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Christophe Marchand-Kiss

 

Mental Maps

Aux carrefours de Berlin

                                                              ( Extrait)

 

Lychener-Strasse / Dantziger-Strasse / Knaack-Strasse ——— Le vent peine à gonfler les grandes bâches (encore qu’un grand ploc!!, bas timbré, claque régulièrement : grande surface) de la brasserie reconvertie en centre culturel, commercial et bibine à gogo, vers le fond, à gauche, avant les cinémas Village (Yes, Berlin is a village !) : vous y êtes. Lumière tamisée vite-fait dans le shaker du real-commerz. Serveuse-seins-lourds subitement penchée : mieux que de perdre sa vie chez Pennymarkt. Et encore. Une cohorte de pavés énormes et mal joints à traverser (la boue toujours pour mes chaussures ; les autres s’en tirent, comme montés sur échasses), par ici la sortie. Un glissement à maillot jaune et parements publicitaires multicolores tranche laborieusement (donc : pas sans bruit — vvvvvvv) et à l’horizontal l’ex-Dimitroff-strasse transportée de Bulgarie jusqu’à Dantzig, chantiers navals Lénine, après avoir fait un détour par les cuisines de la gestapo (je ne pense jamais à ajouter une majuscule — bougrement raison). Des petites mains s’agitent, mais ce n’est pas pour moi, ou c'est pour la perspective, deux salopettes rayées affalées devant le kneipe (qui sert les harengs sucrés), ou pour qu’on les voit au moins une seconde : elles auront tout le temps de faire leur cinéma devant le feu rouge.

Par-ci, par-là, les façades ont été retapées, jaune piou-piou ou fin de vomi, mais le marronnasse, voire le cirage noir passé sur peau blanchie, domine encore, il tombe par plaques et l’on voit alors leur intérieur gris sanguinolent, pur RDA (cette fille trop belle pour être honnête que personne ne veut revoir mais que tout le monde regrette : à l’est). Ses dignitaires disaient toujours (la course contre la montre, anh!!anh!!, avant le grand ouf et le plus jamais final) : ce que la bourgeoisie a construit tombera en poussière. L’affaire était entendue (trouvez des marks, vous, sous la roue d’une Trabant) : on voit le résultat — les balles sifflantes ne sont pas éternelles. Et le maillot jaune, imperturbable, passe dans l’autre sens. Je ne me souviens jamais du numéro de dossard. 13 ? 31 ? (Ai-je raison de ne pas vérifier — c’estd’lhistoire, mon gars, qui trottine vers le Volkspark et sa piscine vandalisée ; sent le gaz).

Joli manteau rouge, dreadlocks sages, piercing (nez, sourcil, peut-être navel, mais les boutons bien assemblés aux boutonnières le cachent) — Babylone Mitte. Mon envie d’y aller voir de plus près, pris en flagrant délit d’affabulation (et la queue du maillot jaune : donc), de l’autre côté du trottoir, devant la ligne de flottaison du commerce radio-télévisuel. Trop tard : le feu passe au vert. Une Porsche en tête, et mes oreilles et ma vue crient vengeance, prêtes (oh ! grandement prêtes) pendant une seconde à rétablir coûte que coûte le socialisme. Passé à l’orange qui cligne là-bas (je suis pressé), quelques pas de girafe (voltigent au-dessus des rails et de la mauvaise herbe : toujours là) suffisent, et je vois le rouge s’engouffrer nettement (élan approbateur, et que silencieusement j’approuve) dans un restaurant à baguettes aux néons gueulards de salle de réunion. Tant pis. Tant pis, oui. Les gazelles sont plus faciles à approcher au zoo, près de la gare. On ne peut pas, toujours, être fin observateur. Mais : le rouge, relâché, en deux morceaux, l’un vertical, l’autre légèrement oblique, s’illumine encore à travers la vitrine (il y est collé) d’une cigarette flambant neuve. C’est toujours ça !

