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C’est une bonne chose ?

 

 

 

Il entra dans son appartement vers vingt-deux heures trente. Aussi loin que remontaient ses souvenirs, il n’était jamais rentré à une heure aussi tardive sans son épouse. Cela faisait dix ans maintenant qu’ils avaient emménagé à la côte et leur retraite s’était déroulée sans encombre. Les jours s’écoulaient paisiblement entre la plage où ils se rendaient tous les matins avant de déjeuner et leur terrasse du cinquième étage d’où ils pouvaient contempler l’animation des rues avoisinantes. Il y pensa en allumant la lumière et en déposant ses clés sur la console. Ce bonheur simple lui paraissait bien loin maintenant. Sa femme venait de subir une opération, mais les médecins doutaient que cela suffise à la tirer d’affaire. Il fallait patienter, lui avait-on dit, attendre et espérer. Les infirmières avaient proposé qu’il rentre chez lui, histoire qu’il mange un petit quelque chose et qu’il se repose un peu. Edith dormait paisiblement lorsqu’il avait quitté la chambre et la chef du service lui avait promis de téléphoner s’il y avait le moindre souci.

- Quelle ironie, lui avait-il dit dans le couloir, c’est moi qui ai bu comme un trou durant une bonne partie de ma vie et c’est elle qui attrape cette saleté !

- Rentrez chez vous monsieur Bodson, avait répondu l’infirmière en lui pressant l’épaule. Prenez un bain et détendez-vous un peu. Votre femme est entre de bonnes mains, ne vous inquiétez pas. On se voit demain matin, d’accord ?

Sans prendre le temps d’ôter sa veste, il avait filé dans la cuisine en espérant y trouver une bouteille miraculeusement rescapée. Il fouilla l’ensemble des armoires sans succès et s’apprêta à jeter l’éponge lorsqu’il se souvint d’une fiole de bourbon qu’il avait, à la grande époque, habilement dissimulée derrière des dossiers. Il alla la chercher dans son bureau puis revint à la cuisine et s’en versa une bonne rasade dans un verre. Assis à la table, il observait avec minutie le liquide brunâtre lorsque le téléphone se mit à sonner.

- Allô, oui. Allô ? répéta-t-il.

- Bertrand ? fit une voix de femme. C’est toi ? C’est Clarisse…

- Il n'y a pas de Bertrand ici, fit-il. C'est une erreur. Quel numéro demandez-vous ?

- Une minute, dit la femme. Le 070-67-38-17.

- Vous êtes au 38-14.

- Oh ! Excusez-moi !

- Ce n’est rien.

Il caressa son verre du bout des doigts et entendit la femme tousser à l’autre bout du fil.

- Pour tout vous dire, ça fait longtemps que je n’ai pas fait ce numéro et je ne suis même pas certaine qu’il soit encore bon... Je m’excuse encore de vous avoir dérangé.

- Ne vous excusez pas. En fait, votre appel est plutôt tombé au bon moment… Il faisait beaucoup trop calme pour moi ici.

Il ne savait pas pourquoi il lui avait dit ça. Ce n’était pourtant pas son genre de s’épandre aux oreilles d’une inconnue, qui plus est au téléphone. La fatigue, sans aucun doute. Et l’anxiété aussi. Il s’éclaircit la voix avant de reprendre.

- Allô ?

- Oui.

- Je me disais que vous auriez peut-être raccroché.

- Non, dit-elle dans un soupir. Moi aussi je me sens plutôt seule ce soir… Mes enfants dorment tous les deux et la télévision ne fonctionne pas.

S’écartant un peu de la table, il repoussa son verre, croisa les jambes puis fit passer le téléphone d’une oreille à l’autre.

- En panne ? demanda-t-il.

- Non, en supplément ! Je suis dans un hôtel et la location de la chambre n’est déjà pas pour rien. Je n’ai pas voulu en rajouter.

- Dans une chambre d’hôtel ?

- C’est ça… Et quasiment sans bagage… Nous sommes partis un peu précipitamment les enfants et moi. Ce soir, j’ai quitté mon mari !

- Oh !

- Et oui.

- Et… Comment dire… Il n’y avait pas d’autres solutions ?

- Non. Ça couvait depuis pas mal de temps vous savez… C’était insupportable.

- Alors, c’est une bonne chose ?

- La meilleure qui me soit arrivée depuis bien longtemps ! En fait, j’essayais de joindre ma sœur pour lui annoncer la nouvelle lorsque vous avez décroché. Je crois que cela fait de vous la première personne au courant.

- Si tout cela est pour un mieux…

Le silence se fit à l’autre bout du fil. Dehors, une voiture qui passait en trombe freina brusquement et klaxonna avant de reprendre sa route. Il ferma les yeux et se massa les tempes un instant.

