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UN COLIS

 

 

 

 

 

C'était juste avant la pleine période des fêtes, selon l'expression consacrée. Un des moments de l'année difficiles à supporter pour ceux qui ont du mal à s'aligner sur le rythme collectif, et dont je suis. J'avais laissé traîner les jours et les semaines, et me retrouvais comme si souvent en retard d’achats de cadeaux. Profitant des interstices de temps personnel que le rythme de travail m'accordait, je me glissais dès que possible dans la foule des magasins, soulagé en dehors des heures d'affluence, résigné dans les cas contraires, les plus fréquents. Longer les rayonnages ne se traduisait pas si souvent par des trouvailles ; il fallait renouveler l'opération.

 

Une combinatoire serrée me mobilisait, tendue vers la conciliation d’impératifs éloignés sinon contraires : équilibrer en nombre et en intérêt supposé les cadeaux à offrir à une même famille, correspondre autant que possible aux goûts de chacun tout en apportant ma touche, suivre ma générosité sans trop dépasser l’enveloppe, et pour cela aussi choisir des volumes et des poids raisonnables, sans préjudice de la qualité des contenus. Je n’ai d’une année sur l’autre qu'une mémoire médiocre des objets reçus et offerts, signe sans doute de l'importance également médiocre attachée à ces échanges. Un ou deux, peut-être un peu plus, restent dans mon souvenir. Ils y luisent comme un rachat du gâchis festif. Comme un démenti précieux à l'inutilité de telles convenances. Seules quelques relations très chères échappent à ce passif, mais même avec elles j’éprouve de la réticence à sacrifier à la tradition des cadeaux à date convenue. La force des liens la relativise et tend à m’en éloigner encore davantage. Je préfère offrir par surprise. Quant aux cadeaux que l’on m’offre, mes oublis de retours reconnaissants m’ont valu au fil du temps d’en recevoir de moins en moins, ce dont je ne me plains pas, d’ailleurs.

 

Nous étions le 20 décembre et ce jour-là je remontai chez moi satisfait. Tout avait été enfin choisi et acheté. Il ne restait plus qu'à emballer, à marquer sur les cartons les noms des destinataires, si possible comme je me plaisais à le faire sous forme de devinettes, et à préparer les paquets à poster. Les proches et amis lointains les recevraient en décalé, mais ils avaient l'habitude de mes oublis et retards, ou d'envois globaux qui récapitulaient parfois un anniversaire, plus Noël ou les étrennes du Nouvel An, ou encore les Rois.

 

M'étant acquitté de ces menus travaux, les colis rassemblés sur mon bureau en vue de leur envoi le lendemain dès l'ouverture de la poste, je m'aperçus que le soir était déjà tombé et descendis jusqu’aux boîtes aux lettres de l'immeuble pour prendre mon courrier. Des lettres diverses, quelques factures, trois cartes précoces de vœux, plus un mot de la main de la concierge m'informant qu'un colis m'attendait dans sa loge – depuis deux jours, expliquait-elle en s'excusant, car elle s'était absentée, ayant dû partir d’urgence dans sa famille auprès d'un cousin malade. Je profitai de devoir aller à sa loge pour lui remettre ses étrennes, et retournai chez moi chargé d'un assez gros paquet.

 

Il provenait d'Italie, plus précisément de Naples, et ne me laissa pas indifférent car l’expéditeur était mon vieil ami Dino. Vieil ami et vieux frère : nous avions des années durant partagé la même chambre d'étudiant. Le début de nos carrières respectives n’avait pas distendu des liens que nous renforcions aux vacances, à deux d’abord, puis avec nos amies et plus tard nos épouses et les enfants, dont la joie estivale donnait le change aux premières lassitudes puis fêlures de nos couples. Dans mes albums d'alors, pas trois pages à tourner sans qu'apparaissent Dino, sa femme, leurs bambini, ensemble ou se mêlant à nous selon les libres combinaisons du farniente, des échanges, des sorties et des jeux. Sa femme et la mienne – c'était longtemps avant la disparition des deux ensemble dans un accident de voiture – étaient presque inséparables, dans la villa de location, sur la plage, dans les rues de la petite ville ou dans les pins. Je suis resté incapable de dire qui était la plus belle. Elles se renvoyaient leur beauté l’une à l’autre, elles partageaient presque toutes choses entre elles et avec nous. Dino et moi nous demandions souvent par quelle heureuse inadvertance la vie avait bien pu nous faire la faveur de les rencontrer et d’être aimés d’elles, nous, si quelconques et indignes de leur grâce et sans doute incapables de les rendre longtemps heureuses. Je les aimais toutes deux, différemment mais autant l’une que l’autre en passant de l’amour à l’amitié ; nous les aimions, nous nous aimions à quatre, à beaucoup plus avec les enfants. Nous aimions intensément la vie. Témoins ces visages aux yeux brillants, aux lèvres qui parlent, ou qui lancent des éclats de rire désormais silencieux. Dino s'exprimait par fines allusions, jeux de mots et souriantes sentences, toujours original, souvent insistant, et prenant bien les taquineries douces-amères dont j’aimais le poursuivre. Il ne voulait pas trop penser au-delà du présent, qui seul selon lui le mobilisait, car, annonçait-il, après venait le pire – une vision de l’existence désespérée, mais que son humour parvenait presque à démentir. J'étais plus qu’à mon tour susceptible, parfois même sombre, mais sa fantaisie finissait immanquablement par me dérider, sa générosité inventive par me toucher, sa délicatesse ajoutée à celle de nos compagnes par me faire voir la vie au jour le jour en bleu. Et puis, après la mort de Monica et Agnès, nous nous étions moins vus, lui à Trieste puis à Naples où il était né, moi à Lyon, jusqu'à ne plus nous retrouver, les enfants devenus adolescents puis adultes et suivant leurs chemins propres, que par téléphone, lettres chaleureuses et cadeaux espacés.