J’en oubliai mon idée — de départ. Pas de sac à provisions, voilà donc ma raison ! Toucher d’une œillade les Buzbag un peu chauffés de cuisine à l’huile : hop, une, dix marks (comme ça, tout de go) sans passer par le tobaccoland, comme on disait, jadis, Au pays de Candy. Sacré chignon me rend la monnaie, des pfennigs à mettre aussitôt en bocaux. Heureux babil un peu grasseyant qui m’entretient sur le flanc droit ; une heureuse torsion et il me parlerait de dos : Schwer, Komisch ; de fines moustaches répondent sans rire à de plus grosses, et sans pause, même pour lever la chope (l’Anatolie, pas encore démocratique, répand ses bakhlavas à tous les prix). Et une, et deux, et un leider chuchoté, non loin des barrières de sécurité (l’entreprise est connue et en faillite : capitalissismus), par un trop grand vêtu, en exercice de camouflage, sans doute, où il tente de flotter (enfin !) au-dessus d’un parking miniature, mais aujourd’hui grandement nécessaire (envahissismus ! Saint-Empire de la Voiture du Peup’) — les pizze rossi vendues à prix record finissent, coup de balai irrégulier mais puissant, par s’envoler des essuie-glace tordus vers le trou noir d’un immeuble. Leider…

Mais c’est trop bête.

Oui. Le tout en deux syllabes (à prononcer inutilement vite). Tout petit.

 

 

Schönhauser-Allee / Dantziger-Strasse / Kastanien-Allee / Eberswalder-Strasse / Papel-Allee ——— Elle pousse son landau, traverse au moment pile où le bonhomme vert ex-RDA coiffé d’un chapeau vert et pressé si pressé apparaît (un pas d’éléphant avec – presque – élan : de l’autre côté, un autre bonhomme, wessie d’importation, marche, façon de parler, d’un pas serein — et nu-tête ! — vers un avenir rectiligne de marchandises et de liberté et de oh et de ah que le chapeauté, tout à sa fuite, socialiste ?, en avant, n’aura pas fait mine même de voir, galure enfoncé jusqu’aux oreilles que personne n’a d’ailleurs pris la peine de lui dessiner). Et sa machine (bébé dort, lui, insouciant des dangers) manque, mais son poignet est sûr, de buter contre le trottoir, en face, quand un vietnamien nonchalant, appuyé contre le mur, lui fait signe de sa bouille ronde (petit rictus accueillant le froid : avril !) que dans ses mains derrière son dos sont tripotées des zigaretten empaquetées (des West, jadis distribuées, mais ailleurs, par les GI’s aux heureuses victimes libérées).

Le côté triste : côté entrée du métro. De l’autre, sous ses rails grinçants, mieux huilés depuis 1990, et la pente glissant, imperturbable, vers les ténèbres d’un tunnel (loupiotes tous les x mètres — nächste bahnhof : Senefelder-Platz, en avant !), des ballons ballottent leur jaune, vert, rouge (quand même) bien au-dessus de l’auvent de l’imbiß fondé par la famille Konnopke en 1930 et qui a survécu à Weimar—Nazis—Laguerre—L’occupationsoviétique—Les communisteszéàlaeinheit d’opérette menée tambour battant par monsieur Chou (très chou, oui, pour choutirer gros sous à qui voulut — et beaucoup).

Elle me dit (ou je me dis, mon cabas vide s’en allant guilleret approvisionner un estomac félin à la droguerie — sa marque de gloubi préférée : fashion victim, lui aussi), et quoi au juste, une rame invisible à cet instant bondit sur le pont aérien excitant l’air (nuages de fumée survolant la grève, dépouilles d’ailes et de carcasses d’oiseaux noirs comme des tunnels qui se dispersaient nonchalemment !). Devant ce trimballement de tôle, de chairs et d’étoffes, de caoutchouc frotté, rien à faire : sa bouche s’ouvre énorme, ses petites dents forcément pointues s’exercent en s’écartant à laisser passer le babil, mais peine perdue. Je la regarde avec ce regard délibérément intense et désespéré qui signifie la plupart du temps (si le sourcil fronce) : malgré TOUT, j’ai fini par saisir, oh peu de choses, mais l’essentiel. On n’y reviendrait plus, et elle se tait, fouillant blouson et sac et désormais landau (petit jappement au fin fond des couvertures : bonnet de laine légèrement détricoté) à la recherche d’une carte de crédit. Car, devant ce panorama si amène : trois banques, concurrentes, avec gardien encasquetté et doudounesque (avec doublure moleton) les mains dans les poches, trois pas en arrière, deux en avant (ou plus ? je n’ai pas bien vu, non) pour un semblant de réchauffement (décidément : avril !!!!).

Le landau poursuit sa course (le frein est intégré), disparu avec auf wiedersehen audible et optimiste, triomphant des sas de sécurité, l’un après l’autre — et je file chez le droguiste : en face, les ballons-danseurs dévisagent de leur hauteur des curry-wurst servies dans des barquettes oblongues, blanches, qui disparaissent, elles aussi, pressées par des serviettes, tout aussi blanches, dans des gosiers avertis et légèrement bièreux (le ketchup coule aussi à flot, seigneur !).

