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L’image mais pas le son

 

 

 

Ma mère déménage. Sa dernière chute en date a failli lui être fatale et après en avoir discuté avec elle durant sa période de rétablissement, nous avons décidé d’un commun accord qu’elle entrerait en maison de repos. Bien entendu, nous devons vider l’appartement avant d’en rendre les clés à son propriétaire. Elle va donc devoir se séparer de pas mal de choses et compte sur moi pour l’aider à faire le tri. Durant mon enfance, mes parents ont bien dû changer une dizaine de fois de domicile et mes grands-parents ne devaient pas en être loin non plus. Ces multiples déménagements à travers le pays m’ont au moins enseigné une chose. Savoir évaluer la nécessité d’un objet.

 

À mon arrivée, je vis que deux piles bien distinctes s’étaient formées dans le living. D’un côté, les affaires déjà emballées que ma mère emportait et de l’autre, des cartons encore ouverts attendant notre verdict sur le sort de leur contenu. Elle avait mis le congélateur à dégivrer et préparait son dernier repas ici. Poulet, compote de pommes et croquettes. La table de la cuisine, les chaises et toute la vaisselle étaient déjà cédées à une œuvre de bienfaisance. Nous mangerions donc à même le sol dans des assiettes en carton et des gobelets en plastique. « Il reste une bonne vingtaine de minutes avant que le poulet soit cuit, me dit-elle. On regarde une caisse ou deux ? »

Elle ne voulait rien garder, disant que tout ceci appartenait à une autre époque, à une autre vie. Si une chose ou l’autre m’intéressait, je pouvais la reprendre. Sinon, tout pouvait disparaître, ça lui était égal. Mis à part quelques souvenirs de vacances et divers cadeaux de mariage inutiles, la plupart des objets présents avaient appartenu à mon père. Elle leur avait laissé une petite place dans son existence jusqu’à aujourd’hui mais étant donné que maintenant elle manquerait de place… Briquet, canif, tournevis, peigne, etc. Je regardais toutes ces choses en espérant me souvenir de lui et des moments où je l’avais vu s’en servir, mais l’ensemble resta étranger à ma mémoire. Je les replaçai donc dans leurs cartons respectifs en disant à ma mère qu’aucune ne me tenait à cœur et qu’elle pouvait s’en débarrasser.

Notre repas terminé, j’ai commencé à charger le coffre de ma voiture. J’allais me mettre en route pour un premier trajet lorsqu’un jeune couple m’a interpellé en me demandant si par hasard nous revendions quelques meubles ou d’autres ustensiles utiles. Je leur ai répondu que, malheureusement pour eux, il était trop tard. Les choses dont nous nous séparions étaient déjà parties à droite et à gauche et nous n’avions plus rien d’intéressant à leur offrir.

Je les regardais s’éloigner tranquillement lorsque ça m’est revenu. La façon dont Marlène et moi avions meublé notre premier studio.

 

Nous nous baladions dans le centre ville lorsqu’un panneau dressé au milieu du trottoir retint notre attention. A la craie, en gros caractères, quelqu’un y avait inscrit l’annonce suivante : Tout doit disparaître. C’était plutôt commun pour un commerce mais pour une habitation privée, je dois dire que cela nous a étonnés. Poussés par la curiosité et voyant la porte grande ouverte, nous sommes entrés dans la maison.

Au milieu du couloir, on croisa un homme tenant un aspirateur dans une main et une lampe de chevet dans l’autre. Son sourire de satisfaction donnait l’impression qu’il venait de faire une bonne affaire. On s’écarta quelque peu afin de les laisser passer, lui et tout son attirail. Il nous remercia d’un hochement de tête et nous suggéra d’en profiter avant de disparaître dans la rue. Troublés, on continua d’avancer en direction des voix et des cris d’enfants qui nous parvenaient du fond.