 

Son colis m'intriguait... Je n’ouvre jamais dès réception ceux qu’il m’arrive de recevoir. Pendant un ou deux jours, en attente, ils restent emballés sous mes regards qui les observent et mes mains qui les palpent. Je les soupèse, joue à deviner ce qu’on y a mis. Enfin il faut bien que je saisisse des ciseaux et que je les défasse. Le plus souvent alors ils m'enchantent moins que fermés. Son colis me frappait par sa légèreté rapportée à ses dimensions. Cette caractéristique, ajoutée à la rareté des envois à dates convenues de Dino, qui me ressemblait aussi sur ce point, excitait ma curiosité.

 

Je finis par l'ouvrir. En retirai d'abord quantité de feuilles de journal en boule, qui servaient de rembourrage exagéré. Une enveloppe apparut, que je mis de côté. Cinq paquets de tailles inégales suivaient. C'était apparemment tout le contenu. Sa disproportion avec le volume du colis me surprit. Cinq paquets exactement. Avec Agnès et les enfants nous étions cinq, ne pus-je m'empêcher de penser. Et de fait, son prénom figurait sur l'un d'eux, comme le mien et ceux de mes fils et fille sur les autres. Je ne comprenais pas. Décontenancé, j'ouvris l'enveloppe. En quelques lignes chargées d'amitié, Dino m'expliquait qu'il me rendait de menus objets retrouvés nous ayant appartenu : des boucles d’oreille et un collier d'Agnès, un de ces canifs que je perdais toujours, deux romans pour la jeunesse et une mini-poupée de notre fille, des billes, une toupie et des BD des garçons. Il voulait aussi que mes nombreuses lettres – une correspondance de près de trente ans, soulignait-il – me reviennent. Je découvris en fouillant un peu, presque confondu avec le papier journal, un assez volumineux paquet qui les contenait. Au bas de la carte, une petite flèche invitait à lire au verso. En quatre lignes : "Un cancer en progrès rapide risque de m'empêcher de jamais te revoir. Mais ne cesse donc pas de sourire et de rire, car le pire est devant. (il avait souligné). Me pardonneras-tu maintenant de l'avoir si souvent répété. Baisers."

 

Un assez long moment avait dû s'écouler, car lorsque ces lignes sortirent de la brume où mon regard les avait égarées, de l’humidité tombée sur elles commençait à se résorber. Le nœud qui s’était tendu dans ma gorge se défit peu à peu. Et alors je commençai à sentir monter tout autre chose. C'était bleu, ça chatouillait à l'intérieur. Ca me faisait hoqueter semblablement, mais de façon inversée et presque euphorique. J'étais en voie de passer au rire et cette hilarité balbutiante me titillait de tout son sens. Pas plus que moi ou que nos chéris, Dino n'avait oublié nos étés de bonheur, bonheur renforcé par contraste avec ses annonces cocassement catastrophistes. De même qu’alors, tous ensemble, par la joie d’un présent fugace nous faisions reculer le pire au fur et à mesure qu'il approchait selon une des prophéties indiscutables de mon ami, ah oui, je le ferais désormais reculer encore et encore, je rejoindrais Dino là-bas avant sa mort, pour qu'il m'agace et que je le taquine plus que jamais, pour vivre ensemble à fond l'instant d'avant l'échéance, le plus avant possible, jusqu'au point peut-être où par lassitude l’échéance cèderait. Le doux fou-rire qui me prenait ne me lâchait pas, ne me lâcherait plus, et je sortis sur la terrasse le répandre dans la nuit en refusant à ma peine de soliloquer.

 

On sonna. C'était le voisin du dessus qui m'apportait une lettre égarée dans son courrier, découverte à son retour tardif du travail. Elle venait de Naples. Sans mention de l’expéditeur. Oblitérée plusieurs jours après la date d’expédition du colis, elle était donc arrivée presque en même temps. L’écriture était différente mais je n’y prêtai pas attention. Dino sans doute avait tenu à ajouter quelque chose, me dis-je, encore porté par l’euphorie, et je l'ouvris… pour y lire le faire-part de son décès. À tâtons, je ressortis sur la terrasse – au cas où le fou-rire se confirmerait.

 

 

 

 

CLÉMENT G. SECOND

 

 

 

Clément G. Second

 

Ecrit depuis 1959 : poèmes, nouvelles, notes sur la pratique de l’écrit principalement. Quelques communications artisanales à diffusion confidentielle.

Fréquente littérature, arts, philosophie et spiritualité.

A commencé à collaborer à des revues (Le Capital des Mots, La Cause Littéraire, N47…) depuis fin 2013 par besoin de plus d’ouverture. Partie prenante de L’Œil & l’Encre*, blog photo-textes de la photographe Agnès Delrieu.

Se sent proche de toute écriture qui « donne à lire et à deviner » (Sagesse chinoise ), dans laquelle « une seule chose compte, celle qui ne peut être expliquée » (Georges Braque), et qui relève du constat d’Albert Camus : « L’expression commence où la pensée finit ».

 

a1944@hotmail.fr

 

* http://angiedelsur.blogspot.fr/

 

 

Tag(s) : #nouvelles

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