 

C’est là que la Fuck Parade technoïsante et punk gauchiste des squats du quartier (et de Friedrichhain) avait échoué, répandant boîtes et bouteilles de bière, et pétards, terrorisant (mais pas trop : viandes saoules minoritaires, sauf à la fin) le bon peuple, poussant son geste provocateur jusqu’à l’ancien mur, dans le parc au nom éponyme, désherbant ce qui restait à désherber ; là qu’à l’injonction, peinturlurée en vitesse sur les façades, fuck (décidément ! comment interpréter la récurrence ? Demande sociale ?) the police, des milliers d’autonomes (mais chapeautés, et d’une autre manière), foulard palestinien sous le nez, venaient, naguère, le jour du muguet (mais sans qu’ils en portent à leur boutonnière : gros blousons majoritaires) narguer une assistance policière toujours plus nombreuse, désireuse autant qu’eux d’en découdre (rituel).

 

De l’autre côté, la boulangère vend ses stollen à la pièce et enveloppés d’un papier fantaisie avec discret nœud plastique au bout qui l’enserre (gâteau de Noël — mais il faut bien écouler les stocks : et des 364 autres jours) et le tient au sec, vraiment au sec. Elle me conseille, ou m’avait conseillé, ou est-ce une autre ? je ne sais plus (moi alourdi, et d’un seul côté, par dix boîtes de la marque préférée de grin without a cat lui-même), de le mettre, avant et après usage (miam-miam !) au réfrigérateur. Son sourire, assez pâle, et assez lourd, quelques gerçures, peut-être, que dissimulent deux traits rouge vif de maquillage, me dit qu’un gourmand (j’ai l’air, positivement, interloqué, qu’elle me gourmande, gentille mais : combien de parts pour un stollen de dimension moyenne ?) n’aura pas le temps, et ceci, et cela, sans trop en ajouter, mais tout juste. Ajoutons cinq-six brötchen, un rosinen brot, et le tour est joué : rééquilibrage, presque, côté main gauche, dont le gant sans emploi ne tente plus de jauger, de sous la laine épaisse, la texture de l’air. Un peu sec (tout de même).

Oui, un peu sec (avril !!!!!!!!!).

 

 

Eberswalder-Strasse / Bernauer-Strasse / Schwedter-Strasse / Oderberger-Strasse / Mauer-Park ——— Ici, la nuit, tous les chats sont grisâtres — ça tombait par flocons, à l'époque, des maisons rasées — et le petit bonhomme vert, absent, comme rameutant, ahuris, quelques vopos des temps anciens. Le terre-plein, glabre, vidange sa boue dans la rigole. De l'autre côté, un peu d'herbe retient des arbres cadavériques à perte de vue : avec, franchies les marches, un léger brouillage : simili-mur taggé adossé à celui du stade, les grosses lampes de ses miradors éteintes. Là, on peut s'asseoir. J'observe. Derrière les mailles du grillage, en das ist Deutschland, un (ancien ?) vendeur de patates en gros (Kartoffeln - Großhandlung) dont les fenêtres, elles aussi grillagées, ont expulsé sacs poubelles ficelés, canapés, matelas, cartons et meubles défoncés — un beau désordre : métaphore de la ville ?? Personne, exceptée une tracto-pelle, et des sacs gris empilés immuables qui bouchent le paysage. C'est tout ? C'est tout. Le reste, un décor — ou mieux, une mascarade : devant les immeubles repeints en bleu-vert-gris-jaune s'élancent vers les cîmes de fiers panneaux publicitaires plantés dans la boue (et sur les chevaux de frise ? de l'archéologie, déjà) dont les slogans ne sont pas à la portée de toutes les bourses : Life can be simple (Oh oui ! Obervez-la sauter du quatrième, et pour parachute, sa jupe !) ; Leben ist schön (variante extasiée mais dans l'idiome) et, ascension méritée, celle-là, Vanilla Sky, et certainement plombée. Ah, Berlin, je t'aime, dans le Brouillard et dans la Nuit — ça oui, et même de jour, quand la ligne de tramway s'évanouit/se confond dans/à un mur invisible : l'horizon de tout mur digne de ce nom ! Berlin ist so Herrlich !