- Vraiment, ce n’était plus possible, dit-elle.

- Je ne vais pas vous retenir plus longtemps dans ce cas. Vous devez prévenir votre sœur. Vous avez sans doute pas mal de choses à vous dire.

- Pas sûr… Nous nous sommes engueulées il y a trois ans et je ne sais pas si ça peut s’arranger. Nous ne nous sommes plus parlé depuis. En plus, elle doit certainement dormir à l’heure qu’il est. Vous aussi vous devez avoir autre chose à faire que de m’écouter, non ?

- Non, je n’ai pas du tout envie d’aller me coucher et ça me change les idées de vous parler un peu.

- Comment vous appelez-vous ?

- Michel. Michel Bodson.

- Je suis contente de m’être trompée de numéro, Michel.

- Moi aussi, Clarisse.

Il entendit dans le combiné que la femme actionnait un briquet. Il palpa dans ses poches, en sortit son paquet et en alluma une également.

- Attendez une seconde. Je vais dans le couloir. La fumée, vous comprenez ?

- Allez-y.

Il écouta grincer les gongs de la porte qu’elle ouvrait. Le ronflement d’un ascenseur en mouvement lui parvint également ainsi qu’un autre bruit de fond dont il ne parvenait pas à deviner l’origine. Peut-être une machine à glace ou la climatisation, pensa-t-il.

- Voilà… C’est une mauvaise habitude mais je n’arrive pas à m’en défaire.

- Chaque chose en son temps, lui déclara-t-il. Vous ne pouvez pas tout régler dans la même soirée. Il me semble que vous avez déjà pas mal usiné, non ?

- Oui, vous avez raison. Ça sera pour la prochaine fois…Vous fumez aussi ?

- Au grand désespoir de ma femme !

- Elle est là ? Près de vous ?

- Non. Elle est à l’hôpital…

- Oh ! Merde alors ! C’est grave ?

- Cancer du sein. Elle vient de subir une ablation. Mais les médecins ne sont pas très rassurants... On attend de voir la suite.

Il tendit le bras vers le plan de travail et écrasa le reste de sa cigarette dans le cendrier. Aussitôt après, il en alluma une nouvelle dont il inspira lentement la première bouffée.

- Et moi qui vous ennuie… Je me sens vraiment idiote, vous ne pouvez pas savoir.

- Vous ne devez pas. On doit surmonter ça, voilà tout… Et puis, il y a toujours une chance de guérison. Nous gardons espoir, c’est ce qui fait notre force.

- J’aimerais avoir votre courage à tous les deux.

- Vous avez pris vos enfants sous le bras et vous avez quitté votre mari. Il en faut du courage pour faire ça, surtout par les temps qui courent, croyez-moi !

- Ca fait du bien de voir qu’il y a encore des couples unis.

À ces mots, une pensée le surprit. Avait-il réellement été un bon mari durant toutes ces années passées aux côtés d’Edith ? Pouvait-elle, le cas échéant, partir l’esprit tranquille et le cœur content ? Bien sûr, il avait fait en sorte de les mettre à l’abri du besoin. Il avait toujours été présent pour les enfants et les avait élevés du mieux qu’il pouvait. Mais pour le reste ? Avait-il porté à Edith toute l’attention qu’elle méritait ? Avait-il exprimé son amour au moment où elle en avait le plus besoin ? Lui avait-il formulé sincèrement ses regrets et tout mis en oeuvre pour regagner sa confiance ? Si le couperet devait tomber dans un avenir proche, pourrait-il dire qu’il l’avait soutenue corps et âme dans son combat comme elle l’avait fait pour lui il y a quelques années ? Il respira un grand coup et sentit qu’une migraine apparaissait.

- Vous êtes toujours là Michel ?

- Oui. Je réfléchissais un peu.

Il entendit Clarisse bâiller et regarda l’heure à la petite horloge du four. Une heure moins vingt. Il se demanda si Edith dormait encore ou avait fini par se réveiller. Il sortit son portable de la poche de sa chemise et vérifia pour la énième fois que personne n’avait appelé.

- Nous avons eu une bonne discussion, hein, Michel ?

- Oui. Elle m’a vraiment fait du bien.

- À moi aussi, vous savez. Mais je vais vous laisser tranquille maintenant. Il se fait tard et nous avons tous les deux une sacrée journée qui nous attend demain.

- C’est peut-être mieux, en effet.

- Vous ne m’oublierez pas ?

- Non. Aucun risque.

- Bon, eh bien bonne nuit, Michel, et bon courage. J’espère du fond du cœur que ça va s’arranger pour votre femme.