En entrant dans la cuisine, Marlène eu un mouvement de recul et me serra la main avec insistance. Face à nous se dressait un étrange tableau. Tout ce que les armoires pouvaient contenir était disposé en tas sur le plan de travail, sur la table, les chaises ou à même le sol. Robots ménagers, assiettes, casseroles, tasses, coquetiers, tout était exposé et semblait à vendre. Même les couverts étaient pourvus chacun d’une étiquette qui mentionnait le prix. Etonnés, nous nous regardâmes un bref instant avant d’être rejoints par ce qui nous sembla être le propriétaire des lieux. « Bonjour et bienvenue ! Je vous laisse regarder à votre aise, hein... Si quelque chose vous intéresse ou si vous avez une question, n’hésitez pas.» L’homme avait une liasse de billets en main. Il la tendit en souriant à une femme qui pleurait à chaudes larmes assise sur un tabouret. « Tiens ma chérie... Prends ça… » Elle s’arracha un timide sourire à son tour et rangea l’argent dans la poche de son tablier tandis que l’homme disparaissait dans le living en nous laissant seuls avec elle. « Ne prêtez surtout pas attention à moi. Tout va bien ! C’est juste un coup de fatigue. Nous sommes occupés depuis ce matin et ça n’a pas arrêté… Mais c’est bien, c’est très bien comme ça… Profitez-en, il n’y en aura pas pour tout le monde !»

Les prix étaient très intéressants et nous avons fini par jeter notre dévolu sur un mixer, un micro-ondes et une bouilloire électrique. J’ai également fait remarquer à Marlène que notre frigo prenait de l’âge et qu’il n’allait sans doute pas tarder à nous lâcher. Le modèle qui trônait dans un coin de la pièce me semblait quasi neuf et d’une contenance bien plus importante que le nôtre. Vu le prix demandé, ça me semblait idiot de passer à côté. Elle me fit remarquer à juste titre qu’elle nous voyait mal le transbahuter à deux jusqu’à notre studio ! La femme intervint en nous disant que son mari avait une remorque et qu’il pouvait très bien, moyennant un petit supplément pour le dérangement, nous l’apporter dès ce soir. « Il doit déjà livrer un canapé et une bibliothèque alors, tant qu’il est en route… Allez le voir dans le living, il me semble qu’il n’y a plus personne. Il vous dira sûrement la même chose que moi… »

À première vue, c’était la pièce de la maison qui avait eu le plus de succès. On remarquait aussitôt en entrant que la plupart du mobilier avait disparu. L’homme était occupé de démonter un buffet et jurait sur une vis récalcitrante. Il n’y avait que lui dans la pièce et un jeune garçon d’une dizaine d’années. Il était assis sur une chaise et regardait le petit poste de télévision qui était déposé sur le bord de la cheminée. Il y avait l’image mais pas le son. On voyait les personnages d’un dessin animé s’activer sur l’écran mais aucune voix et aucun bruit ne sortait du poste. L’homme m’expliqua que l’écran plat Haute Définition était la première chose qu’ils avaient vendue ce matin et qu’il était monté au grenier chercher cette vieillerie défectueuse histoire de faire patienter le gamin. J’ai proposé de lui donner un coup de main pour le buffet. Il m’a dit que ce n’était pas de refus et j’ai aussitôt enlevé ma veste. Marlène est partie rejoindre la femme dans la cuisine.

Ça nous a pris un certain temps. La plupart des vis avaient été forcées lors du montage et ce ne fut pas une mince affaire de les extraire mais nous avons fini par y arriver. Après avoir transporté toutes les pièces qui composaient le buffet dans le couloir, l’homme déclara qu’il en avait assez pour aujourd’hui et qu’il fermait boutique. Il rentra la pancarte, claqua la porte et m’invita à prendre un verre en sa compagnie. De retour dans la cuisine, nous vîmes que les femmes ne nous avaient pas attendus et qu’elles ne s’étaient pas faites prier pour ouvrir une bouteille de vin blanc. Il me proposa quelque chose de plus fort et j’acceptai le whisky qu’il me tendit. « Alors ma puce, on a bien vendu ? Il y a encore eu des clients pendant qu’on démontait ce satané meuble ? » La femme lui répondit qu’il y avait encore eu deux ou trois personnes mais qu’elle n’avait plus vendu grand-chose. Par contre, un homme semblait fortement intéressé par la cuisinière et repasserait certainement demain avec son épouse. « C’est toujours la femme qui décide, hein ? » Il me fit un clin d’œil en disant ça. Je crois qu’il était soulagé de voir la fin de cette journée et qu’il commençait à se détendre. Le jeune garçon entra et vint s’asseoir sur les genoux de sa mère. Elle prit sa tête et la déposa contre sa poitrine. Il ferma les yeux et bâilla tandis qu’elle lui caressait les cheveux. « Vous avez bien fait de prendre le frigo, me dit l’homme. Il est quasi neuf, vous en serez content, croyez-moi… Et le transport est offert par la maison ! Vous m’avez refilé un sacré coup de main. Sans vous, je serais encore dessus… » Il nous a resservi un verre et nous a expliqué les raisons de cette vente.