Une jeune femme en ciré/bottes (le ciel vire alors chocolat !). Un jogger en rangers. Des chiens et un bus clopinant sur les pavés de l'Ouest avant de filer (zioup) sur le bitume de l'Est, ses accents publicitaires aveuglants mais trop vite passés (re-zioup). Et la voilà, enfin, de l'horizon venue (Gleim-tunnel ? ou a t-elle pris la S jusqu'au tas de décombres herbu ?), petit chaperon rouge en contrebas (la capuche un brin relachée : elle s'envolerait), ses jeunes couettes b(l)ondissantes happant l'air d'une remorque proposant des crêpes françaises original ; ses couettes non-coupées par les maniaques qui exaspéraient tant K.E ; ses couettes me font signe, un peu, et rouge jusqu'aux oreilles (bonnet — malheureusement — protecteur), elle passe (zioup + lent) des marches au trottoir, leste, sans me regarder (mégarde ?) ; tournée vers un autre horizon (métro aérien), elle me lance son sac éminemment rouge en pleine figure, et plutôt le G, blanc, qui orne sa façade. Elle, la vraie Gretchen, un samedi après-midi (mettons) pas très lichtenstinois.

 

 

 

Vineta-Platz / Wolliner-Strasse ——— Les loupiotes de la Wolliner-Strasse : faiblardes (contaminées ? non loin du Mauer, qui sait ?). Moi, je pousse le landau bien capoté, il pleut — besoin d'une casquette à visière, et le journal à moitié trempé dépassant de ma poche. Sorti du Vineta Krug après une chope (main droite) et le feuilletage (main gauche) de TIP. Le billard sous éclairage (comme on dirait : sous tente à oxygène). Ma voisine, loucheuse, zieute les images (rares) : programme cinéma. Un demi-litre de Warsheim. En bottes bleues (elle) pour marcher dans les flaques jusqu'au pont de Swinermünd : fin de la poussée verticale de la cité (mais pourquoi bleues ?). Cahin-caha, auf Deutsch : Le mystère de la fausse mariée !? Et en italien : La mia droga si schiama Julie ! Les dictionnaires inutiles, passez la frontière par transposition, à peine en esprit, et l'échangeur ne mène de toute façon nulle part, ou à une autoroute perdue : alors foncez dans le vide — ah !!! sensations. Grisantes —— ou grises tout court, dans la pénombre, ombres grises familiales, le grand-père, la fille, le petit-fils et la grand-mère soutenue, portée, transportée, ses pieds décollent du plancher d'anciennes vaches (XIXe siècle) : flaque lumineuse. Autour, la journée se referme, camaïeu bleuté, frisotant (nuages de sape) entrecoupé d'aquariums thermoluminescents — en levant le nez. Plantes phanérogames, sapins avec oiseaux muets-perchés, cactus. Pas de sirène, pas de Mississippi. Télés sur Sat 7 et croûtes paysagères au mur. Tisch und Bett ! (perdus, tous, et corps et biens !). Mais propre, le tout, dès l'entrée, monumentalement propre. Jardins propres. Jeux d'enfants propres. Squelettes d'arbres trentenaires, taillis en fil de fer, propres. Sans histoire — encore qu'au-delà des rectangles néonés et ridellés de dentelles ou, plus prosaïquement (modernement ?), de stores, qui sait ? (La Grande Histoire à quelques pas, et ses majuscules imbéciles, et ici, minuscule h, simplet mais si brillant, si efficace — vanitasahlala !!!). Dans un coude, dès le début de la digestion (j'avais dit : Warsheim), cela me revient : L'histoire de Nana S., toujours auf Deutsch : Vivre sa vie !!! — et en être responsable ; pas comme une vulgaire Spitzenklöpperin ou pomme vulgaire. Le frisottis de nuages concassé, bientôt avalé. Deux ou trois, encore. Et les bottes bleues, à peine flageolantes, rouge à lèvres rouge invisible. Tschüß (si gentille, et pourtant : bleu !). Bientôt-bientôt. Pas le temps d'attendre cette nuit malade, dis-je au landau soudain braillard, rentrons.