- Merci, Clarisse. Surtout, faites attention à vous et aux enfants… Bonne nuit.

Après avoir raccroché, il alla au salon mettre le téléphone en charge puis revint s’asseoir à la cuisine. Au bout d’un certain temps, il s’empara du verre de bourbon auquel il n’avait finalement pas touché et en jeta le contenu dans l’évier. Il en profita pour nettoyer la vaisselle du petit-déjeuner qui traînait encore sur la table et pour passer un coup de lavette humide sur la gazinière. Après cela, il enfila sa veste, prit ses clés de voiture et sortit de l’appartement en oubliant d’éteindre la lumière.

 

 

 

***

 

Insomnie d’hiver

 

 

 

Une congère glisse le long du toit et me réveille brusquement. Après un rapide coup d’œil au réveil, je constate que la nuit est loin d’être terminée. Je me réinstalle confortablement mais les aboiements du chien de la voisine m’empêchent de me rendormir. Ce doit être à cause du renard qui rôde pour le moment dans le quartier. De la volaille risque encore de disparaître cette nuit.

Dans la pénombre de la chambre, j’écoute la respiration régulière de ma femme. Je relève la tête et l’approche de son visage. De fines perles de transpiration luisent au-dessus de sa lèvre supérieure. Avec précaution, je tends la main et enlève délicatement quelques cheveux qui lui collent aux joues. Je reprends place ensuite de mon côté du lit, à bonne distance d’elle, et ferme les paupières.

Tandis que je somnole, l’image de Martine apparait et met fin à mon repos. Le portrait qui se dessine dans ma tête est flou mais je distingue quand même une jeune fille d’une vingtaine d’années aux longs cheveux noirs et au large sourire.

Je devais avoir sept ou huit ans à l’époque. C’était la filleule de mon père et elle était venue passer quelques jours chez nous. Un mercredi après-midi, nous étions partis nous balader. Je revois les champs de maïs bordés de jeunes coquelicots, les jeunes villageois sifflant sur son passage et le rouge à lèvres qu’elle s’appliquait face à la vitrine du boulanger.

Quelques années plus tard, alors que je revenais de l’école, j’avais trouvé mon père en larmes assis à la table de la cuisine. Ma mère, une main sur son épaule, le réconfortait en lui répétant qu’il n’aurait rien pu prévoir, rien su faire pour elle. Me voyant les écouter avec intérêt, elle m’avait ordonné de monter dans ma chambre et de faire mes devoirs.

Vaincu par l’insomnie à présent, j’en suis réduit à fixer le plafond et à me faire la remarque qu’il devient urgent de lui appliquer une nouvelle couche de peinture. Un train siffle au loin, j’entends le givre des caténaires qui crépite sur son passage. Je sors du lit en prenant garde de faire le moindre bruit.

Une demi-lune éclaire mes pas. Je traverse le couloir et pénètre sur la pointe des pieds dans la chambre de ma fille. Enroulée dans sa couette, son ours en peluche coincé sous le bras, elle dort paisiblement. Je m’approche du lit, pose une main sur son front et remarque que la fièvre est finalement tombée. Les mains enfoncées dans les poches de mon peignoir, je l’observe un moment en me disant que nous pouvons enfin souffler maintenant que le risque de pneumonie est écarté. Une voiture passe en patinant sur la chaussée verglacée. L’éclat de ses phares balaye les murs et me sort de mes pensées.

En bas de l’escalier, je regarde le thermostat et vois qu’il est tombé sous les dix-sept degrés. Mon épouse et ma fille se lèveront d’ici quelques heures et malgré le niveau de mazout qui diminue à vue d’œil, j’augmente quelque peu la température. Le doigt sur le poussoir, je repense au feu au bois que nous avons toujours eu l’intention d’installer dans un esprit d’économie. Le manque de temps libre m’en a toujours empêché. Je réalise que je peux y songer maintenant.

En me voyant entrer dans le living, le chat s’étire et descend du canapé. Il pense certainement que sa nuit est finie et qu’il va recevoir sa ration de croquettes. Il miaule et vient se frotter avec insistance contre mes jambes. Le silence réapparait lorsqu’il reçoit ce qu’il veut et s’y attaque goulument. Je me sers un verre de lait et vais m’asseoir sur le canapé.

