de souffrance, car elle arrivait facilement à imaginer les scènes de cauchemar malgré le langage clinique, et à se représenter l’extrême souffrance de la victime. Elle considéra un instant devenir psychiatre pour pouvoir être confrontée directement aux victimes des agressions, et jouir de leur souffrance sans médiation, mais elle eut peur des facultés de médecine, où la mixité était de rigueur. Tant qu’il y avait des hommes, les femmes entraient en compétition pour les séduire, et Iris devait supporter d’humiliantes défaites. « Seulement dans un monde vide d’hommes, pensait-elle, il peut y avoir égalité entre les femmes ». L’incapacité de séduire était la seule chose qui rendait Iris inférieure aux autres femmes; sans hommes alentour, sa supériorité était indiscutable, et elle pourrait dominer les autres. Elle s’inscrivit en Lettres, faculté où il y a très peu d’hommes, et encore moins d’hommes à femmes.

Tout naturellement, elle devint une spécialiste du marquis de Sade. Elle manipulait le langage de la sexualité sans aucun trouble, son ignorance absolue de la chose elle-même le lui rendant presque abstrait : cette ignorance rendait ses analyses si originales, que bientôt elle fut très acclamée, sans que personne ne se rendît compte de la cause de son originalité.

 

À vingt-huit ans, elle faillit avoir une liaison. C’était un déménageur, un homme grand et fort, avec une grosse voix de basse. Il avait amené une table chez elle.

Iris avait commencé par le prendre de haut, lui faisant déplacer dix fois les meubles du salon pour trouver la juste place à son nouvel achat. L’homme s’exécutait avec patience, soulevant comme une plume les meubles les plus lourds. Ce n’était pas un de ces plébéiens gouailleurs qui mesurent les femmes à l’aune de leur bite, et les classent en quatre catégories : vieilles, baisables, imbaisables, et mal-baisées ; il était sérieux, et docile comme un petit garçon. Iris, comprenant qu’elle l’intimidait, se sentit flattée par l’humilité de l’homme, et trouva le courage de lui proposer un dîner rapide, puisque c’était déjà le soir, et qu’elle avait abusé de sa patience. L’homme lui dit qu’il avait un entraînement de lutte et qu’il ne pourrait se libérer avant dix heures. Iris, avec une audace qui la surprit elle-même, l’invita boire un verre chez elle après l’entraînement, lui faisant entendre qu’elle faisait partie d’un monde où dix heures du soir n’était pas une heure tardive, mais seulement le matin de la nuit. Il accepta, et vint au rendez-vous.

L’homme essayait de parler de ses exploits sportifs, pour se faire admirer. Pour lui, Iris était une bourgeoise des beaux quartiers, un modèle d’élégance, et il était fier qu’elle l’ait invité. Iris regardait ce colosse qui débitait des phrases courtes, de sa grosse voix qui semblait l’empêcher de parler avec facilité, et dont les vêtements bon marché contrastaient avec l’élégance de son canapé : elle avait honte d’avoir cherché la compagnie d’un homme si fruste, et buvait verre après verre pour ne pas y penser. En même temps, le fait qu’il soit inculte était un avantage, parce qu’il ne pensait pas à demander de quel type de littérature elle s’occupait.

Au moins il avait un physique formidable, si formidable, en vérité, qu’elle pouvait presque l’exhiber en société sans avoir l’air ridicule. Au contraire, peut-être aurait-elle fait des jalouses. Enfin, après de multiples raisonnements et plusieurs verres de vin, Iris trouva le courage d’admettre l’homme dans sa chambre.

Quand il comprit qu’elle était vierge, l’homme lui caressa la joue de sa grosse patte et sourit. Il trouvait la chose originale et même, il y voyait une sorte de poésie, une sorte de raffinement d’un nouveau genre, inconcevable chez les femmes de son milieu. Mais Iris crut que l’homme souriait parce qu’il trouvait poilant qu’elle fût encore vierge. Elle se rendit compte qu’avant de revenir il avait pu consulter la toile, et s’il n’avait pas compris par lui-même ce qu’elle faisait, il avait trouvé quelqu’un pour le lui expliquer. Il avait dû rigoler avec ses potes de sa bonne fortune, pensant, comme tout le monde, qu’une experte en littérature érotique avait fait nombre de travaux pratiques, et avait promis à ses amis de tout leur raconter. Elle n’aurait jamais dû lui demander de revenir, il fallait lui sauter dessus ou le laisser partir. Maintenant qu’il avait découvert que la grande experte était vierge, il trouvait ça tordant, forcément, et il était impatient de l’annoncer à ses amis, s’imaginant déjà leur surprise et la bonne rigolade qu’il allait leur offrir.