 

 

Volta-Strasse / Lortzing-Strasse / Brunnen-Strasse — J'attends devant la colonnade (bien mince : deux colonnettes repeintes, blanches ; au-dessus, un bow-window) de la pharmacie, un œil sur la gare de U-Bahn — on ne sait jamais, si elle passait par là. La Golf noire, enveloppée de vapeurs technoïdes, se dispense de faire crisser ses pneus dans le tournant (monde du silence), et file vers une fontaine absente (mais ce doit être une brunnen-quelle, et plus au nord), tournant résolument le dos à la tour de la télé, pile dans la perspective, une chenille paresseuse doublée (une 147 : bonne mémoire) : un type balance la tête, gauche-droite : crâne demi-rasé (coupe à la boxe ?). J'attends (soudain : soleil radieux, et vent violent — plaine, ma plaine, et polonaise). Les publicités des Véronica à 200 DM de part et d'autre de l'artère (une marque de vêtements, très légers, à porter l'été, dans les parcs). Pour les ouvrières ? Elles vivent toujours ici, avec bonhomme et marmots, mais ne sortent plus de drapeaux rouges. Blousons d'hiver et bonnets. Coiffures à la lionne (au salon Channir ? plutôt pour Herren !). Et les jours d'élections, plus de pancartes REPS que de SPD — littéralement : s'attaquer à la misère (ausländer raus !!).

Consciencieusement : voitures rangées, et propres (ville de manies : et la moins maniaque de toute l'entière Deutschland). Un coupé bleu, au fond, et des arbrisseaux d'où sortent des enfants, toutes tailles et tous âges. Ils ne jouent à rien — que faire d'autre, lui dis-je, qui sorte de l'ordinaire ? Les bow-windows au-dessus du supermarché (son doigt les désigne, et retombe, exerçant une légère poussée contre mon manteau). Le poivron, chez Reichelt, pas cher (oui : un désir de poivron, bien rouge, un peu mou — onanisme alimentaire).

 

Tout a été rasé. Ceux qui travaillent aux usines AEG finissent on ne sait où. Des Turcs trimballent un barbecue neuf (une pensée pour le printemps). L'importance de trimballer un barbecue neuf : c'est ce qu'elle me dit, doigt pointé, bonnet noir sur fond noir, en sortant du métro.

 

 

 

Volkspark Humboldthain — Berlin, tas de décombres après Potsdam. Petite colline herbue où manger un pique-nique : avec piste de luge, s.v.p. Sous l'herbe, les aigles. Sous la terre, les frises, les chapiteaux et les colonnes. Un tas de décombres (Spender l'avait bien lu : dans la purée de poix de l'après-guerre, climatique et idéologique, secteur Américain ou secteur Russe, la trace signalétique de Berlin envolée !) : et de chiens errants, mais Brecht est absent.

Pas un chat, autre variété animale (ou presque) — samedi, pourtant — : un coureur en baskets noires saute avec adresse (ahan distinctif de l'effort illusoire) sur de petits nids de poule. Deux promeneurs emmitouflés. Une bande de jeunes échangeant des cigarettes. Et assis dans l'herbe, bras croisés, un quidam en pull. Le parc populaire du bois de Humboldt : dans l'air humide (floc de la terre tassée), des corbeaux croassent. Simplement.

La montée jusqu'au sommet — grands lacets — : et un bunker (?) enterré (Todt sur Todt !). En contrebas, les Turcs s'installent en été avec barbecue, radio et beureks, femmes et enfants, et c'est parti pour la journée. De ce promontoire (ou dôme du cimetière architectural — entassement sans distinguo d'espèce, et sans plaque de bois), on ne voit pas les usines, ni la Brunnen-Strasse (bien la peine d'attendre l'hiver, et la vue !) — des bandes d'enfants construisent des cabanes, sans moufles : rois de l'escalade, mais pas de toboggan (en jetant un œil de côté). On dirait un entrepôt, dis-je (plus tard, un enfant égaré, sans mère, air renfrogné, pénètrera dans l'enceinte : puni ?). Spielplatz ! où l'on y met du sien (on coupe, on rabote, on dispose, on construit).

 

 

 

 

Pank-Strasse / Schönstedt-Strasse — C'est pimpant, sûrement (Schönstedt, Thuringe), et dans la ville, entre le Gartenmöbel Höffner et un hypothétique canal, loin, ou un tout petit peu plus près (régler les jumelles) s'écoulant derrière des frondaisons printanières, aussi. Les portes coulissent (pour les meeeeubles). Et hop ! Un client, deux. Ce n'est pas fini. Trois. À contresens, déçu ? ou facture en poche, canapé, rehausseur de croûtes, (bientôt) dans salon. Horloge poursuit, vainqueuse : marque les heures. Un autre, puis non, il hésite, devant un Ali Baba cachant sous tables et dans armoires 40 voleurs-vendeurs. Sésame (ils parlent du porte-monnaie), ouvre-toi. Il hésite et, lui aussi, poursuit, muni d'un bracelet-montre vengeur : trop tard. Pank ! Mais pour quoi ? C'est alors qu'il la regarde (l'horloge, campée bien droite au bout d'un tube de métal), fait, un pas en avant, demi-tour, il courrait presque, il court, finit de courir, c'est un rôti dans le four, un épisode glorieux de la bourse, un amant caché dans le placard, c'est trop tard. Au pas, camarade. Sa voiture garée dans le parking à étages. S'écroulant sous la végétation (vigne vierge brûlée). Berlin ist einer grüner Stadt !