Sans grande attention, je parcours quelques magazines féminins qui traînent lorsque mes yeux tombent sur la médaille du travail posée sur le buffet. Je l’ai reçue au printemps dernier pour mes vingt ans de bons et loyaux services au sein de l’entreprise. Mon père était également présent et il m’avait avoué par la suite que son cœur s’était empli de fierté ce soir-là, lorsqu’il m’avait vu monter sur l’estrade pour recevoir ma récompense des mains des dirigeants. Cette cérémonie avait aussi été l’occasion pour lui de revoir certains de ses anciens collègues et de discuter des grandes années de la firme. Les années de dur labeur où tout se faisait encore à la main, pas avec des ordinateurs et des robots comme aujourd’hui, m’expliqua l’un d’entre eux. A l’époque, pour sortir une revue ou un bottin de téléphone, il ne fallait pas avoir peur de se salir. Tandis qu’il me parlait, des souvenirs de cette époque m’étaient également remontés à l’esprit. Enfant, j’attendais avec impatience le vendredi soir et le retour de mon père. Celui-ci revenait maculé d’encre et la mine épuisée mais sa mallette contenait toujours les chutes invendables d’une bande-dessinée ou d’un mensuel de sport automobile. Je les lisais, assis sur les toilettes, tandis que mon père prenait son bain. L’image de l’émail crasseux et de l’eau noirâtre s’écoulant par le siphon me fit monter les larmes aux yeux ce soir-là mais je n’en laissai rien paraître et trinquai avec mes collègues à l’avenir de l’imprimerie.

Mon père est décédé quelques mois après cette soirée, en pleine canicule d’août. Par chance pour lui, il n’a pas vu la chute vertigineuse de la boîte, ni la mienne par la même occasion. Il valait mieux une crise cardiaque foudroyante qu’un long et douloureux chagrin.

J’allume la télévision et passe d’une chaîne à l’autre. Journal télévisé en boucle, horoscope et météo semblent êtres les seuls programmes nocturnes. Je soupire et coupe le poste.

Je me lève et passe à la cuisine me resservir un verre. J’en profite pour faire la vaisselle et mettre un peu d’ordre sur le plan de travail. Le bruit que fait le fréon circulant dans le frigo m’inquiète. Il a déjà douze ans et pourrait nous lâcher d’un jour à l’autre. Laissant le chat à sa toilette, j’éteins et quitte la pièce.

Au garage, j’allume une cigarette et me poste devant la fenêtre que j’ouvre en grand pour faire disparaître la fumée. Le froid me pique les joues et la buée qui sort de ma bouche se mêle aux volutes bleues du tabac. Je repousse du dos de la main la neige qui s’est accumulée sur le rebord puis m’assois sur la vieille malle contenant quelques souvenirs de mon père.

Je songe à ma femme qui va devoir faire des heures supplémentaires pour nous permettre de payer les traites de la maison et à Noël qui approche à grands pas. Au joint de culasse fissuré de la voiture et aussi à la facture des pompes funèbres.

Un papillon entre et vient se cogner à plusieurs reprises sur le néon. Je regarde distraitement la poussière qui tombe de ses ailes. La chaudière qui se remet en route me fait sursauter. Mes pensées m’avaient mené jusqu’au contrat d’assurance vie que nous avons contracté en début de mariage.

Je soulève le couvercle de la malle et en sors la 22 Long Rifle. Durant mon adolescence, mon père m’avait montré comment la nettoyer, la graisser où encore la charger. Un jour, le coup était partit tout seul. Une balle était restée logée par erreur dans la chambre de la carabine. Elle avait traversé le plafond de la cuisine, mon sommier et mon matelas. Nous nous en étions tirés avec une grosse frayeur et une terrible engueulade de ma mère. Elle nous répétait en sanglotant qu’un accident est si vite arrivé avec ces choses là.

 

Le soleil se lève à l’horizon et la maison baigne déjà dans un demi-jour. Dans la chambre, ma femme s’est glissée au centre du lit, la tête enfouie sous l’oreiller et la couverture entière ramenée en tas sur elle. Je l’observe en silence tandis que la lumière qui pénètre à travers les rideaux vient caresser timidement son corps encore absent de la réalité.

Je me mets à genoux face au lit, les mains bien à plat sur le matelas et prie Dieu de nous venir en aide.

 

 

 

PATRICK BEAUCAMPS


 

 

Né en 1976 à Tournai (Belgique), Patrick Beaucamps a exercé plusieurs métiers : ouvrier imprimeur, magasinier, employé de vidéoclub, cheminot, bibliothécaire,…

Poète et nouvelliste, son travail est publié aux éditions Chloé des Lys.

 

* Le Bruit du Silence, Poèmes (2003)

* 200 ASA, Nouvelles (2005)

* Tant d’eau sous le pont, Poèmes (2013)

* Brasero, Nouvelles (2014)

* Quand les vagues se retirent, Poèmes (2015)


 

Tag(s) : #nouvelles

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