La murène réussit à cacher sa révolte, car elle voulait en finir avec ce corps de jeune fille qui était un secret grotesque. Si elle ne le faisait pas cette nuit-là, elle risquait de ne plus jamais pouvoir le faire, car plus elle avançait en âge, plus sa situation l’embarrassait, et plus elle avait peur de la résoudre. Payer un gigolo pour la déflorer lui faisait trop peur ; d’ailleurs, elle n’aurait pas su comment en trouver un. Ce type de toutes les façons ne connaissait aucun de ses amis, il retournerait dans sa banlieue et elle n’entendrait plus jamais parler de lui.

L’homme se montra prudent, mais Iris éprouva une horreur si vive à ses approches, qu’elle finit par le repousser avec violence avant que la chose ne fût accomplie, et le chassa de sa maison comme s’il avait tenté de l’agresser.

Il n’y eut jamais de suite à l’épisode, mais, puisque la chose avait été presque faite, Iris put plaisanter avec une nouvelle verve, en femme chasseresse, des plaisirs de la chair. Elle semblait si sûre d’elle, que, si jamais personne ne la vit avec un amant, personne ne doutait qu’ils étaient nombreux, et fougueux.

 

II

Pour mieux masquer sa solitude, Iris commença à fréquenter les milieux du gay Paris, où elle comptait déjà plusieurs amis. Il n’y avait à craindre ni compétition ni échec à fréquenter ces hommes : si elle ne pouvait les séduire, ses charmes n’étaient pas en cause. C’était une solution confortable, et bien moins morne que de s’enfermer dans un gynécée.

Elle se réinventa, quittant ce personnage au fond très bourgeois d’universitaire cynique, et se composa peu à peu un personnage d’égérie excentrique qui eut beaucoup de succès, et dont le signe distinctif était des bas à rayures horizontales, comme ceux des pitres féminins dans les spectacles pour enfants. Un pitre, ce n’est pas une femme : Iris n’inquiétait personne, et elle amusait tout le monde. Elle était invitée partout.

Si elle était heureuse de cette réussite, qui lui permettait d’avoir une vie sociale très remplie, Iris éprouvait un ressentiment envers ces hommes qui l’entouraient et qui ne la désiraient pas. Elle avait fini par se persuader, contre toute logique, que tous les hommes étaient homosexuels, tous, tous sans exception, et que c’était pour cette raison que personne ne se jetait à ses pieds et qu’elle restait seule. En réalité, elle n’osait presque plus fréquenter l’autre sorte hommes : elle craignait de plus en plus qu’ils ne devinent la vieille vierge crispée sous la femme galante habituée à maltraiter des hommes suppliants. Quelqu’un aurait pu la démasquer publiquement, ce qui l’aurait détruite.

 

Les années passaient. Son rôle d’alliée des homosexuels obligeait Iris à lire tous les livres, et voir tous les films qui racontaient les amours entre hommes. Elle devait regarder des scènes qui la révulsaient, et faire semblant de les trouver romantiques, de comprendre leur érotisme.

Sous ses yeux, ses amis séduisaient ou se laissaient séduire, tombaient parfois amoureux, se témoignaient de la tendresse. Il arrivait qu’ils lui racontent, sans pudeur, leurs histoires de sexe, certains qu’ils parlaient à une amie que rien ne pouvait choquer. Et elle devait les écouter, en femme mûre et sans inhibitions, et se montrer complice, et feindre d’être heureuse de leurs bonnes aventures.

De plus en plus irritée de voir ces hommes s’aimer, elle se mit à les haïr. Chaque fois qu’elle apprenait la nouvelle d’un coming out, ou qu’elle découvrait qu’un homme du passé ou du présent préférait les hommes, elle était furieuse. Elle écoutait avec bonheur les anecdotes où il était question d’une agression homophobe ; elle en savourait les détails, et, feignant la compassion, posait mille questions pour prolonger son plaisir, d’autant plus intense qu’il devait rester caché.

 

Traîtresse, la ménopause survint. Elle en souffrit cruellement : c’était déjà la fin, alors qu’elle n’avait pas encore commencé ! Mais l’andropause existait aussi, se disait-elle. La vieillesse, enfin, établirait une certaine égalité entre elle et ses amis.