Et pas de chansons. Sur la Pank-Strasse, dévidoir assez larges de véhicules de toutes couleurs, bus rasant les trottoirs (sans floc : printemps, tardif, mais printemps), et zing et zung, et encore zing et zung, un zoiing circonstanciel, et c'est reparti. Rayures, rayures. Ne laissent aucune trace, terrain sec, pas même d'huile, les échappements toussotant, vaguement, un peu honteux, au freinage. Même la 4L de ma mère n'y parvient pas. Contrôle technique de la voiture du peup'. C'est garder le contrôle. C'est le contrôle moderne — ajouter un point d'exclamation, et voilà l'idée. Le contrôle des ventes. Canapé neuf dans voiture neuve. Ce sacré troisième larron, qui a obtenu sa ristourne. Il rit, enfonçant la marchandise dans le coffre, béant, mais résistant. Tu veux manger ? Tu veux boire ? Je te donne tout ce que tu veux. À d'autres, Paul ! Et pour la danse, tu repasseras aussi (tanze mit mir finalement mou, malgré le déchaînement annoncé), c'est une gigue, à la longue, elle s'endiable, endiablée, c'est forcé. Les billets giclant d'aisselles trempées (transformez les aisselles en sexes oscillant, l'argent flotte, invisible, c'est du Gance). Et le coffre claque. La porte. Ça ronfle. Ça vrombit. Raturant le supermarché rouge décoré de brun-carotte et de vert-salade. Ça vrombit, rougit le rouge, éclate les tomates (cagette pourrie : 1 DM). Un 227 en contresens. Un 227 dans son sens. Plus que des chiffres, 7 balancé dans l'œil, 2 et 2 virevoltant, 2 plus haut que 2,7 balancé dans l'œil quand l'homme en noir, à vélo, l'avale. Dignement.

Je la cherche, jumelles mal réglées sur les cheminées invisibles, guéries pulmonairement sur le dos de chômeurs en décroissance statistique, qui savaient olfactivement, aimables boussoles, vous dire l'est ou l'ouest. Je la cherche, le nez collé à la vitre fantasmimique du petit parc (abandon des jumelles : trop de brume), le vélo droit, contre le poteau ramuré, et je la vois, tortillant de l'œil, gros 7 injecté de guirlandes rouges, et je la vois, l'oreille frémissant du silence-soudain ! (landau glisse, lentement, deux mains s'y cramponnent), mais je la vois, à travers la buée, près de la source revitalisante (la voilà !), serrant les dents pour qu'elle me voit, et je vois le petit parc, et dans le petit parc, point naissant, un petit capuchon rose, je le vois, il vient vers moi, s'il vient vers moi, le petit capuchon rose, le rose capuchon, la rosée du rose, nez écrasé contre la vitre fantasmimique, et toujours la buée, la buée qui recouvre, instantanément, tout, le rose et le vert, vert et rose confondus, pâte molle (soudain) marronnasse, seul un éclat vert, tendre, printannier, klaxonne, puis la sirène à fond, hachure supplémentaire qui grossit, grossit, entame la pâte, comme pour la découper, absorbe rose et vert, vélo et vitre, oreilles, bouche et yeux. Avant que tout s'éteigne, je vois un zei.

 

 

CHRISTOPHE MARCHAND-KISS

 

Bio-biblio.
Christophe Marchand-Kiss, écrivain et traducteur. Lecteur. A dirigé une collection de poèmes aux éditions Textuel (1997-2006). A écrit, entre autres, alter ego, suivi de biography (2005), Poésie ? Détours (en collaboration ; 2003), Gainsbourg, le génie, sinon rien (2005), Situation sans évolution semblable (Poésie.net, 2009), Normal. (éditions Marie Delarbre, 2011). A traduit Poe, Melville, Stein, Brecht, Cage, Yoko Ono, Greenaway etc. A paraître : Kanji (Bureau des Paysages), Je vais te manger -  avec le dessinateur de bandes dessinées Killofer (Lapin, L'Association).

 

 

 

 

 

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