Ça leur avait pris plus d’une semaine pour faire l’inventaire, estimer et étiqueter tout ce qu’ils possédaient. S’ils ne l’avaient pas fait, les huissiers s’en seraient chargés. « Un mauvais concours de circonstance. » Telles avaient été les paroles de leur banquier en ce qui concernait leur faillite personnelle. L’homme raconta qu’il y a un an à peine, tout roulait au poil pour eux. Il était monté de grade au boulot et avait été augmenté. Ce revenu supplémentaire leur avait permis de contracter plusieurs prêts afin de terminer les travaux de la maison et de s’offrir un peu de bon temps. Mais quelques mois plus tard, une chute des capitaux avait poussé la maison-mère à délocaliser et à dégraisser son personnel. Il faisait partie de la première vague et s’était retrouvé sans emploi du jour au lendemain. La suite est on ne peut plus banale. Retards de paiements, lettres des créanciers, etc. La dernière nouvelle en date était la saisie complète de leurs biens. Ils avaient donc décidé de prendre les devants en s’en occupant eux-mêmes. « On garde juste quelques vêtements et le nécessaire de toilette. Tout le reste doit partir avant qu’ils ne débarquent, dit la femme. On va tenter notre chance ailleurs. » L’homme vida son verre et nous regarda à tour de rôle Marlène et moi. « Ouais. On leur refile les clés de la baraque et ciao, direction le sud ! Il parait qu’il y a encore du boulot par-là… » Il prit la main de sa femme et caressa la tête de son fils. « On va se refaire ma chérie ! Je m’en occupe, ne t’inquiète plus de rien ».

Rendez-vous pris pour le frigo, on leur a demandé de nous donner de leurs nouvelles lorsqu’ils seraient arrivés à destination. Ensuite, nous sommes partis en leur souhaitant bonne chance et avons rejoint notre studio le vague à l’âme en songeant que cette histoire pouvait arriver à n’importe qui, même à nous.

Nous nous servons toujours du frigo. Il fonctionne encore très bien. Il m’arrive de repenser à cette journée lorsque j’y range les yaourts aux fruits et les boissons vitaminées de mon fils. Nous n’avons jamais reçu de leurs nouvelles. C’est normal après tout.

 

J’observe ma mère à travers le carreau. Elle est assise sur un tabouret et tricote un pull au milieu des cartons. Elle lève la tête et me regarde en se grattant les cheveux avec son aiguille. Elle déménage. Une dernière fois.

 

 

PATRICK BEAUCAMPS

 

Né en 1976 à Tournai (Belgique), Patrick Beaucamps a grandi dans un milieu modeste et exercé plusieurs métiers : ouvrier imprimeur, magasinier, employé de vidéoclub, cheminot, bibliothécaire.

En 2003, après plusieurs déménagements à travers le pays, il s’installe dans sa région natale et publie son premier ouvrage : Le Bruit du Silence.

Poète et nouvelliste, son travail parait aux éditions Chloé des Lys et dans diverses revues littéraires.

 

Aux éditions Chloé des Lys

* Le Bruit du Silence, Poèmes (2003)

* 200 ASA, Nouvelles (2005)

* Tant d’eau sous le pont, Poèmes (2013)

* Brasero, Nouvelles (2014)

* Quand les vagues se retirent, Poèmes (2015)

 

En revues

* Le Journal des poètes (N°3/2012)

* Incertain Regard (N°9/2014)

* 17 Secondes (N°5/2014)

* Le Capital des Mots (Juillet 2014)

 

 

 

 

 

 

 

Tag(s) : #nouvelles

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