Elle n’eut même pas cette consolation : malgré leur âge, ses amis continuaient à séduire et à forniquer autant qu’avant. Elle semblait être la seule à vieillir, à voir son corps s’affaisser, sa peau se rider. Le cœur serré d’angoisse à l’idée de n’avoir pas connu l’amour, elle aurait voulu corriger son destin d’un coup d’audace décisif.

 

III

Iris fut invitée un soir à une fête élégante et bohème, chez un ami qui n’habitait pas loin, de l’autre côté de la Seine. Elle avait trouvé une robe originale : le haut était un lainage à gros losanges carmin et blanc, le bas, une jupe en forme de prisme, presque rigide tant le tissu était épais. Elle avait aussi acheté un petit chapeau en feutre, un petit rien plein de fantaisie qui donnait une touche espiègle à sa mise.

Elle s’enveloppa dans un manteau blanc ouaté, bouffant comme un airbag, et vérifia le résultat final dans le miroir. Elle était parfaite.

Elle se mit en route ; elle irait à pied, n’ayant que deux cent mètres à parcourir.

Les gens se retournaient sur son passage, et riaient de sa tenue. La murène avançait, l’âme pleine de hargne. « Quels minables ! Des petits-bourgeois étriqués et minables », se disait-elle, les mâchoires serrées comme un étau. Elle était certaine de son succès.

En effet, peu après :

Iris, ma chérie ! Mais comme tu es belle, ce soir ! Quel bibi extraordinaire ! Fais-toi admirer !

Jean, l’hôte de la fête, l’accompagna quelques instants dans le salon. D’autres femmes étaient de la fête, bien sûr, et certaines pouvaient sembler attirantes, mais elles avaient l’air terne et banal depuis qu’Iris avait fait son entrée. Non, Iris triomphait. Elle seule avait l’audace de porter des vêtements conçus comme des sculptures, de véritables œuvres d’art ; et puis c’était une femme de tête, à laquelle sa connaissance des littératures de la perversion donnait une aura sulfureuse, et qui était de plus une égérie du Paris qui pense et du Paris qui crée.

Tous les hommes venaient la saluer, car elle connaissait tout le monde, et tous s’extasiaient sur son chapeau et sur sa robe. Quel plaisir d’être entourée d’hommes pareils, sublimes d’élégance et de charme ! Qu’importait les femmes, Iris était aux anges.

Jean amena Iris vers un groupe d’invités. Il lui présenta quelques personnes, parmi lesquelles Pierre, un quadragénaire juvénile, très élégant et un peu timide. Jean le plaisanta, l’appelant Pierre l’Impossible. Iris comprit que Pierre aimait les femmes. Elle répondit par une plaisanterie un peu effrontée qui fit rire Pierre, et elle comprit qu’il était libre. Un homme, un vrai, libre ! Elle courut enlever ce bigoudi ridicule qu’elle avait sur la tête et qui ressemblait tout à fait à la crête d’une poule.

Elle retrouva Pierre, et, par une manœuvre habile, elle l’amena dans le coin le plus reculé du jardin d’hiver, où il y avait une causeuse qu’un petit palmier en éventail protégeait des regards indiscrets.

Iris commença à bavarder joyeusement, lançant la conversation sur des sujets frivoles, où un causeur habile peut apprendre autant sur une personne qu’en parlant de choses sérieuses, et sans avoir l’air de solliciter des confidences.

On parlait cinéma, on nomma une actrice de soixante ans et plus, encore très belle, qui était liée à un homme plus jeune qu’elle. Iris plaisanta sur cette liaison, sur l’âge de l’actrice, qui avait son âge, et sur la jeunesse de son amant, et Pierre dit :

J’ai vu l’autre jour une très jolie femme, la soixantaine. Elle ne cachait pas son âge, mais elle était merveilleusement belle. Certaines femmes ne vieillissent pas, l’âge semble leur donner, au contraire, un supplément de finesse qui est très attirant.

Si Pierre avait regardé le visage d’Iris à ce moment-là, au lieu de regarder son verre en pensant à autre chose, il aurait été stupéfait : les joues roses d’émotion, osant à peine lever les yeux sur l’HOMME, Iris réprimait en tremblant un sourire de bonheur, comme une toute jeune fille à laquelle un homme vient de faire un gentil compliment, que l’enfant prend naïvement pour une déclaration d’amour. Pierre venait de lui avouer être attiré par les femmes plus âgées que lui, et essayait de lui dire qu’il était attiré par elle ; il n’osait le faire qu’indirectement, puisqu’elle venait de se moquer de l’actrice sexagénaire et de son amant.

Tendron décrépit, la murène faisait de la peine. Elle était si assoiffée de vrais compliments, de vraie admiration, si triste, au fond, de n’être l’objet que d’une admiration amicale, et rien de plus, qu’elle tomba dans l’erreur de croire qu’elle attirait Pierre parce que son désir le plus secret, le plus obsédant et le plus inassouvi était celui de séduire un homme.

Un importun interrompit la conversation pour les avertir que Jean allait prononcer un discours.

Iris réussit, plus tard, à rejoindre Pierre, et à se faire raccompagner par lui. Ils habitaient dans le même quartier : il fallait seulement traverser la Seine.

Enfin seuls, ils se mirent en chemin. Pierre ne disait rien. Iris rompit le silence, et dit d’une voix qu’elle entendait, pour la première fois, étranglée d’émotion :

On dirait qu’il va neiger…

Pierre répondit :

Paris va se couvrir d’un voile de mariée.

Iris baissa les yeux, sourit, et se serra dans son manteau. Il allait si vite !

Pierre s’arrêta un instant devant la vitrine d’un magasin pour bébés ; des souliers minuscules, des brassières jaune poussin, des petites robes aux ourlets roses.

C’est adorable, n’est-ce pas ? dit Pierre.

Iris répondit par un rire perlé.

« Et pourquoi pas? se dit-elle. À notre époque, tout est possible, à tout âge. »

Il commença à neiger. Pierre prêta son feutre à Iris, qui le mit joyeusement, se regardant dans la vitrine pour mieux l’ajuster. Pierre lui fit un compliment : ce chapeau lui allait très bien. Iris rit à son image. Pierre parlait, mais elle ne l’écoutait plus, elle marchait sans savoir où ils allaient, perdue dans son rêve de jeune fille. Elle se réveilla à ces mots :

On ne peut jamais prévoir quand et de qui on tombera amoureux.

Elle s’aperçut alors qu’ils étaient au milieu du pont des Arts : ils s’étaient sans doute arrêtés un instant, pour admirer la ville sous la neige.

Iris dut s’agripper à la balustrade. Paris, nuit, neige. Le pont des Arts. Un homme lui parlant d’amour. Le miracle, le miracle se produisait, était en train de se produire, enfin ! Les yeux baissés, le cœur battant, Iris attendait en tremblant.

Après un silence, Pierre lui toucha le bras pour l’inviter à reprendre leur chemin.

Mais Iris n’était pas déçue. Pierre n’était pas un orang-outang, un gorille, un de ces primates qui veulent que tout soit fait dès la première soirée. Non, c’était un homme qui connaissait encore l’art de faire la cour, de faire durer le plaisir de se chercher l’un l’autre, de s’énerver l’un l’autre. Elle sentait la puissance de son désir, palpable, palpitant, d’autant plus violent qu’il devait le cacher, le dominer, pour faire monter la tension sexuelle jusqu’à ce que la passion éclate.

Dans son appartement, la murène virevolta frénétique en tous sens, riant, sautant, chantant. Enfin, enfin elle aurait sa part de cette folie amoureuse, enfin ! Mais elle irait jusqu’au bout cette fois, avec Pierre, Pierre, Pierre, qui n’était pas un homme superficiel, qui comprendrait les réticences d’une femme trop fine, trop délicate, Pierre qui était jeune et magnifique ! Vingt ans de moins qu’elle ! Quelle revanche ! Quel trophée ! Quel triomphe ! Enfin elle connaîtrait ce plaisir dont tout le monde parlait, ce plaisir qu’elle s’imaginait cruel, meurtrier, tant il devait être intense.

 

IV

La nouvelle du coming out de Pierre tomba sur Iris comme une bombe. Pierre avait rencontré Térence, qu’elle connaissait un peu : c’était de lui qu’il était tombé amoureux.

Ce fut Jean qui raconta à Iris toute l’histoire. Pierre devait maintenant dire la vérité à ses parents, un couple déjà âgé, catholiques à la foi sincère et naïve dont il était le fils unique, et qu’il aimait de tout son cœur ; il hésitait à le faire, tant il était certain que la confession allait tourner au drame.

En écoutant le bavardage de Jean, Iris, dans son malheur, se réjouit : elle avait trouvé le moyen de se venger.

Elle chercha l’amitié de Pierre, qu’elle obtint facilement, puisqu’il n’y avait plus aucune ambiguïté.

 

En été, Pierre se suicida lors d’une excursion à la montagne.

Personne ne comprenait les raisons de son geste. Térence, anéanti, ne pouvait croire au suicide : Pierre ne se serait pas suicidé juste au moment où il découvrait l’amour, c’était absurde. Ses amis le raisonnèrent, lui dirent qu’il pouvait s’agir d’un accident : la montagne est dangereuse, il suffit d’un instant de distraction et tout est fini. Mais Térence s’obstinait ; un homme qui connaissait aussi bien la montagne ne pouvait avoir fait l’erreur qui avait causé sa chute, à moins d’y être poussé. Une enquête fut ouverte.

Iris fut interrogée, puisqu’elle était devenue la confidente de Pierre. Elle raconta que Pierre était de plus en plus angoissé à l’idée de devoir parler à ses parents, et qu’il repoussait sans cesse ce moment ; qu’il se sentait coupable d’être ce qu’il était, et en avait honte, et se demandait parfois s’il n’avait pas fait fausse route. Quelques amis communs de Pierre et d’Iris trouvèrent que le témoignage d’Iris avait quelque chose de fabriqué, qu’il ressemblait un peu trop aux belles analyses qui l’avaient rendue célèbre ; mais ils ne pouvaient rien dire, car Iris était connue et pouvait leur nuire, et puis, en fin de compte, leurs soupçons ne reposaient sur rien de certain. L’enquête conclut au suicide.

La murène en fut malheureuse : à toujours agir dans l’ombre, on doit accepter de ne jamais être reconnu pour ses talents. Elle dut se taire pourtant, il le fallait.

Les parents de Pierre moururent peu après, n’ayant plus personne à aimer.

Térence se consola. Iris essayait d’évoquer le souvenir de Pierre de temps à autre, mais ce fut bientôt pour Térence un chagrin du passé. Pierre faisait partie de ces êtres chers dont on évoque toujours le souvenir avec émotion ; mais la vie continue, et il ne faut pas penser aux choses tristes.

Iris était vaincue. Son dernier amour, son dernier espoir d’amour n’avait été qu’une illusion grotesque, et cette vengeance, qui était son chef-d’œuvre, n’avait servi à rien. Elle contemplait avec lucidité le désastre : elle avait été ignorée par tous, sauf par un déménageur inculte aux vêtements de mauvaise qualité. Elle était condamnée à une sexualité imaginaire jusqu’à la fin de sa vie, et que Pierre fût mort ne changeait rien, et ne la consolait même pas.

La murène vieillit d’un coup, et vieillit mal. Elle devint une caricature de son personnage qui était déjà une caricature, utilisant des fards toujours plus chargés, des rouges toujours plus rouges sur des poudres toujours plus blanches, et ne faisait que souligner sa ruine au lieu de la masquer. En société, elle parvenait de moins en moins à cacher sa rage. Ses propos, de légers et pointus qu’ils étaient, devinrent sarcastiques, agressifs, et finirent par indisposer ses amis. Elle ne fut plus qu’un vieux clown haineux que l’on tolérait par habitude, et que l’on ménageait par prudence ; même si elle était au milieu d’une foule, autour d’elle il n’y avait plus que du vide, et tout le monde le savait.

 

***

 

amour rime avec toujours

Théories de maisons incolores barrées taguées squattées démolies l’une après l’autre remplacées aussitôt par des caisses en béton – boîtes à hommes aux couleurs criardes hideuses les maisons à peine construites aussitôt taguées converties en pissotières latrines humaines canines dans les coins partout.

Penché en avant bras pendants un drogué les yeux mi-clos – n’avance pas ne recule pas il devrait tomber il ne tombe pas, longtemps, il restera au même endroit, se balançant sur le trottoir, assis sur le vide. Une bouteille roule sur le pavé du verre se brise.

Un seul commerce prospère Bières vins liqueurs - prix imbattables clients réunis devant la vitrine trois types se disputent voix rocailleuses catarrheuses les autres écoutent leurs chiens autour d’eux c’est leur tea-room les plus jeunes n’ont pas trente ans.

À la caisse, une femme grasse à la figure rouge bavarde avec un type blême squelettique –barbichette casquette veste en plastique trop grande trop large presque vide, appuyé au comptoir un moustachu rigolard chapeau de cowboy sur tignasse visqueuse front violet veines saillantes. La dame pose sa bière, encaisse.

Devant la porte un type se racle la gorge bruyamment le crachat atterrit devant les chaussures du client qui fait un saut de côté pour éviter le chef-d’œuvre glaireux perd l’équilibre fait tomber ses achats dans une flaque de dieu sait quoi renonce à ramasser s’enfuit. Rigolades.

amour rime avec toujours

doux murmures de mon cœur

les roses sont écloses

tristes pluies d’hiver

pénombre – ombre – sombre

une table, une chaise, une lampe, simplicité du soir

mon cœur solitaire pleure de solitude

et surtout n’exposons pas notre chère petite âme si sensible à des horreurs bien réelles, il vaut mieux être tragiquement banal plutôt que banalement tragique

amour rime avec toujours etc.

 

***

CONTE ÉROTICO-CULINAIRE

 

Une saucière en porcelaine de Meissen venait d’être acquise. Elle trônait au centre de l’étagère d’honneur d’une crédence à vantaux vitrés, dont le fond était un miroir : elle pouvait ainsi être admirée par tous, ce qui la remplissait d’orgueil, et aussi s’admirer elle-même, ce qui la remplissait de bonheur. Dès qu’il y avait assez de lumière, elle contemplait ses formes, se retournant de tous côtés, prenant des poses, se faisant des sourires, et s’écriait de temps à autre, ne s’adressant qu’à elle-même :

-Que je suis belle, blanche et délicate ! Voyez l’élégance de mes lignes, les nuances exquises de mon incarnat ! Non, vraiment, je suis sans pareille !

Un poêlon, non loin de là, faisait mijoter depuis des heures une sauce à la viande, une bonne sauce ravigotante, riche, grasse et goûteuse.

Le poêlon vit cette somptueuse porcelaine et pensa que c’était à cette belle saxonne qu’était destinée sa sauce. Il dit galamment :

Madame, c’est donc vous que j’aurai le bonheur de servir ? Vous m’en voyez charmé, enchanté, extatique ! Je ne pouvais espérer plus belle saucière pour ma sauce !

Mais la saucière répondit aigrement :

Oh, mais non, j’espère que non ! Me salir d’une sauce comme la vôtre ! Quelle horreur ! Mais il n’en est pas question !

Mais Madame, ma sauce vaut toutes les sauces du monde, je vous assure ! Elle est cuite à point, et composée des ingrédients de la meilleure qualité !

Votre sauce est grossière et vous êtes un mufle ! Non, non ! Une pièce comme moi n’est faite que pour… une subtile nage à la crème… quelque coulis délicat… quelque chose de fin, vous comprenez ?

Le poêlon bougonna :

Des coulis, des nages, du fin, du subtil… des insipides, à la tenue flasque ! C’est bon pour mariner du hareng saur, ces choses-là !

Le cuisinier, qui s’affairait non loin de là, parut réagir à la querelle :

Non, pas cette saucière-là, dit-il à un marmiton, prends l’autre, celle en porcelaine de Sèvres, qui est dans l’autre crédence.

Le poêlon en fut soulagé :

Ah ! Quel excellent cuisinier ! Il connaît son métier, celui-là !

Mais la cuillère en bois qui remuait diligemment la sauce dans le poêlon, eut tôt fait de rabattre sa joie :

Mais mon pauvre ami, ne vous réjouissez pas si tôt, vous pourriez passer de Charybde en Scylla, vous et votre sauce.

Le poêlon aurait bien eu envie de flanquer dehors cette vieille pipelette, mais il devait bien admettre qu’elle avait tout à fait raison, et regarda avec appréhension quel était l’objet que l’on sortait de la crédence.

Oh ! C’était une saucière ravissante, aussi fine que l’autre, et qui lui fit, bonheur! Un sourire des plus coquins, pendant qu’on la frottait…

 

 

 

JAKOB ADRIAN VOGELSANG

 

 

Jakob Adrian Vogelsang jakob.vogelsang@bluewin.ch

 

Biographie

Né à Manaus. Études d’astronomie à Strasbourg. Admire, entre autres, Bill Viola, Dolly Parton, Jirō Taniguchi, Zaha Hadid, Philip Glass, Hiroshi Tanita, Karl Lagerfeld pour ses daguerréotypes, Piero Manzoni pour son œuvre de 30 gr poids net, et Maurizio Cattelan parce qu’il a su mettre un doigt au bon endroit. Aime la capoeira, à la fois lutte et danse.

 

 

Tag(s) : #poèmes et nouvelles

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